
7
Vous n'êtes pas identifié(e).
Paul œuvre éminemment selon la Bible pour l'implantation des premières assemblées chrétiennes. Ses épîtres aujourd'hui permettent aux chrétiens d’établir la base du christianisme. Cependant, s’introduire dans le mystère de sa personne reste une entreprise difficile, que nombre de penseurs ont néanmoins déjà entrepris.
Paul n'établit pas une loi valable pour tous et pour tout le temps. Il écrit à groupe particulier, dans une situation particulière, à une époque particulière, et à propos d'un cas particulier [...]
A mons sens, Paul agit comme Luther le fit à un moment de sa vie, c'est à dire qu'après avoir prêché la grâce seule, il prêcha la loi.
Il me semble que Paul institue d’autres lois, notamment dans sa première épitre aux Corinthiens.
« Comme tous les mots en "isme" le terme "christianisme" suggère un système, voire une idéologie dont Paul serait le père, plus que Jésus. Au témoignage des évangiles, on s'entend en effet pour reconnaître chez ce dernier une pensée dénuée de toute ambition systématique, ce qui n'est pas du tout le cas pour Paul dont beaucoup considèrent qu'il est le plus grand théologien du Ier siècle. Est-ce à dire que Jésus n'était pas théologien ? Indépendamment de toute question chronologique, l'écart qui sépare Jésus de Paul est considérable. Beaucoup de choses opposent les deux hommes. Si Paul se réfère constamment à celui qu'il considère comme son Seigneur, il le fait en des termes qui ne permettent pas de reconnaître spontanément le prophète itinérant de Galilée tel que le présentent les évangile. » (Michel Quesnel, dans Biblia n° 123)
Donald Spoto, dans Un inconnu nommé Jésus, a écrit :
« Aristote avait raison : le langage est en lui-même un système de symboles, qui se développe parallèlement à la réalité, mais sans jamais se rencontrer. [...] La métaphore, notre plus grand outil, ne devient notre plus grand problème que si nous oublions que tout langage est métaphorique. [...] tous nos propos sur Dieu doivent rester toujours provisoires, prêts à être repensées, reconsidérés, réintériorisées »
« Si la connaissance de Jésus était limitée comme il est indiquée dans les évangiles, écrit Brown, alors nous comprenons que Dieu nous a aimés jusqu'à se soumettre à nos plus déchirantes faiblesses. Et de fait, un Jésus qui aurait glissé à travers la vie, capable d'échapper à la faiblesse humaine en se récitant intérieurement de la poésie, en songeant tranquillement à la signification de sa propre personne au regard de l'éternité, ne nous inspirerait rien de plus qu'une admiration froide et muette. Mais pour nous qui connaissons l'étonnement et l'inquiétude, la terreur face à la souffrance ultime, à la mort et à la possibilité du néant, un Jésus pleinement humain, qui tremblait comme nous de peur, n'était jamais certain du résultat, connaissait l'affreux sentiment de l'échec — celui-ci est de notre côté, il prend totalement le parti de l'humanité. » (Donald Spoto, dans Un inconnu nommé Jésus)
Dans son livre Un inconnu nommé Jésus, Donald Spoto écrit qu’: « On ne peut guère être assuré de rien, s'agissant des voies du Seigneur, sinon qu'elles bouleversent en général toutes les perspectives et prévisions humaines [...] Nous croyons savoir ce qui est le mieux pour nous, mais Dieu, dans Sa clémence, le sait en vérité bien mieux. »
Et si l'on remplacé le mot « clémence » par « démence », c'est ainsi que je l'ai lu la première fois.
« Ce n'est pas le christianisme qui est à la racine de l'Europe, c'est l'Europe actuelle qui inspire le christianisme ou certaines de ses versions » Paul Veyne, dans Quand notre monde est devenu chrétien).
Jean-Noël Guinot, dans Biblia n° 83; écrit :
« L'histoire ecclésiastique (début du 4ème siècle) d'Eusèbe de Césarée montre que l'autorité de l'Apocalypse est encore alors largement discutée (H.Eccl.,III,24,18) : Eusèbe semblerait prêt à le ranger dans les apocryphes (H.Eccl.,III,25,2.4).
