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#1 18-08-2013 12:47

Stéphane
замед [zamed]
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La pensée adogmatique est-elle un dogme ?

Edgar Morin, dans La méthode - 4. Les idées, a écrit :

« Au déterminisme organisateur des paradigmes et modèles explicatifs s'associe le déterminisme organisé des systèmes de conviction et de croyance, qui, lorsqu'ils règnent sur une société, imposent à tous et à chacun la force impérative du sacré, la force normalisatrice du dogme, la force prohibitive du tabou. Les doctrines et idéologies dominantes disposent elles aussi de la force impérative/coercitive qui apporte l'évidence aux convaincus et la crainte inhibitrice aux autres.

Le pouvoir impératif/prohibitif conjoint des paradigmes, croyances officielles, doctrines régnantes, vérités établis, détermine les stéréotypes cognitifs, idées reçues sans examen, croyances stupides non contestées, absurdités triomphantes, rejets d'évidences au nom de l'évidence, et il fait régner, sous tous les cieux, les conformismes cognitifs et intellectuels. »

Catherine Chalier, dans Le désir de conversion, a écrit  :

« Ni le dogmatisme ni le scepticisme n'affrontent réellement le paradoxe ; ils le contournent, soit en usant d'arguments d'autorité — la vérité est une et la même pour tous —, soit en jetant la suspicion sur toute proposition la concernant ou en la repoussant avec crainte. »

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#2 19-08-2013 17:02

ivsan otets
админи
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Re : La pensée adogmatique est-elle un dogme ?

Le nuage blanc a écrit :

« […] Le pouvoir […] au nom de l'évidence, fait régner sous tous les cieux les conformismes cognitifs et intellectuels. »

  Ce texte incisif et tranchant évoque combien les vérités et les dogmes de toutes sortes deviennent finalement des verrous de fer sur des portes d'acier dans la conscience des hommes.

  C'est précisément ce à quoi je faisais référence lors de notre dernière conversation téléphonique. Nous parlions alors du danger que la « pensée adogmatique » puisse être perçue par certains comme un dogme et donc elle-même comme une théologie à part entière. Or, qu'est-ce que la pensée adogmatique ?

  C'est ce mouvement par lequel on tente de briser les verrous de fer et d'ouvrir les portes d'acier du dogmatisme. Mais — et c'est là le point décisif — le geste adogmatique n'est pas encore le mouvement qui suit ce geste, c'est-à-dire lorsque les portes enfin brisées ne constituent plus un obstacle majeur pour l'individu ! En effet, lorsque ces portes s'ouvrent enfin et que ses gardiens sont vaincus, le problème des vérités éternelles est enfin résolu en ce qui concerne la vie spirituelle ; le dogme, l'évidence des vérités… ne sont alors vrais, et que pour peu de temps, uniquement dans le domaine de la réalité physique, terrestre, terre à terre, mais non plus dans la réalité spirituelle de cet homme pour qui la porte s'est brisée. C'est ce que voulait montre Luther dans son commentaire aux Galates lorsqu'il dit : « Il faut discerner de telle sorte que l'on situe l'Évangile au ciel et la loi sur terre, de telle sorte que l'on appelle céleste et divine la justice de l'Évangile, terrestre et humaine celle de la loi ; […] que la loi demeure hors du ciel, c'est-à-dire hors du cœur et de la conscience. Que par contre, la liberté évangélique reste hors de la terre, c'est-à-dire en dehors du corps et de ses membres. »

  Soit donc, le geste adogmatique ayant réussit, l'homme entre dès lors dans une réalité existentielle et n'est plus essentiellement en lutte contre le dogmatisme dans sa vie. Tel est sa joie. Pour lui, il n'est plus obligé de poser continuellement son « a » pour affirmer son  « non » aux dogmes, ou son « non » à l'autorité ainsi que le suggère encore le mot « anarchie » — sans autorité. Il est passé du « non » de Dieu au « oui » de Dieu. Tel est sa joie.

