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Oui, tu as tout à fait raison Stéphane de préciser que la matérialité n'est pas abandonnée dans la résurrection : que Dieu ne la nie pas et bien au contraire veut l'encenser. C'est là toute la différence entre cette perspective de résurrection et les divers « paradis » que les mythes dessinent ici et là.
Dans la majorité des mythes et des religions, il y a négation de l'œuvre de l'homme ! Soit, carrément par une sortie de la matérialité qu'on condamne en imaginant un espèce de nirvana immatériel ; soit par un retour en arrière, vers une sorte d'Eden romantico-écolo. Or, le Christ, tout au contraire vient anoblir et accepter l'œuvre de l'homme ; Il vient encenser son progrès et son génie civilisateur. Tout cela se retrouve d'ailleurs dans la notion de « ville » dont parle la Bible dès le début, et jusqu'à la fin : dans l'apocalypse. C'est pourquoi, en mettant en avant la résurrection des corps, puis sa transformation dans une nouvelle nature et matérialité, le Christ prend en charge l'œuvre de l'homme, Il ne la perd pas. Il la transcende dit Ellul dans son livre « Sans feu ni lieu », mettant précisément en avant cette notion de « récapitulation » dont parlait déjà Kierkegaard.
En somme, Dieu aime notre histoire et Il veut la transcender dans notre histoire personnelle qu'il appelle le Royaume des cieux.
Ce passage parle uniquement de la résurrection. C'est un événement soudain, fulgurant et fugitif ; c'est-à-dire qu'il ne vient pas durablement au milieu de notre matérialité puisqu'il concerne d'abord des êtres morts, soit donc des hommes sans corps, sans matérialité, désincarnés, et dont la conscience se trouve de fait ailleurs que dans le monde terrestre de notre matérialité présente. Aussi y a-t-il ici une ambiguïté. En effet, le texte appelle quand même ce phénomène « la venue, l'avènement », alors qu'il évoque en réalité un moment fugitif du Fils de l'homme, presque un non-événement tant il sera invisible, tant la présence du Fils de l'homme sera en vérité quasiment telle une non-présence dans notre réalité du fait de son extrême rapidité. De telle sorte que Matthieu emploie le même mot, mais en mettant l'accent sur la fugacité d'une venue qui est finalement une non-venue ; il semble vouloir essayer d'ôter l'ambiguïté : « Comme l’éclair part de l’orient et se montre jusqu’en occident, ainsi sera l’avènement du Fils de l’homme. » (Mt 24.27)
L'avènement, c'est essentiellement la résurrection : un phénomène d'abord non terrestre. L'avènement n'est donc à mettre en rapport avec notre réalité terrestre que précisément parce qu'il est le moment où Dieu échappe au monde tandis qu'Il en extrait les siens lors de l'enlèvement. De fait, Dieu sort du monde, Dieu se retire de la réalité et la laisse à elle-même. C'est un retrait de Sa présence, de Son message, des Siens, qui pour la réalité sonne comme son désaveu. Aussi est-il est en vérité un “désavénement”, un non-avénement. C'est alors qu'il est précisément dit au monde ici-bas : « Désormais, plus rien ne va t'advenir, tu n'as plus d'à-venir ; car ce qui est à-venir est sorti ; la résurrection a eu lieu et toi, tu restes dans un sans-avenir – sans résurrection et hors de la résurrection. Tu restes dans la mort. » L'avènement du Christ, c'est l'avènement du non-règne du Christ : il abandonne le monde, lui tourne le dos et le laisse pour ce qu'il est alors qu'il en soustrait les siens jusqu'au dernier – ainsi que tout son Esprit.
Ainsi donc, cet événement, en touchant premièrement des individus morts, se trouve avoir lieu hors du terrestre. Il est clairement stipulé dans ce passage de 1 Thess. qu'il n'est pas question d'un retour du Christ SUR TERRE ! Certes : « Il descendra », nous est-il dit ; mais pour ensuite préciser : « …les vivants seront enlevés à Sa rencontre dans les airs et seront ainsi toujours avec Lui ». De fait, la résurrection est la rencontre première entre l'homme et Dieu – entre ciel et terre pourrait-on dire ! C'est-à-dire que cette rencontre a lieu hors du monde-à-venir, hors du royaume des cieux, et pareillement hors de la terre. D'une part, hors du lieu où se trouve le Christ, c'est pourquoi « il descendra » et quittera la réalité dans laquelle Il se trouve pour aller vers le lieu où se trouvent ceux qui dorment ; mais d'autre part Il ne viendra pas non plus sur terre, car c'est bien hors du terrestre que se trouvent ceux qui sont morts, là où la résurrection aura lieu. Pour l'homme encore vivant ce retour est donc semblable à la frappe d'un éclair, c'est un pseudo retour en quelque sorte ; aussi est-il dit « dans les airs » en ce qui concerne les vivants qui restent : « ils seront enlevés sur des nuées à Sa rencontre » est-il scrupuleusement affirmé – et d'ailleurs, probablement « enlevés » par une intervention angélique sans même que le Christ agisse directement. Soit donc, le Christ ne mettra pas les pieds sur Terre ; et tout se passe ici dans un lieu intermédiaire qui n'est pas terrestre et pas encore le monde-à-venir !
Une difficulté demeure toutefois dans ce passage : c'est le concept de l'enlèvement des vivants. Si je parle ainsi c'est parce qu'ailleurs Paul évoque la même chose, et là-bas aussi il s'inclut dans cet attente surréaliste qu'est un « enlèvement des vivants sur des nuées ». En effet, de même que dans ce passage aux Thessaloniciens où Paul dit : « nous les vivants, nous qui restons… », il réitère dans 1 Cor 15.51-52 : « …nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons changés, en un instant, en un clin d’oeil, à la dernière trompette. La trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons changés. »
Pourtant, Paul est mort, il n'a pas été enlevé bien qu'en écrivant cela il semblait certain du contraire. L'événement de la résurrection dont il parle n'a pas eu lieu et aucun homme ne fut jamais enlevé. Bien plus, voilà 2000 ans que cette attente dure ! Une telle attente de 20 siècles semblait totalement improbable pour les deux ou trois premières générations de chrétiens. Né dans une perspective juive d'un Roi-messie, le christianisme d'alors était persuadé d'une imminence d'un retour du Christ. Bien plus, de nombreux croyants calquaient même cet avènement sur la théologie du Roi-messie venue du judaïsme davidique. C'est-à-dire qu'ils voyaient le retour, l'avènement du Christ, comme un fait parfaitement terrestre et durable dans l'espace et le temps. En somme, ils cousaient sur le vieux vêtement du judaïsme d'un Roi-messie armé de l'obéissance à la Loi, le nouveau vêtement de la résurrection du Christ, le vêtement de ceux qui ne se soumettent plus à la Loi mais vivent spirituellement par la Foi seule.
Fort heureusement, Paul, échappe à cette dérive, à ce levain ; il parle, non d'un avènement dans le sens d'un retour royal, mais d'un avènement dans le sens d'un enlèvement où encore une fois le Christ refuse qu'on le fasse Roi et sort du terrestre ! C'est-à-dire qu'il annonce la fulgurance du Retour, et de ce fait il repousse le traditionnel judaïsme d'un Roi-messie qui veut à tout prix s'installer sur terre et instaurer une situation politique du divin. Paul place l'Avénement – d'un point de vue terrestre – comme un non-événement ! Il dépolitise enfin le Christ ; il Le fait échapper à notre temporalité en annonçant, lui aussi, le royaume des cieux seul. Mais d'un autre côté, Paul croit, à l'instar des judéo-chrétiens, que cet événement est proche. Aussi partage-t-il avec les judéo-chrétiens contre qui il est habituellement en désaccord– sur ce point – le même avis. Il ne peut envisager les siècles qui vont en réalité courir sans que la résurrection n'ait jamais lieu.
Aussi, faut-il nous poser la question que Paul n'osa pas poser. Une question que l'on trouve tout simplement auprès du Christ – comme si ce dernier nous avait mis sur la voie. À savoir : « Mais quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (luc 18:8). Car alors, si à cette question, la réponse était : « Non, Il ne trouvera pas la foi sur terre ; et pas même dans les églises… qu'Il vomira nous dit le texte (apo. 3.16), tant Il ne verra en elles aucun reste ! » — En ce cas, il s'ensuit que la résurrection aurait bien lieu de toute façon, que le Christ « descendrait » chercher ceux qui dorment dans le lieu où ils sont… MAIS, que nul enlèvement n'aurait lieu ici-bas pour les vivants ! — Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.
Ravi de vous connaître Parmelan ; soyez le bienvenu. De plus, soyez donc totalement libre de vous exprimer sur ce forum, car il n'y a pas de flics ici, c'est-à-dire pas d'administrateurs qui censurent. Nous ne craignons pas le vis-à-vis et autres questions…
Soit dit, concernant le passage de 2 Pierre que vous citez : « Le chien est retourné à ce qu'il avait vomi… » ; je vous assure avoir depuis longtemps classé ce genre de remarque du Nouveau Testament comme loin de la pensée christique… J'y vois plutôt un poison qu'on inocule subtilement parce qu'on interdit au chrétien de toucher à la sacralité du texte. Rien d'étonnant d'ailleurs que cette épître soit mise en doute depuis l'origine comme n'étant pas de Pierre ! Elle a de plus d'étranges relents venant du texte de Jude ; là-bas, l'auteur semble d'ailleurs avoir totalement « pété les plombs » tant il est obsédé par la pureté ! C'est du judaïsme en somme. Et c'est bien là ce que signifie ce propos tiré des proverbes : « Comme un chien qui retourne à ce qu’il a vomi, ainsi est un insensé qui revient à sa folie. » (26.11). Ce n'est rien d'autre que l'enseignement de la Torah, ou encore l'enseignement d'une morale tout humaine, et dont je ne nie pas l'utilité sociale d'ailleurs : il faut bien dompter l'animal en l'homme pour faire de lui un animal intelligent, un citoyen, un être évolué ; mais cela n'en fait pas un « fils de l'homme » ! Essayer de faire passer ce discours comme inspiré du Christ en se revendiquant de Lui, c'est là une tricherie – intellectuellement bien tournée, je vous l'accorde.
Dès le départ le Christ montra que ce n'est pas ce qui entre en l'homme qui le souille : « Il n’est hors de l’homme rien qui, entrant en lui, puisse le souiller ; mais ce qui sort de l’homme, c’est ce qui le souille. » (marc 7.15). Voilà un propos proprement scandaleux puisqu'on pourrait reprocher au Christ de laisser aux hommes toute liberté pour se droguer, fumer ou encore faire entrer dans son lit n'importe quelle pratique sexuelle, etc. En réalité, pour le Christ, la notion de « péché » n'est pas directement liée au comportement – MAIS, à la nature même de l'homme ! C'est « ce qui sort de l'homme » qui pose problème, non ce qui y entre. Une personne ayant telle ou telle pratique – un héroïnomane par exemple – est certes dans l'addiction, asservie à une pratique, mais ce qu'ici la morale et la religion appellent « le péché » n'est pour le Christ que la partie visible de l'iceberg. La partie véritable est cachée, et c'est la nature de l'homme. De sorte que d'une nature d'homme raté – soit donc de pécheur en langage religieux – de cette nature-là ne peut sortir que des comportements ratés ! Et même si ces comportements brillent aux yeux de la foule, ils restent toutefois aux yeux de Dieu des ratés (des péchés).
Il s'ensuit que le chien peut fort bien avoir une attention toute religieuse à ne pas se souiller par son aliment, ou bien le porc peut avoir la même consécration religieuse à prendre des bains ecclésiastiques et ne pas se vautrer dans la fange avec l'homme du commun – le chien reste un chien et le porc reste un porc ! Le Christ n'a pas préconisé aux hommes ce type de pratique religieuse , ce rôle est imparti à la loi et aux morales ; le Chirst a directement annoncé qu'il fallait TUER cette nature de chien, de porc ou de je ne sais quoi de l'animal intelligent que nous sommes ! Le Christ a annoncé le Fils de l'homme et non pas l'homme pur. Il n'avait aucune illusion quant à cet homme religion-moral qui aurait été passé au karcher de la morale ou de la Torah, pour ne pas dire à la kachérisation de ses comportements.
