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Tu touches un des points les plus importants. Ce qui prouve que toi, au moins, tu lis la bible ! Car il faut une certaine finesse pour relever ce point de contradiction chez Paul. Il y aurait beaucoup à dire, mais pour être bref, si nombre de théologiens n'arrivent pas à voir où est le problème c'est parce qu'ils pensent à la manière tout humaine, c'est-à-dire selon le principe d'Évolution. Ils pensent stupidement que le Christ est perfectible. Une horreur en somme. Comme si les apôtres avaient pris Son relais pour perfectionner Son œuvre. Cette pensée évolutionniste, toute engluée dans la raison et sur laquelle toutes les sciences et les civilisations se fondent, cette pensée-là — ça ne marche pas avec le Christ ! C'est d'ailleurs sur cela que Dostoïevsky a construit son « Grand inquisiteur », dans Les Frères Karamazof, sur cette idée religieuse qu'il réprouve dans ce conte et qui consiste à faire évoluer le Christ. Voir le lien sur mon site : Le Grand Inquisiteur
C'est en vérité la tentation de tout chrétien et le piège dans lequel nous tombons tous, un jour ou l'autre ! Le tout, c'est de savoir un jour en sortir — ce qui est rare. Chestov relève cela avec grand talent dans son Sola fide, Luther et l'Église. Voir la page de présentation du livre entier que je propose gratuitement sur mon site : Sola fide
« Luther, nous dit Chestov, a dû renier sa propre expérience spirituelle, dès qu’il eut à la formuler et à la transformer en une doctrine. C’est dans cette transformation, qui peut paraître paradoxale, qu’il faut chercher le profond mystère de toute œuvre religieuse. »
Puis d'expliquer plus loin : « Dans la vie pratique, non seulement les protestants, mais Luther lui-même ne savait que faire de sa doctrine de sola fide (par la foi seule). Dans la solitude, les yeux tournés vers l’infini, il sentait que seule la foi comptait, qu’elle seule donnait les forces, l’espérance et apportait même la consolation. Mais dès qu’il se tournait vers les hommes, il s’apercevait que les catholiques avaient raison : la foi effraye, les hommes ont besoin d’une autorité ferme, implacable, à pouvoirs illimités, toujours fidèle à elle-même. En de tels moments, Luther se mettait à parler un tout autre langage — comme s’il ne s’était jamais approché du mont Sinaï, comme si jamais il n’avait entendu la voix divine résonner dans la tempête. Pareil à la femme de Lot, il se changeait en statue de sel. L’histoire ne parle guère de Luther-Prophète. Elle n’a que faire des prophètes : ils sont tout juste bons pour être lapidés, comme le veut leur destin. L’histoire a besoin de réformateurs, d’hommes capables de regarder autour d’eux et d’escompter les conséquences pratiques de leurs entreprises. C’est Luther-réformateur qui compte aux yeux de l’histoire, celui dont les Allemands ont inscrit le nom en lettres d’or à côté de ceux des grands ouvriers de la Renaissance germanique. Quant à l’autre aspect de la pensée et de l’expérience luthériennes, les protestants qui sont aussi hostiles au vrai Luther que les catholiques, ont pris soin de bien le cacher et le camoufler. »
Il y a donc un vrai Luther selon Chestov : Luther-Prophète ; et un faux Luther : Luther-Réformateur. Je pense que c'est précisément de cela dont rend témoignage ce que tu évoques à propos des épîtres de Paul. Dès lors que Paul voit s'élever des groupes, fruit du travail de ses voyages, les problèmes pratiques et moraux surgissent inévitablement, et pour ne pas voir se déliter l'œuvre, il glisse, petit à petit, dans des conseils systémiques, soit donc, en effet, en suggérant plus ou moins des principes institutionnels qui feront la joie des ekklésiastiques. Ces principes vont donc être du « pain béni » pour les religieux et les théologiens, ceux-là mêmes qui pensent en terme de faire évoluer l'œuvre du Christ. Ainsi pourront-ils, en s'appuyant sur les Épîtres, instituer une Église de plus en plus administrative, jusqu'à l'assimiler au Christ lui-même ; Église qui deviendra finalement une sorte de Réforme de la synagogue, s'éloignant de plus en plus de la foi seule et du « là où deux ou trois » dont tu parles. Quant à ceux qui aujourd'hui rejettent le Système ecclésial, ils sont incapables de rejeter le dogme du corpus christi, d'abolir l'Église pour laisser toute la place au Royaume des cieux seul. Comme quoi, l'impact de 20 siècles est pour certain une telle masse d'endoctrinement qu'il pensent qu'il suffit simplement de Réformer l'Église ; c'est-à-dire qu'ils refont ce que n'a cessé de faire le christianisme : ils tournent en rond ! Ce n'est pas Réformer qu'il faut, mais abolir : il faut détruire l'Église en tant que Temple, comme le fit le Christ, et annoncer l'homme-temple, le Fils de l'homme, et le royaume des cieux seul.
