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Frédéric Lenoir, dansL'âme du monde, écrit :
- Vous connaissez la parabole de l’éléphant ? » lança le Cheik Youssuf aux autres convives.
Ma Ananda et Lama Dorjé acquiescèrent d'un sourire complice.
- « Nous autres pas ! » s'exclama Maître Kong.
- La voici : Un jour, un roi réunit des aveugles de naissance et leur dit : « Connaissez-vous les éléphants ? » Ils répondent : « O grand roi, nous ne les connaissons pas, nous ne savons pas de quoi il s'agit. » Le roi leur dit encore: « Désirez vous connaitre leur forme ? » Les aveugles répondent encore en chœur : « Nous désirons les connaitre. » Aussitôt, le roi ordonne à ses serviteurs d’amener un éléphant et demande aux aveugles de toucher l'animal. Parmi ceux-ci certains, en tâtant l'éléphant, touchent la trompe et le roi leur dit : « Ceci est l'éléphant. » Les autres saisissent soit une oreille, soit les défenses, soit la tête, soit le flanc, soit la cuisse, soit la queue. A tous, le roi dit : « Ceci est l'éléphant. » Puis le roi demande aux aveugles : « De quelle nature est l'éléphant ? » L'aveugle qui a touché la trompe dit : « L'éléphant est semblable à une grosse liane. » Celui qui a touché l'oreille dit : « L'éléphant est semblable à une feuille de bananier. » Celui qui a touché une défense dit : « L'éléphant est semblable un pilon. » Celui qui a touché la tête dit: « L'éléphant est semblable à un chaudron. » Celui qui a touché le flanc dit : « L'éléphant est semblable à un mur. » Celui qui a touché la cuisse dit : « L'éléphant est semblable à un arbre. » Celui qui a touché la queue dit : « L'éléphant est semblable à une corde. » Ils s'accusent tous mutuellement d'avoir tort et leur discussion s'envenime. Le roi ne peut s’empêcher de rire, puis il prononce cette parole : « Le corps de l’éléphant est unique, ce sont les perceptions divergentes de chacune de ses parties qui ont produit ces erreurs »
Dernière modification par Stéphane (27-12-2012 03:52)
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Cette histoire a certes son intérêt, mais il est toutefois impossible de la rapporter à Dieu. Bien plus, en le faisant, on tombe précisément dans le piège qu'elle dénonce. C'est-à-dire qu'on croit qu'en réunissant harmonieusement en une seule et unique perception toutes celles que les uns et les autres ont du divin, on devrait obtenir une connaissance de Dieu accomplie et parfaite. Qu'on devrait obtenir la vérité somme toute.
Rien n'est plus faux. Car lorsque les aveugles voient, ils se divisent tout autant dans la perception de l'éléphant qu'ils ont les uns et les autres. L'un voit le profit que son ivoire pourrait rapporter, l'autre le voit comme un animal utile pour la guerre, un troisième comme animal de cirque, le quatrième en fera un véhicule, et le cinquième le chassera parce qu'il détruit l'agriculture de son village, etc., etc.
Qu'ils voient l'éléphant pour le connaître ou qu'ils le touchent comme font les aveugles, les hommes n'ont de lui qu'une connaissance raisonnable, un savoir évident de l'éléphant. Soit par le toucher, soit par la vue. Ou bien encore par la science lorsque l'homme devient scientifique. Il pèse, mesure et calcule l'animal, étudie son comportement, son alimentation, ses mœurs au sein du troupeau, ses modes de reproductions, ses déplacements, sa longévité, etc. Bref, il étudie dans le détail et scientifiquement toutes les différentes perceptions pour comprendre comment elles se corroborent pour former un tout : pour former l'éléphant. Ayant ainsi disséqué, étudié et mesuré la bête sous toutes ses coutures, l'homme en déduira comme le prétendu sage de cette histoire : « Le corps de l’éléphant est un tout unique que forment toutes ses différentes parties. Et bien qu'elles paraissent parfois divergentes prises séparément, elles forment en réalité un ensemble uni et harmonieux. » Si vous traduisez cela en terme religieux, vous obtenez l'œcuménisme, c'est tout.
Rien n'est donc plus faux à propos de Dieu. Tout d'abord parce que Dieu n'est pas un corps, mais un esprit infini. Aussi est-il impossible d'emprisonner un esprit infini, infiniment libre, et infiniment mouvant à vivre sa liberté, dans une perception accomplie et définitive de son être. Il faudrait pour cela le stopper définitivement dans sa liberté. L'obliger à cesser de vivre son infini. Il faudrait figer l'infini. On aurait alors enfin une perception évidente et visible de l'être infini ; comme écrite sur table de pierre. Et on pourrait en effet dessiner un tel être, comme on dessine un éléphant, ou plutôt le décrire parfaitement dans le moindre de ses détails par une espèce de super science quantique. Cette perception scientifique serait dès lors elle-même l'infini et Dieu. Elle serait la Vérité.