Le puritain, bien qu'il se défende de réciter ses credo catholiques ou protestants, bien qu'il soit capable de convaincre par son attitude « pure » devant la Loi et à l'apparence irréprochable, il n'est en somme qu'un homme judaïsé. La Loi lui a servi à prendre conscience de l'abîme insondable de son cœur d'où peuvent naître les pires des comportements. Il s'en empêche, certes, limité sévèrement au joug de la Loi, mais il ne se fait aucune illusion : il est le MÊME homme, de la MÊME nature que tout homme qui désobéit à la Loi. Il est simplement dompté par le carcan moral, et en cela il est dans l'attente d'une solution nouvelle, impossible, divine : changer de Nature, être une nouvelle créature ! Il sait donc que tout n'est qu'histoire de temps et de circonstances pour que sa véritable nature l'entraîne dans les plus terribles comportements. Qui fait l'ange fait la bête ; et la plus pure des lois, la plus parfaite obéissance ne peuvent rien à cela : l'homme est un raté.
D'ailleurs, entre Dieu et l'homme, la différence n'est absolument pas dans la pureté entre un bien et un mal, elle se trouve dans la réalité suivante : la Nature de l'Être. C'est pourquoi tout est permis à Dieu, même de faire le mal ; et tous les prophètes l'ont depuis toujours reconnu : « N’est-ce pas de la volonté du Très-Haut que viennent les maux et les biens ? » (la 3.38) ; « Je forme la lumière, et je crée les ténèbres, je donne la prospérité, et je crée l’adversité ; moi, l’Éternel, je fais toutes ces choses. » (isa 45.7) ; « Sonne-t-on de la trompette dans une ville, sans que le peuple soit dans l’épouvante ? Arrive-t-il un malheur dans une ville, sans que l’Éternel en soit l’auteur ? » (am 3.6).
Or, pourquoi donc Dieu se permet-il de faire le mal ? Parce qu'il ne vise pas à plaire à une Loi du bien et du mal, mais il vise le projet suivant : Convaincre l'homme qu'il a besoin de devenir une nouvelle créature ; et de surcroit le convaincre que cette alternative lui est impossible. Aussi l'homme ayant pris conscience de cela n'a pas d'autre recours que l'impossible de Dieu – soit donc d'entrer dans la foi seule sans la loi. De fait, pour cet homme-là, craindre de se souiller n'est pas de mise. En effet, que craint un tel homme ? C'est précisément de n'être pas une nouvelle créature, de ne pas entrer dans le miracle de Dieu ! Or, l'entrée dans ce miracle ne tenant pas de ce qu'il pourrait faire ou dire, mais de Dieu seul, il peut donc se rassurer ; car si Dieu l'a voulu ainsi à son égard, ce n'est pas les quelques saletés de l'animal qui demeure encore dans sa personne qui arrêteront la main de Dieu – laquelle main a résolu, avant que naisse cet homme – qu'il sera un fils de l'homme ! Ainsi parlait le Christ.
Ne vous étonnez donc pas si son choix à votre égard est irréligieux ; ne vous étonnez pas non plus si sa faveur pour vous est hors de tous les dogmes établis, hors de la sagesse des chiens qui se croient purs… tandis que vous-même êtes encore si conscient de ce que vous êtes. Voyez-vous, moi aussi je ne suis qu'un raté, et tous les jours j'en ai la conviction – mais Dieu est plus grand que ma conviction, plus grand que mon cœur.
Salut cupe.
Vous suggérez donc que le texte biblique parlerait réellement d'une fin du monde ; d'une fin de l'Histoire terrestre et humaine, laquelle Fin pourrait donc être appelée « fin des temps ». Bon, je ne discuterai pas cela, et comme vous, je partirai donc du postulat que tel serait le propos biblique – c'est-à-dire que l'humanité devrait un jour toucher à sa fin.
À partir de cela, je lis votre question ; et vous dites que « la fin de l'humanité est en même temps la fin de l'inhumanité ». Vous confondez donc « être humain » et « être inhumain » comme si l'un et l'autre étaient inévitablement liés. Bon, je suis d'accord. L'être humain est autant inhumain qu'humain, et tout ce qu'il bâtit porte en soi une histoire inhumaine autant qu'humaine, cauchemardesque autant qu'idyllique… En somme, tout porte une odeur de raté. Et sachant que le véritable sens du mot « pécheur » est « raté » dans la langue hébraïque : un « pécheur » est en vérité un raté.
Or, qu'a-t-il raté cet homme ? Précisément, il a raté l'Homme ; aussi est-il en effet inhumain, mais tout en portant encore les traces de l'humain vers quoi il est appelé… mais qu'il ne peut atteindre. Et cet humain inaccessible qu'il ne peut atteindre, qu'il a raté et qu'il ne cesse de rater ; le Nouveau Testament l'appelle le Fils de l'homme. Or, le Christ se considère lui-même comme étant le Fils de l'homme, et comme le seul capable de faire naître en chaque « raté » que nous sommes cette nouvelle nature que Lui seul porte – après que celle du raté en nous ait été mise à mort cependant.
Bref… Je suis toutefois surpris par votre explication de ce « raté » qu'est l'humain-inhumain ; c'est-à-dire par votre définition du péché. En effet, vous dites que l'absence « d'êtres humains vivants et libres de faire le bien ou le mal » réglerait le problème de la souffrance. Soit donc, vous placez la souffrance dans la liberté humaine premièrement, et secondement dans une telle liberté qui consisterait précisément à donner à l'homme la capacité de faire le mal ou de faire le bien.
Voyons, cher ami, un tant soit peu de philosophie devrait pourtant vous faire comprendre la chose suivante ! Tant que l'homme conçoit la liberté comme une possibilité de choix entre le bien et le mal, alors il n'est pas libre ! Il est soumis à une théorie sur le bien et une théorie sur le mal ; lesquelles théories poussent sur le même arbre et ne sont antagonistes que de façon superficielle. Voici donc – c'est très exactement cette idée-là de la liberté qui est a la racine de cette inhumanité de l'humain dont vous parlez, de la nature de « raté » dont est faite l'espèce humaine. Soit donc, cette idée qui consiste à dire que la liberté serait une obéissance au bien contre le mal.
Mais enfin, il existe une autre liberté ! Et l'homme de cette liberté n'obéit pas plus au bien qu'au mal. Telle est la liberté du fils de l'homme en vérité. C'est pourquoi, pour ce dernier, tuer l'homme, et avec lui sa morale du bien et du mal, et toute l'Histoire de cette morale, toute l'Histoire de cette science, c'est-à-dire produire une « fin des temps », cela n'a aucun sens et ne résout rien. Ce qui compte pour lui, c'est de changer la Nature de l'homme, de faire de lui une autre créature qui ne conçoit plus la liberté comme une obéissance à une loi du bien.
En définitive, votre discours est très religieux. L'homme a échoué devant la liberté qu'il avait d'obéir au Bien ; sa disparition serait donc une bénédiction pour la Création, bien qu'elle serait une malédiction pour l'espèce humaine qui serait frappée par la disparition de l'espèce. Vous parlez donc d'enfer parce que vous concevez la liberté comme en enfer on la conçoit : en tant qu'une obéissance à une loi du bien contre le mal. Vous voilà donc coincé. – Certes, il faut de la Foi pour imaginer un Homme dont la nature est forgée d'une autre liberté, et je dois dire, en effet, que durant toute l'Histoire, seul le Christ donne la possibilité d'une telle espérance. Sans lui : il n'y a pas un seul homme – tous sont ratés. Moi, comme vous ! Sans lui, donc, l'Histoire peut cesser, parachevant ainsi le raté dont elle est faite puisque l'homme est maître de l'Histoire. Mais avec le Christ, tout au contraire, l'Histoire ressuscite en une nouvelle nature ; et cette nouvelle nature s'appelle : l'histoire individuelle – la vôtre, la mienne – comme étant supérieure à l'Histoire du général. En vérité, l'Histoire générale mérite bien d'être jetée au feu ! Mais celle de l'individu, pour le Christ, elle peut un jour commencer ! Elle peut naître en vérité donc, en Esprit, encore cachée ici-bas ; c'est-à-dire comme étant en elle-même le commencement et la fin, l'alpha et l'oméga. Telle est la bonne nouvelle où l'individu, en devenant un jour un fils de l'homme, sera enfin maître et roi de toute la réalité. Non pas ici-bas, mais après avoir reçu du Christ – directement – la victoire sur la mort même.
Quand je vous disais n'avoir pas d'avis précis là-dessus, je dois vous avouer vous avoir un peu trompé ! Pourquoi ? Parce que je suis presque certain qu'il ne vous plaira pas et qu'il vous choquera même. Toutefois, vous me poussez désormais à l'exprimer succinctement.
Voyez-vous, ce genre de « questionnement biblique » me fait aussitôt penser à ces vieux retraités issus des trente glorieuses, à cet esprit de bourgeois nantis qui baguenaude au travers du Monde pour dépenser l'argent qu'il a « honnêtement » gagné tandis qu'une partie du monde monde se meurt dans la bêtise et la pauvreté. « L'an dernier, nous avons fait l'Inde et l'été prochain nous ferons la Chine » racontent-ils lors de leurs dîners entre gens civilisés. Qu'on y viole là-bas les femmes à tour de bras ou que les 3/4 de la population soient esclave… cela ne les concerne pas ! Ils reviennent plein de photos et d'anecdotes sur les plats cuisinés dont ils se sont bâfrés, puis, riches de cette expérience inédite, ils croient enfin vivre quelque chose dans leur misérable vie de vieux en pleine santé. Le monde n'est pour eux qu'un terrain de jeux, un bac à sable où passer son ennui d'être des morts-vivants.
Ainsi en est-il d'une certaine lecture biblique. On ouvre le texte et on s'amuse avec comme dans un catalogue d'images. « Tiens, des anges, des miracles, des anecdotes succulentes sur le plan historique… des dieux et des diables, des hommes justes ici et des monstres de cruauté par là, etc., etc. Sondons, cherchons, baguenaudons dans le texte avec joie, et que le fruit de nos recherches nous fasse briller dans les cénacles religieux. Montrons notre spiritualité. Et si toutefois nous pouvons convaincre untel de faire de même, nous faisons une bonne œuvre, car ainsi plongé dans le sucre d'histoires rocambolesques, l'homme oubliera peut-être la misère dont il est façonné et celle dans laquelle il s'engouffre. »
Ainsi donc, ce genre de « bonnes œuvres » à la Teilhard de Chardin me fait sourire… bien plus, elle m'insupporte totalement. Je me fous de la hiérarchie des anges ; et qu'ils aient des fils me fait en outre pouffer de rire puisque l'ange est un concept, c'est-à-dire une vérité, non pas un être à proprement parlé. L'auteur de l'Apocalypse qui nous les dépeint comme étant toujours prompts à déverser sur la terre une somme innombrable de maux n'avait à ce titre avec eux aucune louange ni connivence. Se risque-t-il une foi à se mettre à leur pied ? Voici qu'on lui en fait sévèrement le reproche ! Ces puissances de la Nature, ces vérités rigoureuses que représentent les anges n'ont donc, au regard du Christ, qu'une perspective : être derrière le Fils de l'homme et le servir ! — « Que la réalité me serve, dit le Christ, et qu'elle se taise à mon vouloir. C'est en l'homme que j'ai mis toute mon affection, non pas dans ces vérités réalistes qui brillent sur terre comme si elles étaient la Vérité. » L'angélologie est une maladie spirituelle qui dévore le christianisme et dont il faut le délivrer.
La vie de l'homme est une misère sans nom et sa mort le paroxysme de cette misère. Et devant une telle vérité, il n'y a que le Christ, sa passion et sa souffrance pour nous, puis sa résurrection – laquelle résurrection peut devenir la mienne. Aussi le texte biblique ne m'est utile qu'à une chose : découvrir le Christ ; avoir avec lui ici-bas une certaine connivence pour devenir, petit à petit, une autre personne ; et dans la foi en Lui, supporter les continuelles duretés de ce monde en perceptive d'obtenir, par Lui et Lui seul, la meilleure résurrection possible. Le phénomène angélique n'a dans cette histoire que la part ingrate ; car tantôt la réalité me brise, et tantôt elle m'encourage, mais quoi qu'il en soit, si par la foi je la dépose entre les mains du Christ, elle doit concourir à une plus grande passion de ma part avec le Fils de Dieu. C'est pourquoi je ne m'intéresse aucunement ni à la réalité ni à ses anges qui la gouverne, mais seulement au Christ qui a pouvoir de tancer et l'une et les autres – afin que tout Le serve, Lui et les hommes qu'Il a aimé. Aussi la hiérarchie des anges est-elle une bouffonnerie pour gosses qui n'ont pas encore en perspective la maturité de devenir des Fils de l'homme, ceux-là mêmes dont toute la Création attend la révélation – anges y compris !
