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La foi et l’exode
Il reste alors la dernière étape, celle de l’Exode, celle de l’Exil. La foi, inévitablement, nous conduit à vivre l’Exode et à nous situer dans l’Exil. Ailleurs j’ai parlé longuement de l’incognito. Il s’agissait de l’Espérance. Ici, la dernière parole qui puisse témoigner de la foi est celle qui nous renvoie à l’Exode. Si nous sommes incapables de cet exode qui est la repentance, exode hors de notre ancienne manière de vivre et de penser, alors il faut entendre l’appel à l’Exode hors de ce temps et de ce livre. Non pas l’exode de la mort qui nous sera imposé, où la foi n’a rien à faire parce qu’elle est triomphe du destin, non pas exode de la déroute, où l’homme emporté par le flot de la panique se borne à suivre la peur irraisonnée d’une masse qui ne se contrôle plus. Mais non pas davantage l’exil. Nous sommes déjà des exilés. Il faudrait que les chrétiens le sachent avec plénitude. Dans ce monde mais non pas de ce monde. En tant que fidèles de Dieu, exilés dans ce qui représente la source de la haine de Dieu. Nous ne sommes pas de ce lieu-là, nous ne sommes pas ici chez nous. Notre terre, notre monde, notre milieu, notre profession n’est pas notre patrie. « Ils cherchent une patrie, s’ils avaient en vue celle d’où ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d’y retourner. Mais maintenant ils en désirent une meilleure, c’est-à-dire une céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu… » Le dernier, et le plus essentiel, témoignage de la foi, c’est de reconnaître que nous sommes exilés, et qu’il nous faut vivre sur cette terre comme des étrangers et voyageurs. L’auteur de l’Epître aux Hébreux met cette condition exactement en relation avec la foi. « C’est dans la foi qu’ils sont tous morts sans avoir obtenu les choses promises, mais ils les ont vues et reconnues de loin, reconnaissant (par la foi) qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre. » Contrairement à toutes les voies de la théologie moderne, nous n’avons pas à nous installer, nous n’avons pas à nous préoccuper d’abord d’organiser notre lieu, notre classe, notre politique, notre économie, nous n’avons pas à devenir les bons gérants de ces biens confiés, le premier et le dernier acte, acte de la foi, c’est de reconnaître ainsi que nous sommes étrangers et voyageurs, et que peut-être alors, en tant que tels, nous avons aussi, accidentellement, à nous intéresser à ce qui se passe dans ce lieu provisoire du monde. Mais rien de plus. En tant que fidèles on ne peut être qu’exilés. Se reconnaître tels, et alors peut-être parfois, il faut effectivement partir. On a tôt fait d’évoquer Abraham, et la foi en ce Dieu, qui est le nôtre, le fait partir pour tout quitter. Et Moïse, abandonnant lui aussi pays, femme, métier pour entrer dans cette incroyable aventure de la foi… Tous ceux qui ont été convoqués par Dieu à la foi ont rompu avec le monde qui ne peut que détourner dans les croyances. Ils ne se sont pas retirés dans une Thébaïde, bien plus leur Exode a été une rupture telle qu’ils engageaient le combat mortel avec ce monde. Exil-Exode, les deux faces de la même réalité de l’homme de foi. Exilé parce que le monde hait. « Si le monde m’a haï, il vous haïra aussi. » Tant que nous sommes merveilleusement adaptés à ce monde, agréés, intégrés dans ses activités, y compris oppositionnelles, nous sommes du monde, et n’avons rien, malgré nos sentiments, à faire avec la foi. Exilé, alors la rupture doit en même temps et en réciproque entreprendre l’Exode. « Quittez ce lieu, en secouant la poussière de vos souliers », dit Jésus à ses disciples quand il les envoie annoncer l’Evangile. Quittez ce lieu, ville, travail, patrie quand il ne reçoit pas la parole de la foi. Cessez de vous y intéresser. Pour suivre celui qui est effectivement étranger et voyageur, « les renards ont des tanières, les oiseaux ont des nids, le fils de l’homme n’a pas un lieu où reposer sa tête ».