Parmi les Anciens (2ème siècle), il cite Justin qui tient "clairement" l'Apôtre Jean pour son auteur (H.Eccl.,IV,18,8), ou Irénée de Lyon (Contre les hérésies,V) qui semble s'y rallier (H.Eccl.,V,8,5-6).
Du commentaire d'Hyppolyte (3ème siècle) subsistent seuls quelques fragments. Selon Eusèbe (H.Eccl.,V,25,9), Origène paraît avoir attribué à Jean la paternité de l'évangile et de l'Apocalypse ; il en aurait même ébauché un commentaire.
Au nombre de ceux qui contestent l'authenticité johannique de l'Apocalypse, Eusèbe mentionne Gaius (2ème siècle), qui la tient pour l’œuvre de l'hérésiarque Cérinthe qui voulait accréditer la thèse de l'installation d'un royaume terrestre du Christ après la résurrection des morts (H.Eccl.,III,28,1-4). Il emprunte en fait ici l’essentiel de son information à Denys d'Alexandire (3ème siècle) dans son ouvrage "Sur les promesses" (H.Eccl.,V,25). A la différence de ceux de ses devanciers qui ont déclaré que le livre "est inintelligible et incohérent, et que son titre est mensonger", "qu'il n'est pas de Jean et qu'il n'est pas non plus une révélation, puisqu’elle est complément voilée sous le rideau épais de l'erreur », que "l'auteur de l'ouvrage, loin d'être l'un des Apôtres, n'est même pas un des saints, ni un membre de l’Église, mais Cérinthe, le fondateur de l'hérésie appelée de son nom "cérinthienne", qui aurait voulu placer ses inventions sous un nom digne de créance", Denys adopte une position plus mesurée. Il ne rejette pas un livre que "beaucoup des frères tiennent avec faveur", et admet qu'il faut lui supposer des significations cachées, même pour lui. Il veut bien admettre que l'auteur fut "saint et inspiré de Dieu", mais se refuse à l'identifier avec l’Apôtre et l'évangéliste. Loin de la haute qualité littéraire de l'évangile et l'épître, l'Apocalypse offre un dialecte et une langue, émaillés d' "idiotismes barbares" voire de "solécismes".
Les grecs des 4ème et 5ème siècles ne lui ont pas manifesté un grand intérêt ; ceux de la mouvance d'Antioche, dont Théodoret de Cyr, n'en admettaient probablement pas la canonicité.
Du côté latin, en revanche, Victorin (3ème siècle) de Poetovio (actuelle Slovénie), donne le premier commentaire qui nous soit parvenu. Il influencera toutes l'exégèse latine jusqu'au Moyen Age. Victorin tient l'Apôtre Jean pour son auteur et en situe la rédaction dans l'île de Patmos avant celle de son évangile. A ses yeux, l'Apocalypse constitue moins un prophétie des fins dernières qu'une récapitulation de l'Ecriture, dont le Christ réssucité révèle le sens. Au 4ème siècle, Tyconius, un Africain dont Augustin apprécie l'exégèse en propose une lecture actualisante et spirituelle. Presque tous les commentateurs postérieurs de l'Apocalypse l'utiliseront : au 6ème siècle, Césaire d'Arles et Cassiodore ; au 8ème siècle, Bède le Vénérable et Beatus de Liébana. »
Frédéric Lenoir, dansL'âme du monde, écrit :
- Vous connaissez la parabole de l’éléphant ? » lança le Cheik Youssuf aux autres convives.
Ma Ananda et Lama Dorjé acquiescèrent d'un sourire complice.
- « Nous autres pas ! » s'exclama Maître Kong.