Peut-être que l'idée que vous avez dessus peut alors être intéressante ! Pourquoi ne pas nous en parler ?
Car, en effet, pour moi, je n'ai pas à ce jour trouver d'intérêt à me pencher sur une telle question.
Bon, vous êtes sympa les frangins… les encouragements sont certes rares et je m'en saisis, mais allez-y mollo quand même ! Un génie ? Oups,
– j'ai plutôt l'impression d'être un clébard qui tire la langue jour après jour ; et ce que vous appelez « génie » n'est rien autre pour moi que cette réalité-là : chier tous les jours des rondelles de chapeau. Or, vous connaissant aussi tous deux, vous auriez bien à m'apprendre, parce que pour vous aussi, la vie n'est pas un long fleuve tranquille, et la foi un défi au-dessus de nos forces.
J'ai dernièrement eu une discussion avec une amie niçoise. Voyez, son talent est de savoir reconnaître à l'autre ce qui vient de Dieu, mais sans jamais omettre que l'autre n'est qu'un vase de terre comme soi-même. Cette attitude-là est précieuse car elle préserve la fraternité où nul n'est dominant et nul n'est dominé. Un jour, c'est moi qui ai besoin de toi, le jour suivant c'est l'inverse. Mais y'a pas de génies en somme, ou sinon, vous aussi vous en êtes un – et là encore, si tel était le cas, on y est pour rien. Du coup, soyons justes : nous ne sommes que des boiteux et des aveugles vivant à l'ombre de cet être exceptionnel qu'est le Christ. Qu'il nous garde prêt de lui… surtout, car nous en sommes incapables.
Il me semble que ta confusion est très simple Thamis. Elle vient du fait que tu as là une lecture du Nouveau Testament encore insufflée par les diverses théologies ecclésiastiques. Je parle de cette remarque significative de ta part : « Quand Mathieu 24 se réalisera je sais pas trop ce que je ferai, peut-être “la fuite” » — Mais de quoi parles-tu donc lorsque tu dis : « Quand Mathieu 24 se réalisera » ? De quel évènement parles-tu et que tu veux à tout prix extraire du texte ? Car en vérité, la cinquantaine de versets de ce chapitre – que je t'invite à lire avec sérieux et minutie – est pleine de contradictions ; en fait, ça n'arrête pas de son contredire ! Par exemple : « Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive » (34), puis, deux versets plus loin : « Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. » (36). Bon, faudrait savoir ! Si ce qui doit arriver, comme tu dis, doit arriver « durant cette génération », c'est que c'est déjà arrivé durant l'Antiquité (la génération de là où parle l'évangéliste) ! Nous connaissons donc le jour et l'heure de l'événement dont il est question. À moins que le Christ ne parle de la génération en général, c'est-à-dire l'humanité ; ou encore, à moins qu'il parle des deux en même temps ! Du coup, tout se complique, car le Temps dans le langage du prophète n'est pas le temps dans notre langage intellectuel et logique – (et je n'aborde même pas la distinction qu'il faudrait faire entre le peuple juif de l'époque et ceux qu'on appelait les grecs ou les barbares ; une distinction qu'on retrouve souvent dans le propos du Christ. Distinction qui rajoute à l'élément prophétique une profondeur encore plus délicate, car elle renvoie elle aussi à différents temps, et comme dans un jeu de miroirs historique, elle renvoie aussi directement à la chrétienté) – mais à contrario, pour l'esprit prophétique, tous se simplifie et s'éclaircit.
Autre contradiction : « Comme l’éclair part de l’orient et se montre jusqu’en occident, ainsi sera l’avènement du Fils de l’homme » (27) ; et dans les versets qui suivent : « Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche » (32). Bon… faudrait savoir. C'est pas prévisible… puis c'est prévisible !
En fait, tout le propos est dans cette continuelle tension contradictoire où le lecteur est de ce fait facilement perdu. Il semble que Matthieu rassemble ici plusieurs propos du Christ qui se réfèrent à divers événements, mais que Matthieu entremêle dans ce qui semble être un seul événement. D'où la confusion du : « Ce qui doit arriver ». En réalité, le lecteur ne supporte pas d'être perdu dans le temps ; il lui faut une lecture chronologique des choses, proprement historique, avec ses repères dans un temps linéaire, couché sur une feuille blanche et où les choses se suivent bien les unes derrière les autres. Or, toute la prophétie biblique est fondée sur précisément tout le contraire de cela. Le prophète n'est pas un devin de l'Histoire, mais il témoigne d'un processus dans lequel il entremêle des évènements passés, à venir dans un temps proche, à venir dans un temps lointain et encore venant d'une autre réalité. J'en parle un peu dans l'introduction que j'écris au livre d'André Néher, « Jérémie », que je présente sur ce billet : Jérémie, prophète de la non-paix
C'est pourquoi, à l'époque de la chute de Jérusalem et de la Diaspora, les chrétiens devaient dire : « C'est en train d'arriver » ; puis à l'époque des persécutions des empereurs romains, ils disaient la même chose ; puis, à l'époque des Croisades, la papauté disait le même refrain ; à l'époque de la Révolution, encore de nouveau ; à l'époque des deux guerres mondiales, pareillement ; et maintenant, etc., etc. Tu peux lire l'Histoire et faire défiler de nombreuses perles d'événements de ce type où des Thamis se sont continuellement dit : « Nous ne sommes pas aux contractions, mais à l'accouchement, et ce qui doit arriver est en train d'arriver. Il faut donc se préparer à fuir car la fin du monde arrive. » — Et tous avaient tort ! Parce que tous lisaient le langage prophétique avec une intelligence rationnelle. Maintenant, il est vrai qu'il semble que nous retournions vers une sorte de Moyen Âge. Voir à ce propos l'intéressant billet de Jessé – Notre Moyen Âge : « Les temps modernes sont finis. Voici le moyen âge, gravement noctambule, et la cohorte de ses flambeaux dont s’effarent les vieillards, le moyen âge des grands, les incendies, les voyages, où depuis quatre siècles, la contemplative enfance, follement, s’impatientait. Voici l’âge de l’homme. »
Bref… nous sommes dans un processus durant lequel Dieu dirige le monde parce qu'il a en vue ceux qu'il aime, individuellement, et qu'il veut les extraire de ce monde par la résurrection, et par la résurrection seule. Soit donc, par la foi seule ! Mais pour le reste, il livre le monde à lui-même, à sa propre rationalité des choses ; d'où successions de concepts monstrueux et d'une réalité qui va crescendo vers sa propre étroitesse. Puis lorsqu'enfin la chose arrive à son apogée, une cassure se fait dans l'Histoire puis un cycle se relance de nouveau. Mais ce qui compte pour le Christ, ce n'est pas l'Histoire, mais l'histoire, c'est-à-dire l'individu. Or, l'histoire de l'individu se stoppe net un jour, sans qu'il ne sache ni l'heure, ni le jour, et alors, comme dans un éclair, il est pris : il meurt.
Il faut cesser d'avoir du Nouveau Testament une lecture généraliste, mais il faut avoir une lecture existentielle. Et c'est parce que l'homme logique ne supporte pas que Dieu se moque de l'Histoire finalement et qu'il n'ait à cœur que l'individu qu'on lit la prophétie de travers. On se transforme en augure, en devin de l'Histoire, tandis que le Christ nous dit simplement, à l'instar de texte de l'Apocalypse : « Des sceaux se briseront sans cesse, des trompettes sonneront sans cesse et l'humanité ira de souffrance en souffrance, de déception en déception, espérant que vienne un jour un Messie pour tout régler comme dans un coup de baguette magique, prophétisant même sa venue et l'instauration de son ordre moral mondialiste. Or, voici, il ne viendra pas, il n'instaurera pas d'ordre moral ni d'universalisme ; mais c'est toi qui iras vers lui. Tu rejoindras une réalité anhistorique, lors de ta mort et de ta résurrection ; si toutefois tu l'as aimé de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. Le reste n'est que vanité et poursuite de vent. C'est l'Histoire. Et il te faut la fuir pour chercher Ton histoire, celle que je suis venu te donner et qui commence après la mort, bien que tu en connaisses ici-bas les prémices à chaque instant où tu m'aimes. »
Pour ce qui est du : « Est-ce que tu prends les villes de la parabole au sens propre ou est-ce une allégorie ? » Les deux voyons. Au sens allégorique d'abord, car sa réalisation n'est pas terrestre ; mais au sens propre parce que je ne crois pas que le Royaume des cieux dont le Christ fait le but principal de son discours est un petit nuage rose où l'on chante éternellement des Alléluias. À l'instar du Père qui dans la parabole tue le veau gras et fait la fête avec son fils, le monde-à-venir est une réalité concrète, forte, incarnée et pleine de jouissances ; réalité dans laquelle la spiritualité acquise ici-bas est récapitulée là-bas (pour reprendre l'expression d'Ellul et de K). Certains des érudits théologiens et pasteurs auront à peine la puissance de dominer sur une réalité de l'ordre d'un lopin de terre pour cultiver des carottes ; et d'autres auront une telle maturité qu'ils auront déjà la capacité de créer un monde, de l'aimer, voir même de l'aimer avec la même passion que le Christ nous a aimés.
Le phénomène survivaliste est probablement parmi les plus vieux phénomène du monde puisque cette pensée d'une fin de « l'ordre normal des choses », cette idée d'une catastrophe mondiale n'ont cessé de parcourir l'Histoire sous différents noms, courants, éthiques et leviers religieux. Qui s'intéresse aux mythes primitifs verra d'ailleurs que partout ceux-ci se fondent sur la pensée de lutter contre le Chaos – contre une fin du monde. La fête du Nouvel An a dans tous les religions et mythes cette idée de renouveler les choses et de permettre aux puissances, aux ancêtres ou aux dieux de faire table rase afin de réaffirmer leur contrat avec l'humanité pour que la menace du Chaos ne se concrétise pas. Soit donc, il n'y a rien de plus vieillot que d'être survivaliste et rien de moins moderne – rien de plus conformiste.
D'un point de vue pragmatique, et tant que la chose n'est pas mythifiée avec toute une panoplie de relents prophétiques, je dirais que savoir se débrouiller est toujours une bonne chose. Et puis, il y a des gens qui aiment la Nature, l'aventure, le risque, etc. Il est simplement dommage qu'ils aient besoin de basculer dans le développement d'une pensée « annonciatrice » pour ne pas dire « divinatoire » pour parler de ce qui n'est au fond qu'une passion de l'Aventure, une sorte de vibrations adolescente pour des figures à la Indiana Jones. Pourquoi n'entrent-ils pas dans l'armée ou ne se forment-ils pas aux métiers liés à cette passion du défi, de l'aventure et du risque ? Ou encore l'archéologie, etc. Peut-être n'ont-ils pas simplement les couilles de le faire ! Aussi est-il plus simple d'en parler, au chaud, chez soi, ou dans des conférences, sans prendre le moindre risque, mais tout en ramassant les profits financiers qu'un tel brouhaha leur donne en récompense.
Maintenant, d'un point de vue biblique, comme je te l'ai dit assez souvent Thamis – fratello mio – je ne crois pas au retour du Christ sur terre. Et je pense que l'humanité s'éteindra comme dans grand spectacle de vieux plein de connaissances – dans une tiédeur parfaite. Tel un public de gériatrie applaudissant et n'ayant aucune conscience de la tragédie qu'il vit : il n'y aura simplement plus de Foi sur terre, ou sinon qu'une croyance de type syncrétiste et essentiellement pragmatique. Cela n'empêche pas des drames et des coups de semonce de l'Histoire ; mais l'humanité mourra de ne pouvoir renouveler ses générations selon moi, gavée de sa science, la semence biologique stérilisée par son mode de vie, et ne voyant dans les tragédies de l'Histoire qu'une sélection naturelle. Et tout cela, en douceur. Soit donc, cela n'empêche pas à la Terre de continuer d'exister : soit de renouveler par la Nature une autre espèce intelligente, soit, bien plus tard, de disparaître par le phénomène des lois planétaires. Qu'importe, de toute façon, le NT n'en parle guère parce qu'il a en vue le RdC pour lequel la réalité terrestre n'est plus : elle s'est retirée de là où vit l'homme ressuscité, et elle laisse place à une réalité inimaginable ou les fils de l'homme créent eux-mêmes leur réalité – selon leur volonté et sans aucune soumission aux lois. Il y a en somme autant de Royaumes de Dieu qu'il y a de fils de l'homme – mais pour certain, il comportera 1 ville et pour d'autres dix villes – pour parler de façon allégorique et en reprenant la parabole du Christ. Soit donc, je ne crois pas non plus à l'enlèvement. L'enlèvement, c'est l'instant de notre mort où la résurrection relève de la mort un homme – et nous enlève à elle.