  Ouvrir ces portes et briser ces verrous c'est décoller les paupières des yeux ; celles-ci sont collées par un écoulement purulent qui soude les paupières en collant les cils, écoulement produit par la présence d'une bactérie ou d'un virus. Ces bactéries et ces virus sont en vérité le processus normal du cycle des dogmes et des vérités, car nous savons que les lois terrestres entraînent tout à la putréfaction, c'est-à-dire dans l'inertie de la mort. Être dogmatique, c'est entrer petit à petit dans l'aveuglement de la mort, c'est être incapable de concevoir qu'une autre réalité existe au-delà de la nôtre ; ou bien, c'est croire effectivement qu'existe une vie après la mort, mais c'est refuser qu'elle puisse dépasser les vérités du bien et du mal déjà définies ici-bas. C'est prendre au pied de la lettre le terme « Royaume de Dieu », pensant ainsi que le monde de la résurrection serait une sorte d'État théocratique, avec des règles et des doctrines auxquelles des sujets seraient assujettis ; un monde où Dieu serait un Roi à peine accessible par quelques hautes statures spirituelles. Un espèce de monde puritain à la témoin de Jehovah catholico-anglo-saxon… une espèce de royaume dorée genre « petite maison dans la prairie ». Bref… pour reprendre l'analogie avec les yeux, être dogmatique, c'est être convaincu que les écoulements purulents collant les paupières des yeux sont les dogmes de La Vérité et qu'ils ne peuvent être contestés.

  Que fait donc le médecin dogmatique ? Il cherche d'abord un patient qui commence à avoir conscience de sa maladie, qui éprouve une gêne vis-à-vis de ses dogmes, qui commence à douter de leur efficacité tant sa rencontre avec Dieu lui semble être de plus en plus floue. Quelqu'un qui a conscience de perdre son premier amour et qui se voit en train de devenir un pur produit de la subversion du christianisme ; quelqu'un réalisant que sur un tel chemin il sera bientôt cet exécrable Laodicien dont parle l'Apocalypse et à qui il faut un collyre spécial. Celui donc qui, par une faveur de Dieu, se met à douter des doctrines dans lesquelles il s'est enraciné — il est éprouvé. C'est en ce sens que le doute est inhérent à la foi. Mais à une telle personne, le médecin ne désire pas faire entrapercevoir le monde-à-venir à travers la porte doctrinale comme si celle-ci conservait une légitimité. Monter la réalité à venir à travers le prisme cette porte, c'est précisément la subversion. C'est dire que l'aveuglement est nécessaire, que la porte des yeux spirituel doit rester fermée, que le virus soudant les paupières est indispensable à la guérison de la maladie que justement ce virus produit ; c'est « conduire à Dieu par le chemin du diable » dira Dostïevsky.

Il ne s'agit donc pas de psalmodier des histoires aux aveugles ou de leur apporter de « pures » preuves intellectuelles, c'est-à-dire de leur faire voir la résurrection au travers du mysticisme ou de la théologie dogmatique, car ainsi ils ne feraient qu'inventer une réalité chimérique ; ils resteraient éternellement aveugles et les yeux soudés. Jamais ils n'accèderaient au monde-à-venir, jamais la porte ne s'ouvrirait. Ils ne feraient ici-bas que spéculer et imaginer sous les forces et les contraintes : tantôt celles des signes et des miracles, tantôt celles des preuves doctrinales et ecclésiastiques. — Ce que veut le médecin adogmatique, c'est que le patient traite directement sa maladie, qu'il s'attaque directement aux bactéries et aux virus qui produisent l'écoulement du pus ; il veut qu'il s'oppose directement aux verrous de fer, à la porte d'acier et à son gardien. Son but étant que l'homme puisse ensuite accéder à la réalité-à-venir sans le média trompeur de la fausse vue, c'est-à-dire sans s'appuyer sur les miracles provisoires qui touchent parfois la vie terrestre, et sans non plus ces vieilles règles doctrinales des récompenses et des punitions : qu'il y accède donc par la Foi seule. Le médecin adogmatique a pour projet que son patient ait avec Dieu une familiarité directe, unique, existentielle et gratuite, ainsi que l'a un fils avec son père. C'est-à-dire qu'il accède à cette nature royale qui consiste à ne plus avoir de maîtres : tant les hommes sur terre que les « magnifiques » vérités angéliques dans les cieux.