- La voici : Un jour, un roi réunit des aveugles de naissance et leur dit : « Connaissez-vous les éléphants ? » Ils répondent : « O grand roi, nous ne les connaissons pas, nous ne savons pas de quoi il s'agit. » Le roi leur dit encore: « Désirez vous connaitre leur forme ? » Les aveugles répondent encore en chœur : « Nous désirons les connaitre. » Aussitôt, le roi ordonne à ses serviteurs d’amener un éléphant et demande aux aveugles de toucher l'animal. Parmi ceux-ci certains, en tâtant l'éléphant, touchent la trompe et le roi leur dit : « Ceci est l'éléphant. » Les autres saisissent soit une oreille, soit les défenses, soit la tête, soit le flanc, soit la cuisse, soit la queue. A tous, le roi dit : « Ceci est l'éléphant. » Puis le roi demande aux aveugles : « De quelle nature est l'éléphant ? » L'aveugle qui a touché la trompe dit : « L'éléphant est semblable à une grosse liane. » Celui qui a touché l'oreille dit : « L'éléphant est semblable à une feuille de bananier. » Celui qui a touché une défense dit : « L'éléphant est semblable un pilon. » Celui qui a touché la tête dit: « L'éléphant est semblable à un chaudron. » Celui qui a touché le flanc dit : « L'éléphant est semblable à un mur. » Celui qui a touché la cuisse dit : « L'éléphant est semblable à un arbre. » Celui qui a touché la queue dit : « L'éléphant est semblable à une corde. » Ils s'accusent tous mutuellement d'avoir tort et leur discussion s'envenime. Le roi ne peut s’empêcher de rire, puis il prononce cette parole : « Le corps de l’éléphant est unique, ce sont les perceptions divergentes de chacune de ses parties qui ont produit ces erreurs »
Françoise Dolto, L'Évangile au risque de la psychanalyse -Tome 1 écrit :
« "Laissez les petits enfants venir à moi" ne veut-il pas dire : "Laissez vos enfants advenir à leur liberté ?" »
« Le tag (תָּג, pluriel taguim תָּגִים ou Taguin est une ornementation qui décore certaines lettres de l’alphabet hébreu. » (Wikipédia)
Ci dessous, « Judaïca », une émission de France 2, retranscrit par écrit :
Rabbin Raphaël Sadin : « Moïse est très étonné parce que pour lui ces couronnes sont vides de sens, et effectivement comme vous l'avez dit, l'enseignement premier de ce texte (voir début de l'émission) est de nous enseigner qu'il y a plus dans le texte que les lettres. Vous savez que le parchemin doit être constitué selon la loi juive par un parchemin blanc et par des lettres noires écrites à la main par un scribe, par un sofer, et si deux lettres se touchent le sefer torah n'est plus casher, on ne peux plus le lire, il n'est plus valable. Or la question à se poser est pourquoi si l'écriture est cursive, les lettres qui se toucheraient rendraient impropres le sefer torah. Ce n'est pas à cause des lettres. Les commentateurs nous disent, c'est parce que l’écriture céleste, du texte de la torah, de la bible, est constitué par le noir des lettres et aussi par le blanc des lettres, par le blanc du texte on va dire, par le blanc du parchemin. Le blanc symbolisant quant vous êtes devant une page blanche, il y a une infinité de possibilité d'interprétation, d'écrire, donc c'est le pouvoir infini du sens inhérent à la torah. Le noir étant la parole prescriptive, tout à fait circonscrite de Dieu, et ces taguim ont pour fonction, ces couronnes, ont pour fonction de faire le lien entre la finitude de la parole et le pouvoir infini de cette parole. C'est pour ça que si deux lettres se touchent, il n'est plus casher, pas à cause des lettres, à cause du blanc qui est effacé »
Josy Eisenberg : « On ne peut plus lire la torah. C'est d'ailleurs très intéressant qu'en français, on dit c'est écrit noir sur blanc. Donc, c'est bien pour dire que l'écriture noir enlève de l'infini ; sur le blanc tout est possible, à partir du moment où vous avez fait une lettre, vous avez réduit le sens infini à un sens particulier qui est celui de cette lettre. Donc, Moïse a vu Dieu qui a orné les lettres de couronnes pour dire, il n'y a plus dans la lettre que dans la lettre »
[...] où Ellul parle de la Bible comme « originée en Dieu ». C'est dans son livre, Islam et judéo-christianisme [...] :
« [...] Dieu parle à un homme, et cet homme est chargé avec ses moyens, [...] de traduire cette parole de Dieu et de la transmettre par écrit. [...] Ce qui implique l'erreur de la formule (très protestante) qui déclare la Bible « Parole de Dieu ». Non, elle est originée dans une Parole de Dieu, [...] »
C'est différent pour moi de dire qu’elle est « originée en Dieu » ou « originée dans une Parole de Dieu ». Mais c'est vrai que si tu m'avais dès le début cité ce texte j'aurais mieux compris ton propos.