Dieu serait en somme une sorte d'extraordinaire équation magique, immuable et infinie, et qui se refléterait dans la réalité ; comme dans une sorte d'ombre d'elle-même et perceptible à notre entendement. La réalité serait constituée d'une multitude d'ombres du divin, mais toutes imparfaites, parce que n'étant que des parties de la source première, telles de diverses petites équations et vérités finalement. Des vérités parfois très divergentes, même antagonistes lorsqu'on les considère séparément comme font les aveugles pour l'éléphant, bien que, si elles pouvaient rejoindre la suprême Vérité, elles redeviendraient Une et unies harmonieusement. Si vous traduisez cela en terme religieux, vous obtenez l'hindouisme, le bouddhisme, la thora juive, ou encore le tout infaillible d'un corpus doctrinaire ecclésiastique. Vous ne trouvez pas Dieu. Vous trouvez l'idée d'une unité où toutes les contradictions ont été abolies, soit donc un monde où la variété contradictoire de libertés infinies n'est plus possible.
Mais si cette histoire est totalement en décalage vis-à-vis du divin, c'est surtout parce que Dieu n'est pas soumis à l'harmonie de la raison que défend cette pathétique histoire ; et bien qu'étant déraisonnable, il n'est non plus soumis au chaos que cela suppose pour nous. Selon la perception de la raison que nous avons tous naturellement pour concevoir le divin, on peut même dire qu'il y a en Dieu disharmonie. Les aveugles connaissent finalement mieux l'éléphant lorsqu'ils parlent de lianes et de bananier. Tandis que le roi, en se moquant d'eux, bascule dans un absolutisme de l'unité. Il ôte à Dieu le paradoxe et le jeux, le forçant au sérieux du « corps unique » quasi totalitaire. Le roi est un tyran. « Je t'interdis, dit-il aux oreilles, de vivre indépendamment pour être un bananier. » Et aux pattes il lancera : « Je maudirai la première s'il lui venait l'idée d'être un arbre en affirmant sa volonté » Dans ce monde-là, l'absence d'autonomie et synonyme de béatitude, et un Dieu qui aimerait l'autre pour précisément faire en sorte qu'il devienne Un Autre, ce n'est plus là Dieu, mais le Diable.
Dans la réalité divine, dit ailleurs Chestov, toutes nos perceptions ne sont que « le bavardage et l'imagination de notre fantaisie inerte et indigente. » « La métaphysique, dit-il, est chose plus singulière, plus capricieuse, plus fantastique que ne voudrait l'intelligence contemporaine, […] et il n'est pas du tout si simple de passer du monde visible et empirique aux réalités métaphysiques. » Et si pour fabriquer un éléphant il suffit en effet d'assembler harmonieusement ensemble une grosse liane pour la trompe, des feuilles de bananier pour les oreilles, des murs pour ses flancs et des arbres pour ses pattes, il en est tout autrement de Dieu. Une telle unité est assurément l'une de nos plus fameuses erreurs.
Probablement faut-il aller au plus simple finalement. Car si demain on me disait que Dieu s'est plu à s'incarner, puis se laissa crucifier pour moi avant de ressusciter, je répondrai probablement qu'une telle chose est tellement n'importe quoi, tellement peu intelligente et encore moins métaphysique que c'est très certainement pour cela que j'estime que Dieu est ici pas loin… et même tout proche.
Voyons, M. Lenoir, si Dieu est l'âme du monde, quelle âme suis-je donc moi ? Celle du bananier ? Celle de la liane ? Serais-je donc interdit d'être aussi une âme à ses côtés comme le serait un fils ? Suis-je donc condamner à n'être qu'un bout de liane ou une banane accrochés au gros éléphant divin sans aucune autonomie propre ? Ma seule liberté étant comme celle des oreilles : remuer pour éventer le corps de ce gros pachyderme ? Eh quoi ! Dieu se serait donc sacrifier pour sauver sa queue et ses oreilles ? Ce n'est pas de l'amour cela, c'est de l'égoïsme, et votre âme du monde est bien noire M. Lenoir.
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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Oui, et une vision du divin toute emprunte d'immanence, dans la pure tradition de cette diablerie de bouddhisme et d'hindouisme.
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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