  C'est ainsi que le médecin adogmatique suggère à son patient un schéma de réflexion adogmatique. Il semble que Paul appelle cela l'intelligence spirituelle ; mais c'est finalement la pensée prophétique. Celle-ci est toute tendue à décrypter l'allégorie de l'AT, abandonnant de lui la loi terrestre des généralités assemblées, et se saisissant de son évocation cachée : le messie signifie que seul l'individu est le temple de Dieu. La pensée adogmatique est tout autant akklésiastique. Aussi ne peut-elle être enseignée comme est supposé être l'enseignement traditionnel, car elle n'a recours à aucun cursus, programme ou catégories pyramidales. C'est un cheminement au jour le jour, unique et particulier à chaque-Un. C'est une philosophie au jour le jour disait Chestov. Elle est la pensée existentielle. Aussi est-elle non scolaire et non doctrinale, mais sur le seul principe de relations humaines devenant alors fraternelles ; des relations improvisées où « celui qui enseigne » pousse son prochain à précisément rencontrer son existence particulière — c'est-à-dire à ne surtout pas dépendre de lui ! Pourquoi ? Parce que notre existence particulière n'est précisément accessible qu'auprès de Dieu seul — non auprès d'un prophète, d'un gourou, d'une église ou en suivant les schémas dogmatiques d'un quelconque docteur. Elle n'est donnée que de main à main : de Dieu à l'individu. Sinon Dieu n'aurait jamais revêtu notre corporalité pour être accessible dans nos rues lorsqu'il se montra sous le visage du Christ. Il aurait laissé les anges subjuguer le peuple du haut de leurs montagnes, ne se laissant saisir que par une poignée d'ecclésiastiques, d'élites, d'érudits forgés au fer de vérités rigides que sont les grands savoirs de l'humanité.

  Le patient est donc engagé à déposer face à lui ses dogmes et ses doctrines sacrées pour les questionner, les confronter, les mettre en doute ! Les désacraliser et ôter leur superbe. Il s'agit en vérité d'apprendre à lire le texte ! Il s'agit de briser les tables des vérités que l'intelligence avait précédemment reçues comme étant une révélation. Il s'agit d'une terrible lutte où l'homme dispute contre les anges, contre ces messagers et leurs messages, vrais pour tous, partout et toujours. Il s'agit de s'attaquer à tel christ-historique que m'enseigna tel évêque ou telle église ; ce christ-historique à l'aune duquel on m'ordonna de me mouler pour en être le clone. C'est un combat contre les faux-messies ! En effet, lorsque le Christ entre dans la vie d'un homme, nous ne savons justement pas quel visage il prendra. Cette vie qu'il est concrètement en train de faire éclore n'a jamais existé auparavant ; elle est unique, surprenante, nouvelle, inimitable. Elle n'est connue que de Dieu et de celui qui la reçoit ; elle est un lieu très saint et elle est en vérité l'intimité de Dieu. Elle est la connivence entre un fils et son père, et elle est un terrible danger pour un tiers qui voudrait s'y introduire pour la diriger. L'identité de l'homme de foi émane précisément du Christ parce qu'elle échappe à toute règle prédéfinie, à tout préjugé, à tout mode de vie, à tout mode de penser, à toute preuve, à toute visibilité : elle est adogmatique, akklésiastique, irréligieuse, anarchiste, incognito…… cachée en Christ ! C'est pourquoi il est écrit : « les siens le reconnaissent à sa voix » (jn 10.4). Un fils de l'homme, c'est de l'existentielle, c'est de la dynamite, c'est une passion pour l'Être et sa liberté d'être. Un fils de l'homme tend ainsi à être de l'amour vivant pour le vivant qui vit le « oui » de Dieu. Mais aussi une terrible contradiction pour le mourant qui meurt dans le « non » de Dieu alors qu'il se refuse à ce « oui » trop adogmatique à ses yeux.

