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Comment se fait-il que Matthieu ait utilisé ce texte d'Esaïe, alors que Jésus s'est rarement adressé aux non-juifs ?
« Mais Jésus, l’ayant su, s’éloigna de ce lieu. Une grande foule le suivit. Il guérit tous les malades, et il leur recommanda sévèrement de ne pas le faire connaître, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par Esaïe, le prophète : Voici mon serviteur que j’ai choisi, mon bien-aimé en qui mon âme a pris plaisir. Je mettrai mon esprit sur lui, et il annoncera la justice aux nations. Il ne contestera point, il ne criera point, et personne n’entendra sa voix dans les rues. Il ne brisera point le roseau cassé, et il n’éteindra point le lumignon qui fume, Jusqu’à ce qu’il ait fait triompher la justice. Et les nations espéreront en son nom. » (Matthieu 12.15-21).
Tout la pensée du Judaïsme est axée sur l'idée d'un Universalisme dont Israël serait la tête. Aussi s'adresse-t-il aux Nations et les vise-t-elle directement, ayant précisément pour finalité d'amener les Nations à reconnaître la primauté d'Israël, son Dieu et sa manière d'être vis-à-vis du divin (temple, sacrifices, cacheroute, etc.). De là l'idée très ancienne promulguée par le Judaïsme quant aux « Fils de Noé », c'est-à-dire à ceux venus des Nations qui se convertissent au Judaïsme en adoptant une version « light » de la torah. Voir à ce propos : les fils de Noé
Ce que Jacques semble d'ailleurs avoir en vue dans les Actes (15) : « C’est pourquoi je suis d’avis qu’on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, mais qu’on leur écrive de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. » Ce faux apôtre, à cet instant, coupe l'herbe sous les pieds de Pierre, lui qui, juste précédemment avait une vision fidèle à celle du Christ : « Pourquoi tentez-vous Dieu, en mettant sur le cou des disciples un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter ? Mais c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés, de la même manière qu’eux. » De la même manière ! Pierre insiste bien sur le « ni Juifs ni Grecs » : c'est aux Juifs de changer leur vision de Dieu et du Messie, non aux disciples du Christ ! Le malheureux Jacques discrédite pourtant le véritable apôtre, étant incapable d'abandonner totalement la Loi et la vision davidique du messie. Ce qui, aujourd'hui encore, est le malheur de l'Église… le levain des religieux.
Le messianisme juif est somme toute accompli lorsque le prosélytisme de la torah est accompli, lorsque toutes les Nations viennent, à la suite des Juifs, reconnaître le Temple de Jérusalem, la terre sacrée d'Israël et la vérité éternelle des lois mosaïques. Il n'y a pas plus prosélyte qu'un Juif pratiquant finalement. Il est missionnaire dans l'âme, car toute sa théologie repose sur l'efficace d'un gouvernement messianique mondial dont Israël serait la tête.
Aussi n'est-il pas étonnant que, pour « prouver » la messianité de Jésus, le texte mette en exergue sa volonté de toucher les Nations. Toutefois, le Christ, s'il a bien touché les Nations, d'une part, ce n'est pas en les désirant les convertir au Judaïsme, mais en le dépassant ! C'est-à-dire en dépassant la torah et ses avatars connus dans les moralismes traditionnels et les diverses idéologies politiques mondialistes ; et, d'autre part, non en pratiquant le prosélytisme de type missionnaire, mais en touchant par l'Esprit, au-delà d'une stratégie organisée visant à calculer pour rendre efficace ce désir malsain et humain d'universalisme. Les missions modernes sont exactement dans ce type de marketing et ne sont, somme toute, que des Entreprises Internationales, usant de la même méthodologie, du même esprit.
Soit, donc, Matthieu reprend la lecture d'Ésaie à l'adresse des Juifs, voulant montrer que l'action de Jésus confirme les dires du prophète, un propos qu'on trouve d'ailleurs dès le début de son livre (chap. 2) : « Dans la suite des temps, la montagne de la maison de l’Éternel sera fondée sur le sommet des montagnes et s’élèvera par-dessus les collines ; et toutes les nations y afflueront. Des peuples s’y rendront en foule, et diront : Venez, et montons à la montagne de l’Éternel, à la maison du Dieu de Jacob, afin qu’il nous enseigne ses voies, et que nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi, et de Jérusalem la parole de l’Éternel. »
Or, il semble que Matthieu veuille tordre le coup à l'interprétation traditionnelle qu'a fait le rabbinat des paroles prophétique de ce type. Il explique autrement les propos d'Ésaïe. C'est pourquoi il rajoute : « Il ne contestera point, il ne criera point, et personne n’entendra sa voix dans les rues. Il ne brisera point le roseau cassé, Et il n’éteindra point le lumignon qui fume… » Nous sommes là loin de ce Messie Juif obsédé à faire fléchir les Nations sous la royauté davidique, ce messie-Roi qui a fonction guerrière tout autant que religieuse. Quelque chose d'autre est dit, et ce qui est dit, c'est que précisément le messie refusera cette couronne et cette méthode. Le prophètes voyaient en effet de loin, de manière floue, et c'est aux chrétiens d'expliquer en précisant leurs visions, non aux Rabbins de les expliquer en amenant le chrétien à adopter leurs vision archaïque. Hélas, le missionnariat chrétien dans l'Histoire va sans cesse reprendre la version rabbinique ! Il s'alliera avec la colonisation politique et forcera, en criant, en contestant, en tuant et en trichant continuellement ; loin de la méthode de l'Esprit que Matthieu semble déjà avoir en vue. La méthode « marketing » de nombreuses mission américaines de nos jours va aussi tout à fait dans le sens tordue de cette voie prosélyte.
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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