Seulement, je réitère mon propos, car dire que la Bible est « originée dans une Parole de Dieu » déclare qu'elle est inspiré de Dieu en toutes ses parties, et laisse à penser que chaque livre qui la compose sont d'égales valeurs.
En employant cette expression pour la qualifier, je ne vois aussitôt aucune contradiction à la penser comme complétement inspirer de Dieu dans chacune de ses parties. D'après moi, c'est dûment mettre un frein à sa remise en question. C'est emprunter un chemin pour la sacraliser, un détour de compromission, une piste glissante...
Dire qu'elle est « originée en Dieu » va être un prétexte de plus pour tous ces prélats de se prévaloir de son infaillibilité, de sa sacralité et de son unicité. De plus, c'est une expression qui indique implicitement que tous les livres qui la composent sont d'égales importances et d'inspirations identiques.
Voir Jean chapitre 8.
Deux passages semblent faire mention de la réception de l’Esprit par les discples : Jean 20,22 et Actes 2,4.
Pourquoi les parents de Jésus sont-ils étonner quand celui-ci leur annonce qu'il doit s'occuper des affaires de son Père ?
Je pense que le mouvement protestant est davantage issu d'une récupération du message initial de Luther.
Le langage chrétien est-il adapté à nos sociétés modernes ? Je pense qu’il y a un décalage entre le langage chrétien et le langage de l’époque moderne, ce qui fait que les chrétiens passent pour décaler au regard de nombreuses personnes.
La vérité est-elle toujours bonne à dire ? Les assemblées chrétiennes semblent soutenir cela en se servant notamment pour appuyer leur propos du verset « prêche la parole en toute circonstances, favorable ou non ».
Qu’est-ce que le légalisme ? L’on accuse souvent les assemblées chrétiennes de légalisme. Que veut dire ce terme ?
La polémique permet de remettre en question les choses.
Extrait du livre de Françoise Dolto « L’Évangile au risque de la psychanalyse - Tome 2 » :
« Hélas, parfois aussi cet élan vers le manque à combler, manque toujours autre ou toujours ailleurs, peut retomber dans une espèce de bégaiement ou de répétition... Nous reproduisons toujours les mêmes gestes pour éviter d'inventer autre chose et d'approfondir le sens de notre vie. Machine à répétition, à play-back, nous « comblons » ainsi notre vide. Par peur du gouffre et de son vertige, nous faisons des redites. Écho d'une trouvaille ou d'une aventure qui fut unique et naguère passionnante, notre rengaine d'aujourd'hui radote nos batailles, notre souffrance et nos joies d'hier. Au lieu de parler "juste", nous discourons, nous bavardons « pour ne rien dire ». Au lieu d'être inventifs, créateurs, nous nous en tenons à ce qui a fait ses preuves. Au lieu d'être attentifs, par exemple, à l'éveil de nos enfants, nous préférons parler d'eux ou assister à des réunions, des meetings, à des symposiums, à des travaux qui préparent leur avenir ou... l'avenir des enfants des autres ! Nous savons ainsi des choses sur eux mais rien de ce qui, de leur vie, interroge la nôtre. [...] Le désir c'est l'élan vers l'indescriptible qui est toujours hors de portée, qui est toujours manquant... Il nous fait vivre dans l’inachèvement et la contradiction »
Extrait du livre d'Eugen Drewermann « Dieu en toute liberté » (p. 14 à 22) :
Il n'est que trop chair que la doctrine de l’Église a entouré le message de Jésus comme l'écale entoure la noix : il nous faut la briser pour accéder à son contenu. A cet effet, nous disposons aujourd'hui déjà d'un premier outil très efficace pour exercer la pression nécessaire: il apparaît qu'à elle seule la forme de sa « doctrine » suffirait à mettre l’Église en opposition diamétrale par rapport au message de Jésus ; cette manière bureaucratique qu'elle a de posséder la vérité aboutit à une trahison systématique de l'homme de Nazareth et de son existence prophétique. Pour arriver à cette conclusion, il suffit de comparer la manière dont Jésus était présent au monde et le style du « message » de l’Église.