  De là vient la tentation et l'argument hypocrite des mourants disant que la pensée adogmatique est un dogme et elle-même une théologie. En vérité elle l'est pour ces dogmatiques puisqu'île ne peuvent concevoir une pensée autrement que s'appuyant sur le sol duel du bien et du mal. Une « seconde dimension de la pensée » leur est inconcevable, ou sinon ils la classent dans la catégorie de la Folie : l'adogmatique et un fou qu'il faut interner afin de protéger les sages dont les yeux sont ouverts sur les splendides vérités du Bien contre le Mal. Selon eux, l'intelligence spirituelle et la pensée prophétique se doivent, impérativement, de reposer sur ce schéma du bien et du mal, se référer à une doctrine, des règles, des vérités éternelles où Dieu est ce Bien héroïque victorieux du Mal dont sont truffés les contes pour enfants depuis la plus vieille antiquité. Ainsi donc il existe bien une théologie adogmatique, laquelle est le propre de la parabole et du discours du Christ. Tel est le leurre de Dieu afin que « ceux qui entendent ne comprennent pas ». Car la pensée adogmatique, étant justement adogmatique et athéologique, elle annihile du même coup dogmes et théologies du bien contre le mal, jetant à la boue leur sacré et leur divin, déracinant sans consensus aucun leur précieux arbre du bien et du mal. Et si tel n'est pas le cas, c'est que l'auditeur est tombé dans le leurre : il a écouté comme écoute l'animal intelligent, selon sa théorie dualiste, là où il est pour lui impératif que le diable soit le mal et ses incarnations. Ainsi faut-il aux doctrinaires un Christ qui ne soit surtout pas adogmatique — c'est pour eux crucial et sans discussion possible, sinon il ne leur reste que l'argument d'autorité, la main secourable de leur vérité sur le diable : « Il a un démon, il est fou ; ne l’écoutez-vous ! » (cf. jn 10. 20).

  De tels auditeurs n'ont plus aucune médecine disponible. Seule reste pour eux la perspective d'une tragédie durant laquelle la réalité, dans les faits clairs et concrets, engluera leur vérité dans un mensonge incontestable. Ils mettront alors leur main sur leur bouche, blêmiront d'angoisse et chercheront la fente d'un rocher pour se cacher tant leur humiliation d'avoir adorer Dieu perchés sur l'arbre du bien contre le mal leur sera insupportable. Assurément, cela viendra. Le mourant qui regarde comme précieux l'écoulement purulent collant ses paupières, qui jalousement verrouille d'un tour de clef supplémentaire ses portes d'acier intellectuelles dès que vient l'évocation adogmatique, la parabole, et l'idée que le diabolique consiste précisément à être dans la vérité doctrinale, scientifique et — dans le bien plus encore que dans le mal… À cet homme-là, c'est à la mort que Dieu donnera de leur apporter la Révélation. Alors, enfin, dans un tel temps, ceux-là verront clairement qu'au-delà du bien et du mal existe un mystère adogmatique, et cette conscience sera leur pire souffrance, car bien que reconnaissant l'existence de ce mystère, il ne recevront pas même de Lui la moindre goutte de sa joie et de sa fraîcheur. À contrario, un homme est encore vivant ici-bas quand il est assez fou pour contester les doctrines sacrées et devenir adogmatique. Ainsi libéré, il voit s'ouvrir un monde-à-venir auquel il s'abreuvera désormais comme du miel ; il oublie alors l'amertume du combat qu'il vient de mener contre l'acier des vérités. Ainsi est l'évangile : « Il est amer pour les entrailles de notre réalité, mais doux comme du miel dans la bouche tant sa parole dépasse notre entendement — tant elle est adogmatique. » (cf. apo. 10.9).


La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller

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