Bref, cet élan d'un Paul-Réformateur est selon moi réprouvé par Dieu, et nous voyons cette réprobation lors de son retour à Jérusalem, après son dernier voyage. D'après Luc, Paul semble s'assouplir de plus en plus vis-à-vis de la Loi au cours de ses voyages, jusqu'à faire un vœu et à renouer avec le Temple (18.18 et 21.23). Finalement, il est enfermé durant deux ans et tout près d'être assassiné. C'est ici pour moi que se stoppe son ministère. D'après le texte, il est envoyé à Rome durant un périple où il semble que tout part n'importe comment, dans une sorte de mysticisme exacerbé (le naufrage, la morsure du serpent…). Pour moi, les Actes s'arrêtent à son retour de Jérusalem, car le reste du récit semble être un effort pathétique, glissant dans le fabuleux pour sauvegarder les apparences et conduire Paul jusqu'à Rome : jusqu'au lieu du pouvoir politique. Je ne sais quel micmac a été fait avec le texte des Actes qui nous est parvenu, et combien d'auteurs on participé à sa rédaction, mais on voit que le propos tend de plus en plus à l'institutionnalisation d''un christianisme qui doit obligatoirement trouver sa place sur l'échiquier politique, dans une sorte de Réforme du Judaïsme faisant la jonction entre les Juifs et les Nations. C'est d'ailleurs vers quoi tend l'idéologie des Actes dès le départ, avec cet engouement pour une Église de masse et victorieuse, avec la mise en avant d'un Chef, Jacques, le faux-apôtre, et d'un héros missionnaire, Paul, conduisant l'Évangile jusqu'à Rome, suggérant son futur règne ici-bas. Je ne sais la part de vérité historique que contient les Actes, mais il est certain que son témoignage constitue plus une révélation par l'erreur, par ce qu'il faut nier, l'évolution et l'idée d'une Histoire sainte déjà en germe, que par ce qu'il faut faire !
J'ai du mal à concevoir que les propos que tient Paul dans les Galates et Romains aient conduit cet homme à retourner à la synagogue ou à instituer de nouveau des règles et l'ébauche d'une hiérarchie d'autorité ecclésiastique. Il se peut toutefois que ce soit plus ou moins le cas (nous le voyons parfois assez autoritaire, notamment vis-à-vis de Marc, qui est peut-être l'auteur véritable de l'Apocalypse). De toute façon, non seulement ce fut le cas pour Luther, qui passa de la foi seule à un discours institutionnel, mais c'est le cas de la grande majorité des chrétiens qui suivent l'Église plus que le Christ. Il faut, selon moi, savoir séparer le prophète-Paul du réformateur qu'il est peut-être plus ou moins devenu. Quoi qu'il en soit, les circonstances sont largement là pour le défendre, car Paul n'avait pas 20 siècles de recul comme nous ! Enfin, il est certain, de toute façon qu'on s'est servi de lui pour les besoins d'instaurer un système religieux. L'épître aux Éphésiens, assez mystique et où le corpus christi est très prégnant, n'est pas de lui ; de même que les épîtres à Timothée et Tite où la hiérarchie pyramidale de l'Église prend une forme précise de codification. Si le Christ lui-même fut pillé pour prétexter l'Église victorieuse et son soit-disant âge d'or qui ne viendra jamais, rien d'étonnant que Paul l'ait été aussi.
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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Bonjour,
Paul n'a pas du tout organisé ou même suggéré la hiérarchie cléricale ou la domination des chrétiens sur le monde organisé. Bien au contraire. Ce sont d'autres chrétiens qui ont dévié, alors même que les apôtres étaient encore en vie ainsi que bien peu de temps dès après leur disparition.
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Relis attentivement ce que nous disions, car encore une fois — c'est une habitude chez toi — tu lis en diagonale. Ce que nous avons abordé est plus complexe et subtil que cette image d'Épinal : « les gentils et parfaits apôtres contre les méchants chrétiens qui ont suivis… »
Les anciens d'Éphèse dans les Actes, et les épîtres à Timothée ? Ce n'est pas Paul ?
Oui, en effet, ces écrits ne sont pas de Paul, et Luc n'était certainement pas un compagnon de voyage de Paul. De même, la lettre aux Éphésiens n'est pas de Paul. Tu as beaucoup de pain sur la planche.
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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