Mais on ne peut s'en tenir à cette seule constatation ; elle marque bien plutôt le véritable commencement de la réflexion : nous devons nous demander, du point de vue psychologique, qu'elle espèce de « sens » peut bien renfermer cette construction tout à fait bizarre qu'est la théologie de l’Église ; quelles motivations sont à l'origine de la constitution précisément d'un tel type de théologie ? Et qu'en est-il de l'effet produit par ce système sur ceux qui se définissent comme ayant « foi » en lui ? Ce sont de telle questions qui doivent nous permettre maintenant de nous procurer le second « outil » dont nous avons besoin pour casser la « noix ». Il ne s'agit là même pas encore, notons-le bien, de discuter des contenus de la foi chrétienne, mais seulement d'entreprendre la description et l'évaluation psychologique de la structure que l’Église donne à leur expression : qu'advient-il des êtres qui ont appris à « croire » dans une Église ainsi faite, et comment sont faits les êtres qui la justifient et en assument pour leur part l'existence ?
Il est un ensemble de caractéristiques qui, du point de vue psychologique, relèvent d'un seul et même schéma fondamental et sont les conséquences inévitables de cette foi dont nous avons déjà montré le caractère dogmatique. Notre thèse n'est pas, il convient aussi de le noter ici, que tous les catholiques se sentiraient personnellement conformes à l'image qui va être donnée ; il ne s'agit pas du tout de généraliser à partir d'un nombre limité d'observations empiriques et d'élaborer un modèle hypothétique du psychisme catholique ; nous voulons seulement dire — mais en y insistant — qu'une certaine conception de la foi doit nécessairement produire certains effets sur ceux qui en sont les tributaires, et ce sont ces effets que nous nous proposons de décrire. Ce qui en ressortira, ce ne sera assurément pas l'image empirique d'une « normalité » catholique moyenne, mais le type théorique de la « personnalité de base » ecclésiale dont elle est le vecteur. En d'autres termes : même dans l’Église catholique il y a pour sûr bien des manières « normales » d'éviter de compliquer les choses et de se compliquer l'existence à l'excès ; mais qu'advient-il de ceux qui s’efforcent de prendre vraiment au sérieux tout ce que la magistère de l’Église catholique leur enjoint de croire ? Telle est la question qui se pose maintenant. Qu'en est-il, psychologiquement parlant, du principe du catholicisme ?
Prenons pour commencer l'interdiction de douter. Prétendre éliminer le doute argumenté en tant que moyen d'une recherche honnête en décrétant dogmatiquement l'infaillibilité du magistère n'apparaissait jusqu'à présent que comme une contradiction au niveau des fondements intellectuels d'une théologie « scientifique ». Mais quand l’Église qualifie tout doute concernant sa doctrine, quel qu'il soit, de péché contre Dieu, qu'est-ce que cela signifie, du point de vue psychologique, pour le croyant pris individuellement ?
Une chose est déjà certaine : pour lui, la « foi » ne peut plus résulter de la dialectique de l'essai et de l'erreur à l’intérieur de sa vie personnelle ; il ne lui est plus permis de trouver Dieu par lui-même ; au contraire, il est tenu d'admettre que Dieu lui a déjà présenté, dans l'objectivité de la doctrine de l’Église, toute la vérité. C'est précisément pourquoi le doute manifeste un manque de respect envers l'autorité de l’Église et constitue aussi, par conséquent, un lèse-majesté envers Dieu. Certes, selon la doctrine catholique elle-même Dieu est le créateur de l'homme, et c'est pourquoi les vérités divines sont par principe accessibles à celui-ci, et l'on devrait donc en conclure logiquement, dans la perspective catholique même, que le devoir de l'homme ne peut pas être d'avoir à choisir entre le divin et l'humain comme termes d'une alternative.
Et pourtant le magistère de l’Église réussit, par son dogmatisme, à susciter précisément cette opposition qui est, en fait, mortelle : ce n'est plus désormais en l'homme et par l'homme que Dieu parle ; il a parlé, une fois pour toutes, à travers son « Fils » Jésus Christ, et s'il parle encore, c'est surtout à travers le magistère de « son » Église. Dans ces conditions, il s'agit réellement de se décider : écoutera t-on sa propre voix intérieur, ou celle de l’Église ? Dieu, la chose est maintenant claire, n'est plus du côté de l'individu avec ses questions, ses détresses et ses angoisses ; le devoir de l'individu, à ce que l'on sait aujourd'hui, c'est l'obéissance à ce que lui dit l’Église. L'interdiction de douter et la foi qui commande d'obéir au magistère de l’Église ont donc pour première conséquence dans la vie de l'individu l'aliénation de sa conscience personnelle. Bien sûr, on n'ose pas aller jusqu'à dénier purement et simplement à l'être humain une conscience personnelle, mais il a le devoir, en tant qu'individu, de dresser sa conscience et de l'orienter selon les enseignements du magistère.