Je ne l'aurais pas dit mieux… et je suis ému à lire ce simple développement tant il me rafraîchit : les 7000 existent réellement, ces quelques « akklésiastiques » qui ont compris que l'akklésia n'est certes pas un système, mais encore moins un anti-système. Ce n'est pas une espèce de pensée rebelle servant à se faire mousser ou à se démarquer pour faire du buzz autour de soi – pour faire bourdonner. Niet ! Niet ! Niet ! — C'est simplement la situation normale de la fraternité dont la trame se retrouve en filigrane dans le texte biblique.
Bref… enfin quelqu'un qui entend ce qu'est le prophétisme de la loi ; un ersatz de fraternité, une tentative de forcer une relation en l'imposant par des contrats moraux. De sorte que le mariage aussi est une Ekklésia, c'est-à-dire une fraternité en processus de formation, encore embryonnaire. Peut-être réussira-t-il, peut-être non. Qui sait si les mariés un jour auront l'audace de brûler leur contrat de mariage pour devenir unis dans l'esprit seul : deux amis, un frère avec sa sœur. Aimer, c'est une relation humaine qui marcher sur l'eau et qui refuse toute embarcation, même le plus luxueux des paquebots – regardez le Titanic !
« …ils vont fêter leurs noces, répandre la semence de tout leur être qu’ils transmettent à un monde futur avant de disparaître, vidés, accomplis. Par leur mouvement, ils ont vaincu le courant qui les avait portés vers le large. Ils sont arrivés d ’où ils étaient issus. Et par leur départ et leur retour, leur vie fut juste »
Je ne sais vers quelle vérité Drewermann veut conduire son lecteur avec cette allégorie ? Qu'en penses-tu ? Est-ce que cette formulation, d'ailleurs bien dans le ton du romantisme allemand, ne fait pas plutôt référence à un système évolutif ? J'ai bien du mal à la placer en parallèle avec les propos du Christ. Car, je crois que le « chemin étroit » nous parle de tout autre chose. Mais bon, je me trompe peut-être, car je n'ai jamais vraiment lu Drewermann.
J'aimerais savoir comment vous vivez votre foi en Dieu surtout avec les autres. Je comprends que notre chemin est individuel, mais comment développer l'amour des uns et des autres quand ils la plupart sont "barrés" dans des systèmes et des religiosités…
Sans vouloir te gêner, c'est vraiment une question « ecclésiastique ». Je dirais même une étrange question que posent sans cesse les ecclésiastiques pour indirectement culpabiliser celui ou celle qui ne se joint pas à son troupeau. Car enfin, pourquoi les religieux posent une telle question ? Parce qu'il supposent qu'il y a une manière de vivre sa foi qui est certifiée et scellé de l'approbation divine ; une manière tant personnelle que dans ses rapports avec les autres. Et les professionnels de la religion, pensent-ils, ont justement comme mission d'enseigner cette Méthode. De fait, tout leur business religieux est fondé sur cette méthode « spirituelle », de sorte que si venait à s'écrouler toute méthode pour vivre sa foi, l'église elle-même s'écroulerait. — Or, précisément, il n'y a pas de méthode pour vivre sa foi… il n'y en a aucune !
Par contre, il existe bien une méthode pour vivre sa religion, sa morale, ou pour s'ordonner à un code, quel qu'il soit… même athée. Il faut bien apprendre à l'enfant comment manger, comment traverser la route, comment se comporter avec les autres, dire « bonjour », « merci », etc. De même existe-t-il une méthode pour plaire au divin selon le religieux : pratiquer le culte, la communion, prendre la cène, faire des œuvres, être bienfaisant envers son frère, chanter et prier ensemble… Ce qui suppose, obligatoirement une structure ecclésiale. Et hop ! le tour est joué. — C'est là que se trouve la différence entre l'homme de foi et l'homme de la croyance, entre ce que j'appelle le nomade de la foi et la brebis… car le croyant est toujours un peu bête, c'est pourquoi il bêle plus qu'il ne parle.
Je parle de cette réalité dans mon Opuscule : « En revanche, les Nomades de la foi suivent le Christ au risque de renoncer à leur bonheur. Ceux-là se fondent sur le sable d’une difficile intimité avec Dieu, ne trouvant dès lors aucun lieu où reposer leur tête. Ils n’ont qu’un cheminement personnel fait d’inspirations et de doutes, une marche propre à chacun où l’on se croise un temps pour s’éloigner un autre. La fraternité spirituelle ne peut être figée en ce monde, elle est en continuel mouvement. Tel sont les migrations incohérentes durant lesquelles les fils de l’homme, sortant des enclos et partant sans savoir où ils vont, portent une maison de Dieu dans leur cœur. »
À quoi sert l’Église en vérité ? À distinguer la brebis du nomade ! Et que veut le Christ ? « Il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent, et il les conduit dehors. Lorsqu’il a fait sortir toutes ses propres brebis, il marche devant elles ; et les brebis le suivent parce qu’elles connaissent sa voix » (jn 10). C'est précisément lorsqu'une brebis sort qu'elle quitte sa nature de brebis et devient un nomade de la foi, un être existentiel. Celui-là abandonne dès lors l'idée d'une méthode, et la question pour lui du « comment vivre sa foi » ne se pose plus. Il vit sa foi tous les jours.
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C'est, je crois, ce que Stéphane essayait de te dire en parlant de l'analogie de la marche et du déséquilibre. Tant qu'on est en déséquilibre, c'est qu'on marche : c'est le statut de la foi. Et tant qu'on est en équilibre, c'est qu'on est arrêté, sur ses deux jambes : c'est le statut de la croyance qui a fait halte dans l'enclos des brebis et n'a plus le courage de suivre le Christ au-dehors. Lorsque Stéphane te dit : « Si une personne est trop loin en avant, j’ai du mal à bien la voir, et si par bonheur je l’aperçois, c’est souvent de manière floue », il parle, je crois, de cette situation où la fraternité est en fait la rencontre de plusieurs « cheminements ». Or, qui dit « cheminement », dit « chemin » et « marcheur », c'est pourquoi la fraternité est un lieu de rencontre sans arrêts ; « où l’on se croise un temps pour s’éloigner un autre », dis-je dans Akklèsia. — Et tout frère qui n'accepte pas cela, tout frère qui veut t'arrêter, t'enseigner une méthode, puis t'encadrer dans l'enclos de cette méthode, sa méthode en vérité, c'est un frère qui t'incite à stopper ton cheminement.
En somme, on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre : la foi et la sécurité. Mais si par contre on se contente d'avoir la foi sans la sécurité, on obtient « la laitière », c'est-à-dire le monde-à-venir, lui aussi étant une sortie de l'enclos de ce monde-ci. Quant à la fraternité, elle est dès lors à nulle autre pareille, car étant enfin libre de tout, cette fraternité-là est fidèle à tout. La sortie des enclos et l'akklèsia, c'est la fraternité qui tend vers son paroxysme.
Tandis que l'ekklésia, malgré ses apparences, c'est la mort de la fraternité. Parce que dans cette arrêt du cheminement personnel qu'on veut encadrer, brider et soumettre à une méthode divine, chacun se met finalement à ressembler à chacun en se contemplant dans le même miroir… dans ce miroir commun à tous de La Méthode Universelle. Toutefois, être frère, ce n'est pas se dupliquer par reflet ; tout au contraire, c'est marquer sa différence. C'est chaque-Un aidant l'autre à faire vivre son propre Nom, sa particularité : sa méthode de vie à chacun propre et à nul autre pareil ! Plus on est « semblable » et « le même », et moins il est nécessaire d'être frère : « on est deux exemplaires dans un banc de harengs », aurait dit Kierkegaard.
Je finirais là mon propos, mais il faut aller plus loin dans la critique. En effet, Étienne Naveau, dans son petit commentaire sur : « la foule, c'est le mensonge », de Kierkegaard, dit la chose suivante : « Le communautarisme, c'est le narcissisme, l'amour “homosexuel” du même, et la haine de l'autre. » En effet, lorsque la Communauté élève la fraternité des brebis en une structure fixe qui les lient dans une Méthode divine, elle conduit nécessairement à la critique du nomadisme de la foi, lequel est sans-méthode et fait de ce paradoxe qu'est le lien de la Liberté. Bien plus, la sacralisation de la Communauté conduit à la diabolisation du cheminement de la foi qui avec le Christ ne supporte pas l'enclos. Et inversement, elle conduit à aimer le même, c'est-à-dire celui qui dans l'enclos, étant façonné par la Méthode religieuse commune à tous, devient le même de moi. Il s'ensuit que du grec homo, qui signifie le « même », l'ekklésia est en vérité le risque de l'amour homosexuel. C'est pourquoi la Grèce Antique, alors qu'elle adorait tant la communauté politique – littéralement : l'ekklèsia – et qui ne pouvait concevoir l'humanité sans elle, développa tout autant la pratique homosexuelle. De même, tout défenseur de l'Église et qui ne peut sans elle vivre sa foi est un homosexuel ou une lesbienne en latence. — Comme tu le disais, on prend bien garde là-bas de ne pas nourrir les brebis avec trop de protéines… des fois que l'idée d'aller voir du pays ailleurs les titillent trop : l'idée de devenir un Homme !
En ce qui me concerne, je considère Chestov comme essentiel. Chestov a ouvert une nouvelle philosophie en puisant dans toute l'histoire philosophique ; et si Nietzsche n'y est pas parvenu, c'est parce qu'il était tellement traumatisé avec le religieux qu'il n'est jamais parvenu à le séparer du divin, c'est pourquoi il rechuta finalement dans la raison avec son éternel retour. La pensée de Chestov, c'est tout bonnement le fond de la pensée biblique qu'on ne peut lire avec l'encre théologique ou avec l'expérience mystique. Chestov, c'est celui qui apprend à lire la bible. — Ensuite, bien sûr il y a l'incontournable Kierkegaard, car la véritable pensée existentielle se trouve chez lui ; lui aussi apprend à lire lorsqu'il sépare dans la bible les scories religieuses de son inspiration. — Bien entendu, pour celui qui veut aborder ces auteurs, peut-être serait-il préférable qu'il commence par Ellul pour le préparer à cette tâche.
Toutefois, il faut aussi apprendre à lire des auteurs dont je dis qu'ils sont inspirés malgré eux (bien que nous soyons toujours inspirés malgré nous), c'est-à-dire des auteurs dont la prétention n'est pas théologique, philosophique ou je ne sais quoi qui consiste à dévoiler la vérité comme on dissèque une souris… je parle de ces auteurs qui en disent mille fois plus que la majorité des philosophes et des théologiens. Outre les poètes, il y a les romanciers. De simples nouvelles de Tchekhov, par exemple, de cinquante, voire même vingt pages parfois, m'ont plus enrichie qu'un discours de deux-cent-cinquante pages de tel théologien sur une épître de Paul. C'est de cette manière que j'ai jeté une assez grande quantité de livres et autres commentaires bibliques – je les ai brûlé.
Dans « l'Art du roman », Kundera dit par exemple la chose suivante : « Le roman est né non pas de l’esprit théorique mais de l’esprit de l’humour. […] À l’instar de Pénélope, il défait pendant la nuit la tapisserie que des théologiens, des philosophes, des savants ont ourdie la veille. — C'est pourquoi le romancier, le conteur ou le poète, quand ils sont inspirés, en disent toujours plus long que le philosophe ou le théologien, à moins que ces derniers, comme le firent Chestov et Kierkegaard, cachent l'essentiel de ce qu'ils ont à dire. C'est pourquoi encore, le Christ ne parlait qu'en parabole. Aussi est-il indispensable de lire toute sorte d'auteurs et ne pas trop s'attacher à ceux qui ont la prétention de dire la vérité. Je crois que Dieu veut d'abord nous conter une histoire, car la vérité ne peut être expliquée, seulement contée. Pourquoi ? Parce que la vérité a pour destination d'être vécue, non écrite, c'est-à-dire qu'elle veut s'incarner. Or, chose incroyable, c'est l'homme qui doit incarner la vérité et pouvoir dire, un jour, à la suite du Christ : « Je suis la vérité. » Ainsi donc, une telle « folie », Dieu même ne peut l'expliquer – car Dieu ne peut pas tout, ou plutôt ne veut pas tout bien qu'il puisse tout ; c'est pourquoi il parle en parabole ou en histoires.
