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« Comme tous les mots en "isme" le terme "christianisme" suggère un système, voire une idéologie dont Paul serait le père, plus que Jésus. Au témoignage des évangiles, on s'entend en effet pour reconnaître chez ce dernier une pensée dénuée de toute ambition systématique, ce qui n'est pas du tout le cas pour Paul dont beaucoup considèrent qu'il est le plus grand théologien du Ier siècle. Est-ce à dire que Jésus n'était pas théologien ? Indépendamment de toute question chronologique, l'écart qui sépare Jésus de Paul est considérable. Beaucoup de choses opposent les deux hommes. Si Paul se réfère constamment à celui qu'il considère comme son Seigneur, il le fait en des termes qui ne permettent pas de reconnaître spontanément le prophète itinérant de Galilée tel que le présentent les évangile. » (Michel Quesnel, dans Biblia n° 123)
Dernière modification par Stéphane (22-03-2013 03:14)
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Argument bien connu chez les détracteurs de ce christianisme qui se transforma, il est vrai, en tant que chose religieuse, en tant qu'« isme ». On fait endosser à Paul la responsabilité de ce « système » du christianisme et on croit ainsi faire sa critique tout en préservant le Christ et pouvoir ainsi lui donner l'image qu'on désire qu'il est. Pour un homme qui sert le catholicisme, le plus grand système religieux que la terre ai connu, c'est vraiment se foutre de la gueule du monde. Eh quoi ! que cherche Michel Quesnel en vérité ? À faire oublier la responsabilité du catholicisme ? À faire du pauvre catholicisme une victime de Paul ? Le « maître » universitaire pourra ainsi continuer à servir le système catholique en toute bonne conscience… et recevoir de lui les honneurs ! pff…
L'érudit Quesnel coupe dans du beurre mou. Les choses sont plus subtiles et complexes que cette synthèse un peut bébête entre Paul et Jésus. Paul a reconnu dans le Christ celui que l'AT annonçait, et il s'efforça de montrer la spiritualité de cette continuité. Il montra brillamment comment les gonds de la porte s'étaient soudainement mis en mouvement ; comment il a été possible que s'ouvrent enfin les antiques promesses, et que puisse ainsi se refermer le tutorat de la Loi.
Puis Paul, en effet, appelle le Christ, « le Seigneur ». C'est-à-dire qu'après avoir mis à plat l'AT et après avoir tourné sa page pour ouvrir celle d'une alliance fondée sur la foi seule, on le voit finalement céder devant la profondeur de la révélation qu'il embrasse. Le mystère du « Christ » devient avec lui insondable. L'action de Dieu prend une perspective enivrante devant laquelle aucun système ne tient si l'on est honnête dans sa lecture. Avec Paul, l'essentiel est de tenir jusqu'au bout le cap de la foi. Et si ceux qui le suivirent ont pris en otage ses écrits pour construire un système, il me semble impossible de tenir sur l'argumentation d'un Paul qui aurait, lui aussi, eu cette volonté.
Paul finit ignorant et sans savoir devant le mystère qui s'est ouvert devant ses yeux. En brisant la Loi, il est lui-même brisé. Il ne lui reste qu'une seule solution : mettre en exergue une nouvelle pragmatique de la foi seule, c'est-à-dire une pragmatique existentielle, le propre d'un refus des systèmes arrêtés ! Ainsi laisse-t-il tomber à terre ce relais « anti-système » pour s'exclamer : « O profondeur de la richesse, et de la sagesse, et de la connaissance de Dieu ! Que ses jugements sont impénétrables, et que ses voies sont incompréhensibles ! Car qui a connu la pensée du Seigneur, ou, qui a été son conseiller ? » (rom 11). Ceux qui ont pris ensuite son relais pour bâtir des cathédrales et des universités catholiques au service des rois, ceux-là sont responsables pour eux-mêmes. Qu'ils ne viennent pas lâchement dire à Dieu : « C'est ce Paul que tu mis auprès de moi qui m'a donné du fruit de cet arbre, qui m'a donné l'« isme » du christianisme, cela ne vient pas de nous ». Une telle attitude est à vomir et bien dans l'esprit tordu et vicieux des religieux.
C'est bien cette sorte de lâcheté qui semble motiver le petit Quesnel. Le voilà qui, en un coup de cuillère à pot, et tandis qu'il est bardé de ses titres et bien au chaud dans son Université papiste, le voilà donc qui a mieux compris et résolu que Paul l'énigme de Christ ! Je ne peux que mon réjouir pour lui. Allons-y donc pour « the Quesnel's revelation » : Jésus n'était qu'un « prophète itinérant de Galilée » et les évangiles ne nous disent que cela à son propos. À quoi bon bâtir des universités pour l'expliquer alors ? Et pourquoi ne pas en bâtir aussi une pour chaque prophète : Amos, Osée, Isaïe, Abraham, etc. ![]()
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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Oui, faire basculer le Christ dans le christianisme ou les christianismes c'est le faire basculer dans le Général. C'est donc le faire tomber, le faire reculer. Le Christ, c'est précisément la sortie du Général et l'y faire retourner, c'est le crucifier de nouveau.
Il n'y a en réalité rien de plus éloigné du Christ que l'idée du christianisme, c'est-à-dire de la « chose chrétienne ». Cette « chose chrétienne » qui serait vraie pour tous partout et toujours, et où tous, partout et toujours devraient se réunir. Rien de plus éloigné ? Oui. Parce que voler son prochain est une chose condamnable, certes, mais voler son nom est le paroxysme du vol ; le voleur se métamorphose ici en « violeur », cherchant l'intimité de l'autre : son être en plus de son avoir.
Le Christ est tout au contraire le propre du particularisme : « Il appelle chaque-Un par leur nom » (cf jn 10.3). Il est l'adaptation par excellence qui échappe à toute méthode, tout protocole et toutes règles procédurales. Ainsi peut-il agir avec l'un de telle manière que cela soit vu comme étant une faute, une erreur procédurale ou dogmatique pour l'autre. Et même si tous les christianismes dans une commune harmonie condamnaient telle façon d'agir que pourrait avoir le Christ à l'égard d'Un seul des siens, c'est ce dernier, seul avec le Christ, qui serait approuvé par Dieu contre le chant harmonieux de toutes les christianismes. L'histoire de Job, entre autres, évoque cela : Job est en lutte contre le clergé pour qui la relation que Job entretient avec le divin ne colle pas selon leur isme, leur « chose de la croyance en Dieu ».
Enfin, il est clair que le mot même de « chrétien » que chante Luc dans son livre des Actes est la première et néfaste tentative officielle de faire du Christ une chose générale. Ce vocable de « chrétien » qu'on ne retrouve pas chez Paul, et dont l'intention est totalement absente chez le Christ, lui qui préféra parler de « disciples », de « frères » et plus particulièrement, de « nouvelles identités » particulières, de « nouveaux noms » : on le voit continuellement changer le nom de ceux qui le suivent. Être « chrétien », c'est en vérité porter un nouveau nom, c'est « être un autre ». Il s'ensuit qu'on peut fort bien se dire « chrétien » et confesser toute la dogmatique de sa « sainte église », mais sans être en réalité un Autre, sans être le frère du Christ. — Encore un peu de temps, et nous saurons qui était nu et qui était habillé.
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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