Quelle tournure la chose peut prendre le cas échéant, c'est ce que l'on a pu constater en 1956, quand, à propos du réarmement de la République fédérale d'Allemagne, la pape Pie XII déclara qu'un catholique n'avait pas le droit de se réclamer de sa conscience pour refuser le service armé. Cet exemple est particulièrement éloquent, parce que sept années plus tard, à l'occasion de Vatican II, l’Église changea elle-même de position ; du jour au lendemain, il se trouva que l'objection de conscience était autorisée. Auparavant, en revanche, ce qui était un jeu pour chaque catholique, c'était son existence même dans l’Église. Si l'individu croyait en conscience devoir prendre une décision autre que celle que prévoyait la doctrine, il succombait « objectivement » à l'égarement de sa conscience morale. Selon la doctrine, l'être humain est tenu de suivre sa conscience même ainsi égarée ; mais est-ce la solution ? De son côté, l’Église a bien entendu le devoir de dénoncer l'erreur en tant que telle, et de déclarer que celui qui la commet n'est « plus catholique » ; en conséquence de quoi il doit aussi être traité selon la « loi de l’Église » : il est définitivement « exclu ». Mais il y a pire encore que toutes les sanctions de l’Église : le croyant est alors divisé dans la conscience même de son être ; il ne peut pas se contenter de voir son jugement moral ainsi confisqué par l’Église ; pour lui, l'erreur n'est nullement du côté de sa propre façon de voir les choses, mais dans le point de vue de l’Église, qu'il cherchera donc à modifier par tous les moyens. Pour pouvoir tout simplement continuer à exister en tant qu'être moral et ne serait-ce que pour sauvegarder sa substance spirituelle, il se voit alors contrait à rejeter désormais sa prétention qu' à l’Église de parler au nom de Dieu lui-même ; il ne pourra donc éviter de remettre en question le caractère divin du magistère lui-même. « Croire en Dieu, qu'est-ce que cela veut dire pour toi : croire en toi-même, ou en l’Église ? » Cette question se pose alors à lui, inéluctable, et il s'agit vraiment d'un alternative. Même si d'aventure l’Église en vient par la suite à se rallier à son point de vue, le conflit n'en nullement modifié dans son principe.
Dans tout conflit grave entre la doctrine de l’Église et la conscience morale de l'individu, le magistère étant donné pour infaillible et divin, il n'existe que deux solutions : la capitulation ou la révolte. (c'est moi qui souligne)
Dans le cas de la capitulation, une première possibilité est que le rejet défensif du doute concernant la foi, en d'autre terme la destruction de la conscience morale personnelle, se convertisse en doute chronique sur soi-même : pour ne pas avoir à remettre l’Église en question, par exemple lorsqu'elle interdit l'objection de conscience au nom de Dieu, l'individu succombe à la contrainte obsessionnelle de remettre en question son propre jugement : il s'interdit la présomption de prétendre mieux connaître les injonctions de Dieu que l’Église, qui représente Dieu sur la terre ; s'il s'imagine reconnaître une vérité qui contredit manifestement l'enseignement de l’Église, c'est plutôt un signe patent de son orgueil ? Dans ce cas, la confiance en une Église régie par Dieu se confond avec une défiance chronique envers soi-même. Le conflit avec l’Église est intériorisé en conflit avec soi-même. Ou plus exactement : la dépersonnalisation de la question religieuse dans le magistère de l’Église a pour conséquence inévitable de personnaliser le litige concret : qui ne parvient pas à se mettre en accord avec l'autorité de l’Église est nécessairement atteint dans sa personnalité de dégradations psychiques ou morales : sinon, comment pourrait s'expliquer sa dérive par rapport à une vérité divine que lui présente un magistère infaillible ?