Une remontée vers les origines, me semble-t-il. — Je l'ai aussi vécu… et puis Origène et Augustin ne m'ont plus suffi. Je garde pour eux une affection certaine, reconnaissant qu'ils m'ont aidé… tendrement ; disons, au moment où je m'empêtrais dans mon cordon ombilical. Mais devenu adolescent, j'ai trouvé étrange cette rage qu'ils avaient à diviniser l'Ekklèsia ; et puis cette redondante morale du bien, du beau et du vrai dont je pressentais chez eux la « fausse note ». Des choses éparses et étranges, ici et là, mais que je percevais comme un manque. J'étais allé jusqu'au bout avec eux. Ainsi je les quittais pour remonter « avant » cette origine… — Alors me voici avec l'intention de comprendre le judaïsme ; comme le désir de lire et d'entendre ainsi que lisaient et entendaient les auteurs du NT. Peut-être les comprendrais-je mieux ? me disais-je. Et puis, là aussi ; après les premières richesses, il arriva un moment où j'atteignais encore l'impasse. Ha ! le judaïsme aussi divinise son collectif et la morale du bien, du beau et du vrai – ou bien la Synagogue ou bien l'Église… Soit ! une espèce de boucle se ferma. — Hakol hevel (tout est vanité) ; alors me voici là-bas, là-ailleurs ; là où d'ailleurs on lit dans le Zohar : « Tout est aussi fermé qu'au départ ».
Point de rupture, clash, impasse des impasses… Les Révélations de la mort. Qu'un ange m'eut parlé ou qu'un miracle soit advenu – je n'aurais rien appris. Alors Chestov me parla, puis Dostoievsky dans La maison des morts, puis ce précieux Kierkegaard – ha ! enfin des amis ; non plus des maîtres ! Et puis même de précieuses perles auprès de ceux qui se disent sans foi ; paradoxe et grande découverte : je m'étais trompé d'ennemi. Eh quoi ! Et encore ? Et bien : « tout est aussi fermé qu'au départ. » — Mais voici : je n'ai plus ni maître ni directeur de conscience, seulement des amis, des frères… et un Père qui – quel prodige ! est soudain devenu, lui aussi, comme dans une sorte d'incognito qui m'échappa… tout autant Frère qu'Ami. Et puis, je n'aime que la viande ; et dans cette chasse au gibier où je suis autant chasseur que chassé, je ne sais plus qu'une chose : Le ciel s'ouvre à la mesure où tous nos accès se ferment. Tout est aussi fermé qu'au départ… parce tout est en train de s'ouvrir. Le ventre de la terre se referme et une autre terre s'ouvre ; impensable, enivrante, vertigineuse : « le monde-à-venir seul », tel est ma devise.
Voilà donc cher bruno ; et disons : à la confession répond le vagabondage… en quelque sorte.
« Il est venu pour faire un temple du cœur de l’homme, un autel de son âme et un prêtre de son esprit. » – Hardi ! encore un joli mot de Khalil Gibran. Il y a fort longtemps, j'avais toujours dans ma poche son livre « Le Prophète », que je lisais et relisais sans cesse… avant même d'avoir ouvert une bible. En fait, ta citation me redonne le goût de revenir vers lui… et son livre ayant disparu au cours de mon nomadisme, je vais probablement le racheter.
En passant – et bien que je comprenne le contexte dans lequel Gibran écrivait – pour moi, je lirais ainsi son propos, dans ce monde qui aujourd'hui s'est tellement métamorphosé ; et toujours dans l'élan d'insister sur l'irréligiosité du Christ : « Il est venu pour faire un temple du cœur de l’homme, une nourriture de son âme et un don de son esprit. »
Merci pour la fraîcheur de ce mot bruno !
Un scandale qui vient de l'Esprit – et non pas contre.
De toute façon, de même que Barth disait de Paul qu'il était toujours à la frontière de l'hérésie, il est clair que le scandale du Christ est, au jugement d'une pensée rationnelle, très facilement soupçonné d'être « contre l'Esprit ». Les hommes érudits et versés dans l'Écriture n'ont-ils pas accusé le Christ d'être un diable ; au nom de l'Esprit – justement ? C'est là, précisément, qu'un jour les dents grinceront : quand la belle sagesse théologique ronronnant de ses alléluias sera condamnée pour avoir tant lutté contre l'Esprit. Une chose dont on devrait tous s'effrayer, car tous, nous sommes raisonnables, et en moins d'une milliseconde serions scandalisés par le Christ s'il se montrait plus directement à notre intelligence.
Au passage, voici l'extrait de K. Barth :
…voici donc ma méthode, dont la formule s'énonce simplement : Réfléchis !
Ce qui m'a importé, c'est l'Évangile réel, plus que le soi-disant Évangile entier,
parce que je ne vois pas de chemin conduisant à l'Évangile entier,
si ce n'est celui que l'on suit en saisissant l'Évangile réel, qui,
à personne encore ne s'est montré de tous les côtés en même temps.
[…]
Discourir et écrire, comme on le fait couramment, sans peine, au sujet de l'Évangile entier
qui comprend, harmonieusement, en de belles proportions,
la foi, l'amour et l'espérance, le ciel, la terre et l'enfer,
je tiens cela pour peu édifiant.
Je ne fais grief à quiconque de vouloir dire, au nom du christianisme,
autre chose que ce qui est dit ici ;
je lui demanderais, tout au plus, comment il se fait que,
en agissant ainsi, il passe à côté de ce qui est dit.
Le paulinisme s'est toujours trouvé aux confins de l'hérésie,
et, nécessairement, on ne peut que s'étonner de voir quels ouvrages absolument anodins
et loin de susciter le scandale sont la plupart des commentaires sur l'Épître aux Romains
et des autres livres consacrés à l'apôtre Paul.
…/
Que l'individu se confonde avec Dieu est le propre même des propos tenus par le Christ… et c'est une extraordinaire nouvelle.
Essayons donc d'être plus précis. Tout d'abord, toutes les religions tendent à confondre l'homme et le dieu. Mais bien plus. En général, tout concept de vérité défini par l'homme est un concept qui tend à identifier cette « vérité » avec l'homme. Dès que l'homme parle de « dieu » ou de « vérité », ce qui est somme toute la même chose, il a le désir que ce « dieu » ou cette « vérité » soit identifié à l'homme. Il voudrait pouvoir faire monter l'homme et le conduire à une tel paroxysme d'évolution, de sorte que l'espèce humaine puisse un jour dire dans un chant de victoire : Je suis la vérité – Je suis Un avec le dieu ! — Ce désir de puissance sur la Nature, de liberté par rapport aux lois ; cette volonté qui cherche à pouvoir s'exprimer dans un espace infini sans que rien ne la retienne… c'est-à-dire ce vouloir-être-dieu ou vouloir-être-la-vérité, selon que le terme « dieu » gêne ou non, c'est en somme le rêve de l'homme. Et c'est assurément le rêve d'une puissance sur la mort tant celle-ci est l'ennemie dernière s'opposant à notre liberté.
Être-Un avec le dieu ou la vérité, c'est par exemple le but du nirvana ; et c'est aussi le but de l'évolutionnisme. La finalité de ce dernier est en effet d'amener l'homme à la toute-connaissance, et de fait à une Toute-Puissance parfaitement similaire à celle d'un dieu tout-puissant. L'Église, ou encore le Judaïsme ne disent d'ailleurs rien de plus lorsqu'ils parlent de l'« Unité avec le divin »… Même d'un point de vue moral l'Église et le Judaïsme ne disent rien de plus qui soit significatif. Si l'on examine les théories du nirvana ou de l'évolutionnisme, nous y trouverons grosso modo les mêmes concepts moraux qu'on trouve dans l'Église et le Judaïsme, lesquels, chez eux aussi, sont conditionnels pour atteindre l'Unité dernière avec le dieu ou la toute-connaissance. Bouddha est aussi gros moraliste et totalement obsédé par le bien suprême que peut l'être le Pape ; pareillement, l'évolutionnisme n'est rien d'autre que le moralisme grec formulé ainsi par Rabelais : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme ». L'unité divine, ou l'unité avec la vérité est assurément d'une banalité pathétique au sein de toutes les religions, théistes, polythéistes ou athées. À chaque fois, on promet à l'homme d'être divin, de se confondre avec la vérité. Mais — à une condition : qu'il soit Un avec la connaissance des lois divines, c'est-à-dire avec la science de la vérité, et qu'il soit pareillement Un avec la haute morale du bien émanant de cette Loi du dieu, de cette Loi de la vérité. Le nom qu'on donne ensuite au dieu ou à la vérité importe peu… ce ne sont que des métamorphoses de la même chose.
Voici donc où est la véritable confusion : elle est dans l'identité du dieu ou de la vérité. Pour tous, juifs, ecclésiaux, musulmans, athées, bouddhistes, hindouistes, etc., etc., dieu, ou la vérité, c'est la connaissance du bien et du mal. Dieu n'est pas véritablement une Personne, mais l'essence même d'un système moral, d'un système de lois. Il est en définitive cette Loi obéissant à sa propre Loi, cette Morale obéissant à sa propre Morale, cette Connaissance obéissant à sa propre Connaissance, cette Science obéissant à sa propre Science… De sorte que la liberté est ici une supercherie ; car, ainsi que le disait Augustin : « Pour être libre il ne faut pas qu'on puisse vouloir le bien et le mal. » — Pour être libre, il faut sortir de ce système, aller au-delà du bien et du mal. Le bien n'est pas Dieu et l'amour n'est pas Dieu, répétait sans cesse Chestov. Il faut donc aller jusqu'à ce scandale ; il faut juger dieu et la vérité, et s'il le faut – même les tuer. C'est précisément ce que fit le Christ, et la résurrection n'est rien d'autre que de sortir des dieux et des vérités ; c'est aller à la rencontre d'un Père qui veut véritablement rendre libre ses fils, d'une façon catégoriquement existentielle à chaque-Un. Quand le Christ disait : « Vous serez réellement libre », puis ailleurs : « Afin qu'ils soient Un comme nous sommes Un », c'est de bien autre chose que d'être un membre du dieu ou de la vérité dont il parlait. Bien autre chose que cette ambiguïté où ma volonté est un membre soumis à la volonté du corps en son entier. Car, le serait-elle, elle n'est plus ma volonté et je ne suis pas libre ! — Il nous faut tout repenser : suivre les traces, ici et là, laissées par ceux qui ont eu avant nous cette intuition (qui ont entendu le murmure de la révélation). – Il faut suivre le Christ.
Il me plaît de placer un « A » majuscule, parce que l'Akklèsia n'est pas pour moi une notion négative, mais positive qui est tout simplement le synonyme de « fraternité ». L'Akklèsia, c'est la fraternité. Pourquoi ? Parce que dès l'instant où l'on impose à la fraternité un système, ce n'est plus tout à fait de la fraternité ; ça devient autre chose… parfois quelque chose de réellement inquiétant.
Fraternité et amour se conjuguent ensemble. Et tandis qu'il n'y a pas d'autorité dans l'amour, il n'y a pas non plus de système pour aimer. Dès l'instant où la fraternité a la nécessité d'un système, d'une ecclésia donc, c'est que son amour est encore infantile. Car il est vrai que des frères, durant leur jeune âge, ont besoin d'une certaine forme de système que leurs parents sont là pour mettre en place. Mais ce qui est étrange, c'est lorsque des frères de 30 ou 40 ans ont toujours besoin de ce système, c'est lorsqu'à l'âge adulte ils ne sont pas encore entrés dans la liberté de l'amour que suppose une fraternité arrivée à maturité. Soit dit, peut-être ne sont-ils pas seulement retardés psychologiquement pour être ainsi à l'âge adulte dans une structure de relation infantile — peut-être, tout simplement, ne s'aiment-ils pas, ou encore font-ils semblant ; le système étant précisément ici comme protecteur de cette hypocrisie de l'amour qui n'en est pas.