Alors nous, quand nous prétendons le suivre, et en même temps assurer nos fonctions, nos carrières, nos activités, mener la bonne vie bien normale du citoyen travailleur conscient et organisé, qu’est-ce que cela a à faire avec la foi ? Et c’est toujours exactement la même question, la même mise au pied du mur « Toi viens et suis moi. ». Et Levi se lève, abandonne tout, sa caisse de publicain, son bureau, son orgueil, il ne va pas prévenir sa famille. Il part. Et si tu veux accomplir les plus normaux des actes de piété, « laisse les morts ensevelir leurs morts ». Exode radical, « Et qu’adviendra-t-il de nous, Seigneur, nous avons tout quitté pour te suivre ? » que vous importe ! La foi est exactement à la mesure de cette exigence, de cette indifférence. Laisse le monde aller à sa catastrophe puisqu’il ne veut rien entendre, et toi qu’importe suis-moi. Mais nous…avec tant de discours et de préoccupations et de soucis politiques et cette pseudo-soif de justice (qui n’a rien à voir avec celle des béatitudes) par la politique et la révolution, nous, nous n’avons rien quitté, nous prétendons nous garder en l’état, et cependant petit secours, assurance, confort supplémentaire, être croyants. Nous laissons seulement les choses nous quitter parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Et nous pleurons de regret sur nos forces de jeunesse, sur nos richesses évanouies, sur nos bonheurs perdus, au lieu de pleurer de repentance de n’avoir pu entreprendre le chemin de l’Exode. La foi nous demande d’avoir ce courage de Jésus, à la limite extrême, au-delà même d’Abraham, lorsqu’au milieu du dernier entretien avec ses disciples alors qu’il leur révèle l’essentiel, au moment où la cohorte se met à l’autre bout de la ville en marche pour venir l’arrêter, il s’interrompt pour leur dire « afin que ce monde sache que j’aime le Père, et que j’agis selon l’ordre que le Père m’a donné, levez-vous, partons d’ici ». Dernier Exode. Quand Abraham se lève et part, Exode de la promesse, de la conquête d’une terre nouvelle et d’une postérité. Quand Moïse se lève et part, Exode de la liberté pour le peuple. Quand Jésus en cet instant se lève et part, Exode d’avoir chassé la mort pour attester en achevant le dépouillement et la perte de toute puissance, qu’il a suivi l’ordre de la foi jusqu’à l’apparence même de sa négation, jusqu’à l’échec radical.
L’heure est venue, celle de la décision, et il ne peut y en avoir qu’une. La foi nous met en demeure de quitter ce monde, et ce temps et ces œuvres. Si nous laissons faire la vieillesse et la mort pour nous en séparer, si nous subissons le départ de nos vies, le déclin de nos forces, la réification du destin, nous aurons mal joué : nous aurons simplement attesté que nous sommes des objets dans les mains de Chronos, au lieu d’avoir choisi le moment de notre départ, de notre rupture, c’est-à-dire d’avoir donné au temps et à notre monde un centre de sens, l’intervention d’une décision qui déclare le Moment venu. Le Kairos, l’évènement est là. L’histoire agitée, trouble, bouleversée, que nous connaissons est une morne platitude sans aucun événement, sans aucune venue de l’extérieur, eventus, c’est nous par la décision de l’Exode produite par la foi qui pouvons rompre cette monotonie agitée par l’apparition du nouveau, et ce nouveau nous avons à le marquer par nos ruptures. La foi nous met en demeure de quitter ces classes, ces hommes, ces Etats, ces politiques et ces techniques et ces sciences, non pas, et il ne faut pas faire d’erreur, parce qu’ils sont mauvais, condamnés, irréformables, qu’il faut nous en sauver comme Noé dans le déluge : là n’est pas l’Exode.
Rompre et quitter, pour qu’ils entendent cette étrange parole de Dieu qui ne peut être dite à la fois qu’au centre et d’une infinie distance. Ce n’est pas pour rompre le dialogue, ou nous retirer dans une Thébaïde, c’est qu’effectivement la parole de Dieu ne peut être proclamée que par celui qui se situe à l’extérieur, tout en étant au cœur de questionnement de ce monde. Jonas a fui devant l’ordre de Dieu. Mais ce n’était pas cela son Exode ! L’Exode de la foi fut pour lui au contraire son entrée dans Ninive. C’est le départ hors de sa sécurité, hors de Tarsis, la ville commerçante, accueillante, anonyme, la ville où il était en paix (mais qu’il n’avait put atteindre !), c’est l’abandon de ses discours et de ses justifications pour venir de cet extérieur-là, et proclamer, lui qui est étranger, et qui est sorti de sa retraite pour plonger dans l’hostilité du monde, pour se situer au cœur de ce monde. Ninive, au pied du palais du roi, c’est là que lui l’étranger, venant de l’autre monde aussi radicalement, et s’installant après cet exode-là au cœur de celui qu’il envahit, c’est là au centre et de très loin qu’il pourra prononcer la parole radicale. Et nous n’en avons plus d’autre à dire, la foi n’a plus rien à dire en ce monde et à ce temps, que : « Encore quarante jours… » Et maintenant, hommes de foi, d’aussi petite foi que la mienne, préparez-vous à l’Exode, car les temps vont venir.
Jacques Ellul. Extrait du livre « La foi au prix du doute ». P. 309-313
Je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient au Père que par moi. Jn 14.6
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Un texte d'Ellul ! C'est la fête. Puisque tu as pris cette peine John, je me suis permis de justifier ton texte (j'espère que tu ne m'en voudras pas ; j'ai supposé que tu n'avais pas connaissance de la balise) – il est tellement rare de pouvoir lire Ellul sur le net… Grazie amico.
Je viens de passer trois jours (à la con) pour chercher un nouveau CMS (drupal, typo3…) sur ma vieille bécane apple ; car nous envisageons avec Dianitsa de totalement modifier le site des Cahiers Jérémie actuellement réalisé sous Dotclear… Aussi, dans cette perspective et en voyant ton partage sur Ellul, je me suis dis qu'il serait bien de trouver une solution pour ouvrir l'éventuel et lointain nouveau site à des utilisateurs qui aimeraient de même participer simplement au propos akklésiastique… Bon, désolé John, car en fait, comme tu le vois, je pense tout haut… ![]()
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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