Remarquons en passant que l'affaire de l'objection de conscience en 1956 n'est ici qu'un exemple parmi tant d'autres que l'on pourrait multiplier. L'interdit jeté par la pape sur la contraception artificielle, le fait de qualifier de « luxure » toute rencontre sexuelle hors mariage, la stricte prohibition des contacts homosexuels, le refus des sacrements aux divorcés remariés, ou encore la multiplicité des cas où le magistère considéré comme des « dérives de la foi » les divergences par rapport à ses assertions (la naissance virginale, le sépulcre vide, les miracles faits par Jésus : toutes ces points sur lesquels l’Église donne de sa propre doctrine une interprétation concrétiste et fondamentaliste) : de quelque côté que l'on tourne son regard, il apparait à l'évidence que le principe en vigueur est celui d'un magistère qui se pose lui-même, au nom de Dieu, comme absolu, et se fonde structurellement sur l'oppression de la personne humaine individuelle. Dans l'ombre d'un ministère ainsi posé en absolu, les êtres humains n'ont plus, par principe, qu'en caractère relatif : ils sont ou bien assujettis au service de Dieu sous les espèces de l’Église, ou bien objectivement nuisibles ; tout bien considéré, leur seule valeur réside dans la partie de leur moi propre qu'ils délèguent à un Dieu transformé en fonctionnaire de l’Église. Telle est la première possibilité.
L'autre possibilité, c'est celle de la révolte : la personne ose se redresser, et oppose à l'obéissance à l’Église l'obéissance à son être propre ; elle engage sa volonté contre la volonté de puissance de l’Église, et refuse de se soumettre. Mais ce qui se passe alors, en fait, dans le simple instant d'une telle décision, c'est que l'édifice spirituel tout entier de l’Église en tant que magistère divin s'écroule, et qu'il n'en reste que poussière. Aussi longtemps que ce magistère s'obstine dans son infaillibilité sous garantie divine, c'est là la seule alternative : ou bien Dieu s'exprime pour l'essentiel à travers un savoir auquel une autorité statutaire peut donner forme objective, ou bien il parle en tant que personne par le canal de personnes humaines. C'est entre ces deux termes qu'il faut choisir.
La seule échappatoire que propose l'apologétique ecclésiale n'est guère opératoire en l'occurrence ; le magistère du pape et des évêques ne serait « infaillible » que dans la « communauté » des fidèles. Un tel « argument » ne vaut rien tant que la « communauté des fidèles » n'est rien d'autre qu'une communauté de soumission aux diktats des hiérarques. Or il ne peut en aller autrement tant que le magistère de l’Église catholique est institué en théorie, certes, « pour » les fidèles, mais en fait au-dessus des fidèles, voire contre eux. Aussi longtemps qu'il n'émane pas des fidèles eux-mêmes mais de "Dieu", un tel Dieu clérical n'est pas du côté des fidèles, mais de celui de l'autorité administrative organisée sous son invocation. Le « peuple » n'est pas plus concerné par un tel Dieu que ne l'était la population de Ninive ou d'Assur, au temps où quelque roi de l'Orient antique pouvait se croire tenu de déclencher encore une fois la guerre afin d'étendre le pouvoir de son dieu. Ce que reflète un tel gouvernement « de droit divin », ce n'est pas l'intégration du « peuple », c'est son impuissance objective.
Ce n'est donc pas par hasard que l'écroulement de la monarchie absolue dans le système conceptuel de l'ordre politique en Europe occidentale a coïncidé avec la critique fondamentale du dogmatisme religieux par les Lumières. Si Dieu cesse de parler à travers l'homme, son discours même perd sa consistance spirituelle et son contenu religieux. Un tel Dieu n'est plus rien d'autre, à l'évidence, que le pilier d'un pouvoir clérical, et la seule obligation de croire en l’Église entre alors en contradiction avec la foi en la Dieu qui a crée l'homme. Beaucoup d'êtres ont depuis lors tourné le dos à l’Église, simplement pour ne pas cesser de se respecter eux-mêmes. D'autres restent liés de façon formelle à l’Église, mais au fond dans le seul espoir illusoire que le magistère voudra bien renoncer à prétendre à l'infaillibilité, et se montrer enfin disposé à écouter les hommes. Mais cela n'est pas possible à moins que le catholicisme romain, dont se réclament aujourd'hui, à travers le monde, plus de 900 millions d'êtres, ne cesse d'être ce qu'il est : un avatar spirituel de l'impérialisme romain.