Je lisais dernièrement un article sur les gisements de pétrole américains de Prudhoe Bay, dans l'Alaska, au-delà du cercle arctique. Un économiste parlait de la gestion de ce site par rapport à l'écosystème – dans une perspective de deux générations. Deux générations ! Quel courage, me suis-je dit, de se projeter ainsi sur 80 ans, c'est-à-dire environ un demi-siècle après sa mort – à supposer que cet économiste ait 50 ans et décède à 80 ans. D'autant que c'est une projection totalement aléatoire, car la réalité peut fort bien totalement démentir sa perspective et la rendre même ridicule. En plus, il n'aura même pas connaissance de la valeur de son calcul au sein de son tombeau.
Cette passion pour le collectif au-delà de son individualité me rend perplexe. C'est une passion pour l'espèce humaine, en général donc, et au détriment de sa personne individuelle, laquelle, somme toute, passe comme secondaire et valeur seconde. Certes, on a envie d'applaudir, et pourquoi pas même de lister ce genre de personne pour le prix Nobel… En ce qui me concerne, c'est tout le contraire. Je fuis ces gens-là comme la peste. Mon adage est celui de Dostoïevesky : « Que le monde périsse pourvu que je boive mon thé ! »
Les survivalistes sont atteints de cette même maladie : il faut coût que coûte faire perturber le monde – sauver le monde ! Alors bien sûr, on est plein d'attention devant une telle vertu et un tel amour pour l'humanité, car chacun craint en secret pour sa peau. Au cas où le monde s'écroule réellement, comment, moi, je m'en sortirai ? C'est en outre un jeu d'enfant de soulever la vague d'une telle menace ; on trouve un argument sous chaque pierre qu'on soulève : pollution, injustice, surpopulation, maladies… Et il est ensuite tout aussi facile de proposer un autre système politique, mystique ou technologique qui remplacera le système défaillant et permette à l'Espèce de ne pas s'éteindre. Bref, ce genre de prophète de malheur, c'est un enfant de maternel qui prophétise à d'autres enfants de maternelle.
Il n'y a qu'une seule chose qui compte. Ce n'est pas le monde, mais c'est mon monde ! Et à ce titre, inutile de jouer au prophète. Dès que l'enfant naît et hurle pour la première fois par lui-même, il annonce sa mort. Nous naissons pour mourir – et cela n'est pas une prophétie, c'est la vérité.
Si les d'Astier, Pellone, Soral et autres Piero san Giorgio avaient réellement du cran et du courage, c'est l'adage de Dostoïevky dont ils s'efforceraient de résoudre l'énigme : « Ton monde, petit homme, ton monde va périr, c'est certain, et un jour tu ne pourras plus boire ton thé ». Mais voici, on préfère s'intéresser à l'Espèce humaine pour éluder la question qui est réellement importante, et qui est celle-ci : « Prépare-toi – toi ! à mourir ! » Or, ici, la méthode des survivalistes sauvant le monde avec leur canif, leurs cultures de légumes, ou encore avec la trompette des anges et leur messie-Roi pour les plus mystiques… aucune de ces méthodes n'a plus aucun sens lorsque notre propre mort nous regarde en face. Devant la mort, c'est Job et Dostoïevky qu'on appelle à l'aide : « Que la monde périsse, mais que je boive mon thé ! »
Pour moi, c'est un survivaliste de ce type que je cherche. Un survivaliste qui s'intéresse à moi, à mon thé, à mes biens, à mon vouloir. S'il est assez puissant pour s'occuper de mon être, pour faire en sorte que ce qui a été jamais n'ait été, pour me délivrer de la terrible loi des causes et des conséquences ; si son amour pour moi est plus puissant que ma mort individuelle – c'est cela seul qui compte ! Si tel est le cas, il est aussi puissant pour faire de même avec mon prochain. Quant à l'espèce, il s'en moque autant que je m'en moque. C'est l'individu qui l'intéresse ! Voilà un survivaliste sérieux. Le reste n'est que vanité – des chiens qui aboient, des rats qui se battent pour sauver le bout de gruyère de ce monde ici-bas qui demain leur sera à coup sûr enlevé.
A ce jour, je n'ai trouvé personne dont l'argumentation ecclésiastique me donne de remettre en question l'akklésia dont, je crois, est emprunt tout le Nouveau Testament. Par contre, le leitmotiv akklésiastique dont fait preuve le Christ ne peut laisser le chrétien lambda sans être blessé – je le comprends ; et je comprends dès lors qu'ils soient si frileux à ce dé-voilement du Christ. Le chrétien veut bien d'un scandale spirituel, mais à condition qu'il reste « ecclésiastique ». La question demeure donc : Et si pour Dieu, l'église était précisément un scandale humain, un scandale en passe de devenir une pierre d'achoppement – tandis que l'akklèsia serait le scandale de l'Esprit ?
Enfin, c'est bien sûr un plaisir de voir que – dans mon désert – je croise encore des frères avec qui faire un bout de chemin.
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« Si le sujet vit pour l’autre passionnément, comme en principe il le doit, sans réserves ni restrictions d’aucune sorte, s’il vit pour l’autre jusqu’à s’identifier âme et corps, avec cet autre, jusqu’à devenir lui-même et en personne cet autre lui-même et en personne… » — voici donc une description de l'amour qu'il nous impose en quelque sorte, et comme un postulat. Or, c'est une représentation de l'amour particulièrement romantique, fusionnelle. Est-ce bien de ce genre d'amour dont il est question lorsqu'on parle du Christ ? Je ne crois pas. C'est précisément le contraire, car ce stéréotype de l'amour en quelque sorte, est selon moi plus proche du tyran et de l'autoritarisme… voir même du diabolique (Jankékévitch est-il ici cynique ? faudrait voir tout le contexte…). Bref, cet amour-là abolit précisément l'existentiel propre à l'individu. Il réunit justement tous en un seul corps, faisant des corps individuels — des fantômes.
Je crois que nul ne sait ce qu'est l'amour. Éventuellement en avons-nous quelques réminiscences et quelques impressions ; et tant il nous est essentiel à la vie, tant il nous semble naturel, nous croyons savoir ce qu'il est et nous en donnons une définition tout aussi naturellement que nous savons casser un œuf. Or, si l'amour est précisément ce qui est le plus intime à Dieu, il doit être un mystère extrêmement surprenant ! Il me semble que notre erreur est essentiellement axée sur le fait suivant — je parle de ma lecture de l'Évangile : c'est que l'amour est le revers de la liberté dont elle est l'avers. Or, voici là deux choses absolument paradoxales et que l'intelligence naturelle est totalement incapable de réconcilier. Comment aimer jusqu'à être un, mais sans toutefois jamais perdre sa liberté qui réclame, elle, qu'une intimité est exclusive à l'individu… Lui qui précisément est toujours libre, même dans l'unité. Imaginer l'amour sous cet angle est aussi impossible que de comprendre l'Élection — l'arbitraire injustifié de Dieu qui ne rend compte rien (la liberté en somme) — parce qu'il nous faut toujours des justifications.
De fait, je crois — pour être simple, que nous mettons la charrue avant les bœufs. Nous parlons amour et unité, puis ensuite seulement nous parlons de liberté. Mais je pense qu'il faut parler de liberté d'abord ! L'amour vient après, comme étant le dévoilement de cette liberté. Si aimer jaillit d'abord, la liberté devient toujours un obstacle par la suite, mais si la liberté jaillit d'abord, l'amour devient sa plus haute expression, son fruit, son incarnation. De fait est conservée l'idée biblique selon laquelle ce qui est plus grand vient toujours en dernier.
« […] Le pouvoir […] au nom de l'évidence, fait régner sous tous les cieux les conformismes cognitifs et intellectuels. »
Ce texte incisif et tranchant évoque combien les vérités et les dogmes de toutes sortes deviennent finalement des verrous de fer sur des portes d'acier dans la conscience des hommes.
C'est précisément ce à quoi je faisais référence lors de notre dernière conversation téléphonique. Nous parlions alors du danger que la « pensée adogmatique » puisse être perçue par certains comme un dogme et donc elle-même comme une théologie à part entière. Or, qu'est-ce que la pensée adogmatique ?
C'est ce mouvement par lequel on tente de briser les verrous de fer et d'ouvrir les portes d'acier du dogmatisme. Mais — et c'est là le point décisif — le geste adogmatique n'est pas encore le mouvement qui suit ce geste, c'est-à-dire lorsque les portes enfin brisées ne constituent plus un obstacle majeur pour l'individu ! En effet, lorsque ces portes s'ouvrent enfin et que ses gardiens sont vaincus, le problème des vérités éternelles est enfin résolu en ce qui concerne la vie spirituelle ; le dogme, l'évidence des vérités… ne sont alors vrais, et que pour peu de temps, uniquement dans le domaine de la réalité physique, terrestre, terre à terre, mais non plus dans la réalité spirituelle de cet homme pour qui la porte s'est brisée. C'est ce que voulait montre Luther dans son commentaire aux Galates lorsqu'il dit : « Il faut discerner de telle sorte que l'on situe l'Évangile au ciel et la loi sur terre, de telle sorte que l'on appelle céleste et divine la justice de l'Évangile, terrestre et humaine celle de la loi ; […] que la loi demeure hors du ciel, c'est-à-dire hors du cœur et de la conscience. Que par contre, la liberté évangélique reste hors de la terre, c'est-à-dire en dehors du corps et de ses membres. »
Soit donc, le geste adogmatique ayant réussit, l'homme entre dès lors dans une réalité existentielle et n'est plus essentiellement en lutte contre le dogmatisme dans sa vie. Tel est sa joie. Pour lui, il n'est plus obligé de poser continuellement son « a » pour affirmer son « non » aux dogmes, ou son « non » à l'autorité ainsi que le suggère encore le mot « anarchie » — sans autorité. Il est passé du « non » de Dieu au « oui » de Dieu. Tel est sa joie.
Ouvrir ces portes et briser ces verrous c'est décoller les paupières des yeux ; celles-ci sont collées par un écoulement purulent qui soude les paupières en collant les cils, écoulement produit par la présence d'une bactérie ou d'un virus. Ces bactéries et ces virus sont en vérité le processus normal du cycle des dogmes et des vérités, car nous savons que les lois terrestres entraînent tout à la putréfaction, c'est-à-dire dans l'inertie de la mort. Être dogmatique, c'est entrer petit à petit dans l'aveuglement de la mort, c'est être incapable de concevoir qu'une autre réalité existe au-delà de la nôtre ; ou bien, c'est croire effectivement qu'existe une vie après la mort, mais c'est refuser qu'elle puisse dépasser les vérités du bien et du mal déjà définies ici-bas. C'est prendre au pied de la lettre le terme « Royaume de Dieu », pensant ainsi que le monde de la résurrection serait une sorte d'État théocratique, avec des règles et des doctrines auxquelles des sujets seraient assujettis ; un monde où Dieu serait un Roi à peine accessible par quelques hautes statures spirituelles. Un espèce de monde puritain à la témoin de Jehovah catholico-anglo-saxon… une espèce de royaume dorée genre « petite maison dans la prairie ». Bref… pour reprendre l'analogie avec les yeux, être dogmatique, c'est être convaincu que les écoulements purulents collant les paupières des yeux sont les dogmes de La Vérité et qu'ils ne peuvent être contestés.
Que fait donc le médecin dogmatique ? Il cherche d'abord un patient qui commence à avoir conscience de sa maladie, qui éprouve une gêne vis-à-vis de ses dogmes, qui commence à douter de leur efficacité tant sa rencontre avec Dieu lui semble être de plus en plus floue. Quelqu'un qui a conscience de perdre son premier amour et qui se voit en train de devenir un pur produit de la subversion du christianisme ; quelqu'un réalisant que sur un tel chemin il sera bientôt cet exécrable Laodicien dont parle l'Apocalypse et à qui il faut un collyre spécial. Celui donc qui, par une faveur de Dieu, se met à douter des doctrines dans lesquelles il s'est enraciné — il est éprouvé. C'est en ce sens que le doute est inhérent à la foi. Mais à une telle personne, le médecin ne désire pas faire entrapercevoir le monde-à-venir à travers la porte doctrinale comme si celle-ci conservait une légitimité. Monter la réalité à venir à travers le prisme cette porte, c'est précisément la subversion. C'est dire que l'aveuglement est nécessaire, que la porte des yeux spirituel doit rester fermée, que le virus soudant les paupières est indispensable à la guérison de la maladie que justement ce virus produit ; c'est « conduire à Dieu par le chemin du diable » dira Dostïevsky.
Il ne s'agit donc pas de psalmodier des histoires aux aveugles ou de leur apporter de « pures » preuves intellectuelles, c'est-à-dire de leur faire voir la résurrection au travers du mysticisme ou de la théologie dogmatique, car ainsi ils ne feraient qu'inventer une réalité chimérique ; ils resteraient éternellement aveugles et les yeux soudés. Jamais ils n'accèderaient au monde-à-venir, jamais la porte ne s'ouvrirait. Ils ne feraient ici-bas que spéculer et imaginer sous les forces et les contraintes : tantôt celles des signes et des miracles, tantôt celles des preuves doctrinales et ecclésiastiques. — Ce que veut le médecin adogmatique, c'est que le patient traite directement sa maladie, qu'il s'attaque directement aux bactéries et aux virus qui produisent l'écoulement du pus ; il veut qu'il s'oppose directement aux verrous de fer, à la porte d'acier et à son gardien. Son but étant que l'homme puisse ensuite accéder à la réalité-à-venir sans le média trompeur de la fausse vue, c'est-à-dire sans s'appuyer sur les miracles provisoires qui touchent parfois la vie terrestre, et sans non plus ces vieilles règles doctrinales des récompenses et des punitions : qu'il y accède donc par la Foi seule. Le médecin adogmatique a pour projet que son patient ait avec Dieu une familiarité directe, unique, existentielle et gratuite, ainsi que l'a un fils avec son père. C'est-à-dire qu'il accède à cette nature royale qui consiste à ne plus avoir de maîtres : tant les hommes sur terre que les « magnifiques » vérités angéliques dans les cieux.
C'est ainsi que le médecin adogmatique suggère à son patient un schéma de réflexion adogmatique. Il semble que Paul appelle cela l'intelligence spirituelle ; mais c'est finalement la pensée prophétique. Celle-ci est toute tendue à décrypter l'allégorie de l'AT, abandonnant de lui la loi terrestre des généralités assemblées, et se saisissant de son évocation cachée : le messie signifie que seul l'individu est le temple de Dieu. La pensée adogmatique est tout autant akklésiastique. Aussi ne peut-elle être enseignée comme est supposé être l'enseignement traditionnel, car elle n'a recours à aucun cursus, programme ou catégories pyramidales. C'est un cheminement au jour le jour, unique et particulier à chaque-Un. C'est une philosophie au jour le jour disait Chestov. Elle est la pensée existentielle. Aussi est-elle non scolaire et non doctrinale, mais sur le seul principe de relations humaines devenant alors fraternelles ; des relations improvisées où « celui qui enseigne » pousse son prochain à précisément rencontrer son existence particulière — c'est-à-dire à ne surtout pas dépendre de lui ! Pourquoi ? Parce que notre existence particulière n'est précisément accessible qu'auprès de Dieu seul — non auprès d'un prophète, d'un gourou, d'une église ou en suivant les schémas dogmatiques d'un quelconque docteur. Elle n'est donnée que de main à main : de Dieu à l'individu. Sinon Dieu n'aurait jamais revêtu notre corporalité pour être accessible dans nos rues lorsqu'il se montra sous le visage du Christ. Il aurait laissé les anges subjuguer le peuple du haut de leurs montagnes, ne se laissant saisir que par une poignée d'ecclésiastiques, d'élites, d'érudits forgés au fer de vérités rigides que sont les grands savoirs de l'humanité.
Le patient est donc engagé à déposer face à lui ses dogmes et ses doctrines sacrées pour les questionner, les confronter, les mettre en doute ! Les désacraliser et ôter leur superbe. Il s'agit en vérité d'apprendre à lire le texte ! Il s'agit de briser les tables des vérités que l'intelligence avait précédemment reçues comme étant une révélation. Il s'agit d'une terrible lutte où l'homme dispute contre les anges, contre ces messagers et leurs messages, vrais pour tous, partout et toujours. Il s'agit de s'attaquer à tel christ-historique que m'enseigna tel évêque ou telle église ; ce christ-historique à l'aune duquel on m'ordonna de me mouler pour en être le clone. C'est un combat contre les faux-messies ! En effet, lorsque le Christ entre dans la vie d'un homme, nous ne savons justement pas quel visage il prendra. Cette vie qu'il est concrètement en train de faire éclore n'a jamais existé auparavant ; elle est unique, surprenante, nouvelle, inimitable. Elle n'est connue que de Dieu et de celui qui la reçoit ; elle est un lieu très saint et elle est en vérité l'intimité de Dieu. Elle est la connivence entre un fils et son père, et elle est un terrible danger pour un tiers qui voudrait s'y introduire pour la diriger. L'identité de l'homme de foi émane précisément du Christ parce qu'elle échappe à toute règle prédéfinie, à tout préjugé, à tout mode de vie, à tout mode de penser, à toute preuve, à toute visibilité : elle est adogmatique, akklésiastique, irréligieuse, anarchiste, incognito…… cachée en Christ ! C'est pourquoi il est écrit : « les siens le reconnaissent à sa voix » (jn 10.4). Un fils de l'homme, c'est de l'existentielle, c'est de la dynamite, c'est une passion pour l'Être et sa liberté d'être. Un fils de l'homme tend ainsi à être de l'amour vivant pour le vivant qui vit le « oui » de Dieu. Mais aussi une terrible contradiction pour le mourant qui meurt dans le « non » de Dieu alors qu'il se refuse à ce « oui » trop adogmatique à ses yeux.
De là vient la tentation et l'argument hypocrite des mourants disant que la pensée adogmatique est un dogme et elle-même une théologie. En vérité elle l'est pour ces dogmatiques puisqu'île ne peuvent concevoir une pensée autrement que s'appuyant sur le sol duel du bien et du mal. Une « seconde dimension de la pensée » leur est inconcevable, ou sinon ils la classent dans la catégorie de la Folie : l'adogmatique et un fou qu'il faut interner afin de protéger les sages dont les yeux sont ouverts sur les splendides vérités du Bien contre le Mal. Selon eux, l'intelligence spirituelle et la pensée prophétique se doivent, impérativement, de reposer sur ce schéma du bien et du mal, se référer à une doctrine, des règles, des vérités éternelles où Dieu est ce Bien héroïque victorieux du Mal dont sont truffés les contes pour enfants depuis la plus vieille antiquité. Ainsi donc il existe bien une théologie adogmatique, laquelle est le propre de la parabole et du discours du Christ. Tel est le leurre de Dieu afin que « ceux qui entendent ne comprennent pas ». Car la pensée adogmatique, étant justement adogmatique et athéologique, elle annihile du même coup dogmes et théologies du bien contre le mal, jetant à la boue leur sacré et leur divin, déracinant sans consensus aucun leur précieux arbre du bien et du mal. Et si tel n'est pas le cas, c'est que l'auditeur est tombé dans le leurre : il a écouté comme écoute l'animal intelligent, selon sa théorie dualiste, là où il est pour lui impératif que le diable soit le mal et ses incarnations. Ainsi faut-il aux doctrinaires un Christ qui ne soit surtout pas adogmatique — c'est pour eux crucial et sans discussion possible, sinon il ne leur reste que l'argument d'autorité, la main secourable de leur vérité sur le diable : « Il a un démon, il est fou ; ne l’écoutez-vous ! » (cf. jn 10. 20).
De tels auditeurs n'ont plus aucune médecine disponible. Seule reste pour eux la perspective d'une tragédie durant laquelle la réalité, dans les faits clairs et concrets, engluera leur vérité dans un mensonge incontestable. Ils mettront alors leur main sur leur bouche, blêmiront d'angoisse et chercheront la fente d'un rocher pour se cacher tant leur humiliation d'avoir adorer Dieu perchés sur l'arbre du bien contre le mal leur sera insupportable. Assurément, cela viendra. Le mourant qui regarde comme précieux l'écoulement purulent collant ses paupières, qui jalousement verrouille d'un tour de clef supplémentaire ses portes d'acier intellectuelles dès que vient l'évocation adogmatique, la parabole, et l'idée que le diabolique consiste précisément à être dans la vérité doctrinale, scientifique et — dans le bien plus encore que dans le mal… À cet homme-là, c'est à la mort que Dieu donnera de leur apporter la Révélation. Alors, enfin, dans un tel temps, ceux-là verront clairement qu'au-delà du bien et du mal existe un mystère adogmatique, et cette conscience sera leur pire souffrance, car bien que reconnaissant l'existence de ce mystère, il ne recevront pas même de Lui la moindre goutte de sa joie et de sa fraîcheur. À contrario, un homme est encore vivant ici-bas quand il est assez fou pour contester les doctrines sacrées et devenir adogmatique. Ainsi libéré, il voit s'ouvrir un monde-à-venir auquel il s'abreuvera désormais comme du miel ; il oublie alors l'amertume du combat qu'il vient de mener contre l'acier des vérités. Ainsi est l'évangile : « Il est amer pour les entrailles de notre réalité, mais doux comme du miel dans la bouche tant sa parole dépasse notre entendement — tant elle est adogmatique. » (cf. apo. 10.9).
Très exactement, car sinon le christ serait un créateur qui crée, tandis qu'il est un père qui engendre — la trinité est une supercherie.
Or, quelle différence y a-t-il entre une créature créée par un créateur et un fils engendré par un père ?
Dans le fait que la créature n'est pas autonome d'abord, mais qu'elle dépend de son créateur ; de même que nos robots dépendent entièrement de nous et ne conçoivent pas notre liberté, si ce n'est de façon binaire, dualiste, ainsi que peut connaître l'ordinateur. — Et, secondement, dans le fait que la créature n'est que l'image, c'est-à-dire l'ombre de son créateur dans laquelle elle vit uniquement. Elle ne vit pas dans sa lumière, dans son intime. Elle n'a pas la Nature de son créateur, mais une apparence de sa nature : elle est et vit dans « l'ombre des choses à venir » dit la bible d'ailleurs. La créature, l'humain donc, c'est-à-dire l'être édenique n'est en vérité qu'une allégorie de ce qu'est le créateur au-delà du créateur. L'homme est l'allégorie du fils de l'homme. C’est pourquoi dit le texte : « l'humanité a été créée à l'image de Dieu ». La créature ne connaît que l'ombre de dieu et ne Le connaît pas réellement dans ce qu'Il est au-delà. Ainsi l'appelle-t-il le Créateur et n'a-t-il avec lui qu'un rapport de dominant à dominé, d'obéissance à commandement ; de la même manière que l'homme intelligent, le scientifique, le moraliste et le religieux n'ont de rapport avec leurs vérités éternelles que par la soumission qu'ils leurs manifestent : parce qu'ils voient et jugent tout sur les schémas dogmatiques du bien et du mal. Dieu leur est caché, et il leur cache son intimité, son être intime et son intime projet.
La créature, en tant qu'allégorie du Père nous dit que le créateur n'est pas dieu précisément parce qu'il n'est que Dieu : dieu n'est donc que la prophétie du Père. C'est pourquoi il faut lire tout texte de la droite vers la gauche, risquant alors de se voir traiter comme Paul : « il dit des choses difficiles à comprendre… il philosophe, il s'égare et son trop grand savoir le fait déraisonner… » ; précisément parce que Paul lisait l'allégorie de l'AT, ôtant ainsi au religieux toute possibilité d'une lecture réaliste où il reste figé au créateur sans jamais atteindre le Père, c'est-à-dire le messie. Soit donc, le commencement n'est pas le commencement : il n'est pas l'origine. Il n'est que le commencement d'un projet dont l'ultime dévoilement dévoilera l'origine et le projet originel, lequel est éternellement caché à ceux qui pensent intelligemment en mode dogmatique et selon l'évidence de preuves. Ainsi est-il même caché aux anges, c'est-à-dire aux vérités les plus lumineuses et luminescentes que la connaissance du bien et du mal, que les sciences, morales et autres philosophies sont capables de produire en se proposant comme la « révélation ».