Assurément l'individu peut atténuer en pratique, pour son propre compte, les conflits avec le magistère, et suivre dans sa vie la maxime selon laquelle tout ce que la « police » ne remarque pas est « permis » : toute une génération de femmes, par exemple, a dû apprendre depuis des décennies à utiliser le stérilet, bien que la théologie morale veuille les persuader qu'elles se rendent ainsi coupables d' « avortement précoce » et commettent de ce fait un « meurtre » ; elles se sont mises en grand nombre à utiliser « la pilule » en dépit de la condamnation que l’Église porte sur toutes les formes de contraception « artificielle » ; beaucoup de jeunes et de jeunes gens ont appris à exprimer leur amour d'une façon qui corresponde à la vérité de leurs sentiments, même si c'est en contradiction avec les enseignements de l’Église. Comme on peut le constater, tout cela ne les empêche pas nécessairement, en pratique, d'encadrer les jeunes ou d'être membres d'un conseil de paroisse ; en Allemagne, un brin d'esprit « rhénan » aide à ne pas prendre ces grands Messieurs tout à fait au sérieux qu'ils ne font eux-mêmes à l'évidence, et représente donc même un petit facteur de liberté dans l’Église. Mais même ce « compromis » d'une raison réaliste s'établit au prix de douloureuses divisions intérieures : on est bien obligé de croire en ce magistère, mais sans pouvoir croire en lui comme il l'exige lui-même ; on est membre d'une Église envers laquelle on est forcé de simuler une obéissance destinée seulement à sauvegarder un espace de désobéissance effective. En d'autre termes, on prend ses distances par rapport au conflit religieux en le laissant en suspens. On refuse de prendre au sérieux la décision, en s'évadant dans une sorte de badinage à l'intérieur même de l’Église. Des questions religieuses qui devraient concerner l'être tout entier, il ne reste plus que les formes d'une adaptation sociale dans l'équivoque. Dans bien des cas, la justification subjective de cette attitude peut paraître honorable : chez les plus éveillés, elle est en règle générale que l'on ne peut changer l’Église qu'en en faisant partie. Mais un tel point de vue, précisément, manifeste déjà, aux de la hiérarchie catholique, toute l'arrogance d'un subjectivisme débridé : comment un individu peut-il donc prétendre savoir, à lui seul, sur quels points le magistère devrait changer ? En quoi il doit changer, il le sait lui-même, ou Dieu le lui fera savoir. Point final ! Autrement... « mais où irait-on? »
Le seul facteur qui décide dans quelles mesure et de quelles manière une existence religieuse est entraînée dans le tourbillon de cette alternative entre l'institution et la personne, c'est donc son degré d'intensité. Ce que l'on peut dire à coup sûr, c'est ceci : plus un être met d'énergie à se conformer à la doctrine de l’Église, plus sera dur, nécessairement, le combat qu'il devra livrer contre lui-même pour préserver l'autorité du ministère. Il est obligé d'infléchir sans cesse sa pensée propre contre elle-même et de se prouver, voire de démontrer par les moyens de la raison que les enseignements de l’Église sont « juste » et « conformes aux exigences de la raison », si absurdes qu'ils puissant paraître. Et surtout, ce sont ses propres perceptions qu'il doit sans cesse remettre en question, en entretenant systématiquement la confusion sur cette opposition insoluble entre le divin et l'humain : tout ce que l'on trouve intolérable en soi dans le gouvernement de l’Église, il faut l'imputer à la « faiblesse humaine" de ceux qui l'exercent, et y répondre par une compassion humaine conforme à la parole divine qui commande l'amour ; mais il faut croire, en dans le même temps, que c'est justement dans ces hommes faibles et « faillible » — ces fonctionnaires — que la puissance de Dieu se manifeste. Ce qui est commandé, c'est donc l'obéissance au ministère et la compassion envers les hommes qui l'ont en charge : de quelles facultés de perception et de jugement l'homme devrait-il donc être doté pour pouvoir tirer encore quelque chose de cette doctrine à double fond ?