Aussi en est-il tout autrement des fils — ils sont précisément la mort de l'allégorie et l'entrée dans l'accomplissement de ce vers quoi cette allégorie appelait. Ils sont le réel, le concret : de la Vie dans toute sa vitalité, une vitalité qui ne peut être surpassée ! La résurrection est La vérité et tout ce qu'il y a avant est, soit sa prophétie, sa la prophétie de son manque : ou bien l'on vivra dans sa résurrection, ou bien l'on vivra dans sa mort, mais l'entre-deux n'existe pas. L'entre-deux de l'ici-bas n'est que l'ombre de cet accomplissement, et vouloir stopper l'ombre, c'est-à-dire faire descendre la résurrection ici-bas, c'est le chemin le plus direct pour ne pas y entrer. Les fils de l'homme crient donc que notre réel de l'ici-bas n'est qu'une chimère ; qu'il ne sera jamais donné à personne de se saisir de l'ombre pour faire cesser son mouvement : la paix sur terre ne sera jamais et le messie ne reviendra jamais ! La seule alternative est de sortir de l'ombre pour entrer dans la lumière, soit donc, aux yeux du monde : d'être caché. Le Fils, c'est la mort du dieu-créateur, et c'est l'incognito dont parle Kierkegaard ; et c'est aussi la mort de la créature et de tout le crée, laissant soudain apparaître le père et l'engendrement de ses fils. Le fils, c'est l'impossible, tout simplement. Parce que le fils est de même nature que le père, non plus son ombre. Ainsi n'a-t-il plus avec lui un rapport de dominant à dominé : il est autonome et reçoit de lui l'infini des possibles : « rien de vous sera impossible ».
Scandale et suprême scandale que de prétendre à une telle familiarité avec Dieu au point d'être autonome vis-à-vis de Lui : d'être libre. Scandale et suprême scandale que de prétendre dire et vouloir faire les choses à sa manière et non comme imitant un dieu tout-puissant, totalitaire. Toutefois, je suis d'accord avec toi Le nuage blanc : « on ne ressemble pas à ceux qu'on admire en imitant leurs œuvres », et c'est là qu'est tout le propos du christ : « On ne me ressemble pas en m'imitant, mais en recevant ma nature ». Impliquant en cela de mourir à notre nature naturelle, logique, religieuse, morale et toujours encline à précisément imiter l'idole. C'est-à-dire qu'il s'agit de tuer les idoles des dieux, qu'ils soient monothéistes ou scientifiques, car en tant que « vérités toutes-puissantes », ils sont pareillement des idoles. Le Christ, c'est tuer l'idolâtrie du YHWH imprononçable au même titre que Brahmā, le gros Bouddha ou Allah, ainsi que les dieux Darwin, Einstein, Newton avec les vérités de la physique quantique et de l'astrophysique qu'ils sont pondus. Mais surtout, cela implique qu'en recevant la nature divine on reçoit de Lui la liberté, c'est-à-dire l'autonomie et le fait d'être ce que je suis — jusqu'à l'impossible. Soit donc, de ne plus imiter personne ! Boire le sang qui coule de la croix, c'est-à-dire recevoir Sa nature, c'est assumer sa liberté ! Et c'est un feu !
Eh quoi ! où est le scandale ? Dans le fait d'être libre ? Pourquoi ? Parce que la liberté serait désobéissance ? Oui ! elle est désobéissance à tout ce qui s'impose comme vérité tout-puissante, à tout ce qui s'impose comme Dieu, commandant, autorité… Le christianisme est en essence un anarchisme : une absence d'autorité. Aussi est-il une passion : il est de la Vie. Une passion à l'égard de Celui qui est vraiment un Père, c'est-à-dire qui m'offre — enfin — d'être ce que je suis, qui m'y encourage, qui est mon premier « supporter ». Une passion à l'égard de ce Père véritable qui fait de moi un Homme et plus exactement un fils de l'homme, qui s'en réjouit, qui me serre fièrement dans ses bras parce que je bois à sa liberté d'Être. C'est une passion à l'égard de mon Père, de sa Vie, parce qu'il se plaît à mon audace qu'est la sienne, à notre outrecuidance ! Parce que mon effronterie, mon irrévérence et même mon arrogance qui va jusqu'à sacrifier ici-bas ce qui est le plus précieux aux yeux des sages, cette liberté disais-je donc, c'est la sienne, c'est sa nature même par laquelle il me donne d'affirmer ma filiation. Or, quand on aime, et son père et ses frères qui vivent dans l'esprit de cette même liberté, nul ne dira que l'autonomie est solitude ! Elle est précisément tout le contraire puisqu'elle m'offre d'aimer librement, c'est-à-dire qu'elle m'offre l'amour avec un grand « A » — sans contrat. Qu'est-ce que l'amour sinon d'aimer sans la condition d'être dans le cadre, mais bien au contraire : plus je suis, plus je suis aimé, et plus j'aime celui qui est ce qu'il est. Imiter l'autre, c'est rater l'amour. Ainsi donc, connaître le Christ, c'est ne pas faire de lui une figure historique pour l'imiter comme un benêt qui deviendrait finalement le clone d'un faux-messie, mais c'est avoir le cran, jusqu'au sacrifice, d'être par moi-même sa figure contemporaine dans mon ici et maintenant à nul autre pareil.
Et comment reprocher à l'individu cet effort par lequel il favorise d'abord le Général ? Le volonté individuelle étant toujours, au fond, de l'ordre de l'impossible… L'impossible ! argument soudainement pratique, car, comme par magie, le sacrifice au nom du collectif devient alors la vertu même de l'individu : sa justification historique. La promesse du collectif, elle, au moins, paraît possible. On chantera donc les louanges des héros dans les livres d'Histoire, dans les cursus scolaires… et même dans la Bible !
Voici pourtant le paradoxe. En laissant au second plan le mystère de l'Être, de l'Individu, pour tout miser premièrement sur le bon état, le bon ordre et la bonne santé de l'ensemble des individus, c'est-à-dire du groupe, de la communauté, du collectif, de la nation, de l'église… on remarque que là encore c'est finalement l'Individu et le mystère de l'Être qui ont le dernier mot.
En effet, que veut finalement tout collectif, toute nation, toute foule et tout peuple ? Assurément, le bonheur, la paix, la justification de ses volontés, l'amour, la toute-puissance et, surtout, « ne pas mourir » : vaincre la mort. Très exactement ce que chaque Individu, chaque Être désirent ! Qui veut de tout son être, de toute sa pensée et de tout son cœur le malheur, la guerre, la culpabilité, être haï et n'avoir aucune puissance sur sa vie ?
Même dans la volonté générale, c'est donc encore l'individu qui parle ! Certes, il parle en sourdine, comme étant encore anonyme dans la foule, mais cependant sans les volontés individuelles le Général n'a aucune existence en lui-même. De sorte que tout groupe, toute foule, toute nation et toute église ne sont au fond que des fantômes. Mais des fantômes dont les voix rauques clament dans les médias et en chaire la volonté individuelle de chaque-Un. Chaque-Un n'a-t-il pas voté et ne se soumet-il pas chaque jour à cette voix divine du corps collectif qui lui promet la paix et le bonheur, le pain et le miel ? C’est ici qu’est le piège du collectif, en cela qu’il est porte-parole des individus, leur prophète malgré lui.
D'où vient donc l'angoisse de l'individu ? Fort simplement d'une seule chose. De faire de ce fantôme un être à part entière. Aussi chacun parle-t-il du corps collectif. Il apparaît donc à chacun que ce corps est le dieu et que chacun en est un membre. Le sacrifice d'un membre pour le corps est dès lors le tragique des héros historiques et religieux ; leur justification, leur entrée dans le nirvana : ils seront gravés à jamais sur les pierres tombales de l'Histoire mondaine ou de l'Histoire ecclésiastique. Ils seront des espèces de gros bouddha figés dans l'Histoire collective, l'Histoire religieuse de l'Unité, de l'Un, de la paix universelle. Ils seront une sainte et pure cellule constituant le Tout. Aussi seront-ils du même coup incapables de toute devenir en eux-mêmes et de façon particulière : ils n'auront plus de Nom ! Ils seront les prisonniers du Tout, les esclaves de l'harmonie universelle victorieuse qui les écrasera sous son éternel chant de victoire sourd et muet.
Où se trouveront donc leur consolation et leur béatitude ? Fort simplement dans le fait suivant : l'Histoire du corps collectif, c'est-à-dire du dieu — de cette unité plus parfaitement ordonnée que toutes les vérités mathématiques — grâce à leur sacrifice donc, ce corps collectif continuera, lui, son devenir ! Il continuera à sacrifier encore et encore les siens. Le sacrifice des sacrifiés est de fait la permission à encore plus de sacrifiés. Et eux, les sacrifiés, ils vivront dans cette cynique « béatitude » de n'être pas seuls à être tombés tandis que les dieux égotistes continueront leur expansion boulimique. Ainsi donc les sacrifiés des dieux « vivront leur mort* » : telle est leur béatitude. Car ayant cessé leur devenir, ayant cessé d'être un Être, il connaîtront enfin cette consolation infernale, cette terrible angoisse de la béatitude éternelle : être les fils des dieux à qui ils ont donné tout leur être, tout leur sang, toute leur volonté.
De façon plus sociologique, leur angoisse consiste finalement à être des idolâtres du corpus collectif, de lui attribuer d'être suprême, d'être la vérité, d'être divin ; d'être, pour le chrétien, un corpus christi : l'église devenant ainsi elle-même le messie. Une angoisse que le Christ résout ainsi — dans une pensée akklésiastique : « Sors du général, brise l'idole. C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas de te sacrifier, mais de sacrifier l'idole, de sacrifier ce qui t'apparaît la seule alternative, de sacrifier l'évidence logique du collectif hors duquel il te semble impossible de vivre. Il s'agit de basculer vers l'alternative impossible de croire en moi seul puis d'aimer la fraternité sans en faire une idole. De toute façon tu mourras, mais si dans ta mort tu n'appartiens plus aux dieux collectifs, tu ne seras plus dès lors gravé sur ses pierres tombales. Et moi je te relèverai. Car c'est moi qui te donne mon sang et non l'inverse ! J'ai, moi, seul, et sans la force du collectif et de l'église, le pouvoir sur la mort. Ainsi est l'Être : il règne en lui-même. Et ainsi seras-tu si toi aussi tu crois en moi ; si tu crois au fils de l'homme que je suis ; si toi aussi tu luttes à mes côtés contre les dieux collectifs, ecclésiastiques, et contre leurs promesses d'un âge d'or sur terre. Mais voici, aimeras-tu assez la liberté, m'aimeras-tu assez pour croire en moi plus que ceux-là croient à l'universel, à leurs saintes idoles et à leurs saintes églises ? »
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* cf. Kirkegaard
Oui, faire basculer le Christ dans le christianisme ou les christianismes c'est le faire basculer dans le Général. C'est donc le faire tomber, le faire reculer. Le Christ, c'est précisément la sortie du Général et l'y faire retourner, c'est le crucifier de nouveau.
Il n'y a en réalité rien de plus éloigné du Christ que l'idée du christianisme, c'est-à-dire de la « chose chrétienne ». Cette « chose chrétienne » qui serait vraie pour tous partout et toujours, et où tous, partout et toujours devraient se réunir. Rien de plus éloigné ? Oui. Parce que voler son prochain est une chose condamnable, certes, mais voler son nom est le paroxysme du vol ; le voleur se métamorphose ici en « violeur », cherchant l'intimité de l'autre : son être en plus de son avoir.
Le Christ est tout au contraire le propre du particularisme : « Il appelle chaque-Un par leur nom » (cf jn 10.3). Il est l'adaptation par excellence qui échappe à toute méthode, tout protocole et toutes règles procédurales. Ainsi peut-il agir avec l'un de telle manière que cela soit vu comme étant une faute, une erreur procédurale ou dogmatique pour l'autre. Et même si tous les christianismes dans une commune harmonie condamnaient telle façon d'agir que pourrait avoir le Christ à l'égard d'Un seul des siens, c'est ce dernier, seul avec le Christ, qui serait approuvé par Dieu contre le chant harmonieux de toutes les christianismes. L'histoire de Job, entre autres, évoque cela : Job est en lutte contre le clergé pour qui la relation que Job entretient avec le divin ne colle pas selon leur isme, leur « chose de la croyance en Dieu ».
Enfin, il est clair que le mot même de « chrétien » que chante Luc dans son livre des Actes est la première et néfaste tentative officielle de faire du Christ une chose générale. Ce vocable de « chrétien » qu'on ne retrouve pas chez Paul, et dont l'intention est totalement absente chez le Christ, lui qui préféra parler de « disciples », de « frères » et plus particulièrement, de « nouvelles identités » particulières, de « nouveaux noms » : on le voit continuellement changer le nom de ceux qui le suivent. Être « chrétien », c'est en vérité porter un nouveau nom, c'est « être un autre ». Il s'ensuit qu'on peut fort bien se dire « chrétien » et confesser toute la dogmatique de sa « sainte église », mais sans être en réalité un Autre, sans être le frère du Christ. — Encore un peu de temps, et nous saurons qui était nu et qui était habillé.