
7
Vous n'êtes pas identifié(e).
Oui !
La notion de « réveil » dans le christianisme est l'équivalent de la notion de « révolution » connue en politique. On dit « réveil » pour ne pas dire « révolution », parce que ça paraît plus spirituel et moins violent Une réforme est quant à elle une révolution soft, plus consensuelle ; un ravalement de façade pour éviter la reconstruction qu'exigerait une révolution. Or, une révolution, littéralement, c'est un retour au point de départ. Un réveil est en vérité l'annonce d'un retour au point d'endormissement d'origine. L'idée de « conversion » ou de « nouvelle naissance » se croise d'ailleurs avec l'idée de « réveil, réforme et révolution » ; et tous ces termes sont plus ou moins équivalents finalement.
Lorsqu'un enfant naît, ce n'est point pour ensuite retourner dans le ventre de sa mère. La chose est d'ailleurs impossible. Aussi l'enfant va avoir recours à un subterfuge. Il va vivre sur le sein de sa mère. Il va vivre à la tétée de sa mère jusqu'à sa mort. Après plusieurs années, on voit ainsi un homme incapable de vivre sans que sa mère lui tienne la main. C'est le rapport qu'entretien le « chrétien » avec son église sans laquelle il ne peut vivre. Il ne peut penser Dieu sans elle et tout ce qu'il pense sur Dieu doit être légitimé par sa Mère. Il ne peut lui lâcher la main et l'église est finalement l'équivalent de Dieu : une idole.
On considère ainsi que l'acte de naissance suffit. Ce moment « violent » et très expérimental est vu comme l'acte d'authentification. L'enfant a pour la première fois respiré avec ces poumons ; l'air brûla son torse et il a crié ; il a soudainement vu le monde avec ses propres yeux comme dans une révélation. Moment intense de conversion qui pour le « chrétien » lui suffit pour affirmer son statut légitime d'enfant de Dieu. Il peut dès lors être langé, boire le lait spirituel et tranquillement s'endormir dans la sécurité de la maison familiale : l'église.
Si toutefois l'avenir lui fait apparaître que l'église-mère le nourrit mal, ne répond pas à ses attentes, à l'évolution de la société, ou encore qu'elle s'est sclérosé dans un compromis avec d'autres foyers religieux… l'enfant se révoltera alors et vivra ce qu'on appelle un « réveil ». C'est un autre moment d'expérience forte, à l'instar de la naissance. Il s'agit de totalement modifier les rapports qu'ont entre eux la mère et l'enfant. Lors de la naissance, le lien aussi s'était sensiblement modifié. L'enfant qui était en gestation, à l'intérieur, va à l'extérieur connaître cette fois un vis-à-vis. Un réveil va aller dans ce même sens d'une véritable révolution dans le vis-à-vis qu'a le chrétien avec l'église.
Or, cela aussi est un subterfuge et une supercherie. Avec le temps on se rend finalement compte que le chrétien n'a pas modifié son rapport à l'église, il a simplement adapté l'église à ce qu'il veut. Il insistera sur tel nouveau point de doctrine par exemple, ou il fera un ravalement de façade de l'église pour l'adapter à la modernité du monde dans lequel il vit. Mais le lien chrétien-église n'a pas changé. Pourquoi ? Parce que l'église reste la mère hors de laquelle il est interdit de sortir et dont on ne doit pas lâcher la main. L'église a peut-être changé en apparence, de même que le chrétien, mais leurs rapports sont absolument les mêmes : en vérité, le cordon ombilical n'a pas été coupé. Le chrétien est toujours nourri pas l'église.
De ce fait, puisqu'il aboutit, comme tu le montres, à revenir au même point ekklésiastique, le fond de ce réveil était semblable à un caprice d'enfant finalement. Suivre le Christ, c'est couper son cordon ombilical. Or, cette coupure prend toute la vie ! C'est tout le problème du christianisme. Il conçoit la nouvelle naissance sous le rapport de la naissance terrestre, comme à un moment T et à un jour J. Rien n'est plus faux. La naissance spirituelle dure toute la vie. Cette pensée est d'ailleurs formulée dans le NT lorsqu'il parle de « persévérance ». C'est pourquoi le christianisme est une croix. Il s'oppose à ce qu'on s'arrête et tout arrêt est la préfiguration d'une absence de foi. Tandis que cette marche continuelle est aussi une mort continuelle à soi allant parallèlement avec une résurrection à mon devenir. La vie de chrétien, c'est un continuel aller-retour de la croix au tombeau vide.
Pour le Christ, la « nouvelle naissance », c'est-à-dire le réveil, ce n'est pas l'aboutissement d'un processus, mais tout au contraire son commencement. C'est le véritable bereshit, le « au commencement » hébreu. C'est pourquoi il est dit en Jean 10, à propos de la bergerie : « Il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent, et il les conduit dehors. » Le but de Dieu est de conduire les siens à la résurrection. Concrètement sur terre, c'est briser le cordon qui lie l'enfant à sa matrice. C'est quitter la mère pour aller vers le Père.
C'est ne plus être à la tétée de maîtres, de doctrines immuables, d'ekklésias et de lois infaillibles ; mais atteindre le point de maturité où le jeune homme se nourrit et chemine selon ce qui lui est propre. Le statut d'enfance est de fait acceptable au sein d'une ekklésia, mais le problème est qu'au lieu de durer 2 ou 3 ans, il dure une vie. On se retrouve alors avec des chrétiens à la tête énorme et au corps minuscule : des difformes et des espèces d'avortons.
Pour le jeune homme qui s'est libéré de la tétée, la connaissance de Dieu qu'il découvre dans cette marche particulière est donc un continuel éveil. Lui-même se modifie sans cesse, élargissant à n'en plus finir l'espace de sa tente et sa spiritualité. La fraternité n'est dès lors plus imposée dans une religiosité ecclésiastique, mais elle est une rencontre libre ; plus fortuite qu'administrée, plus inspirée que réglementée ; plus spirituelle que dans la matérialité cadrée d'une société cultuelle ordonnée. Ainsi, chacun trouve en l'autre un témoignage de Dieu plus efficace pour l'édifier. La liberté de ne pas être enclos permet précisément à chacun d'être conduit, selon les temps et les circonstances, vers ceux et celles qui lui seront d'abord appropriés plutôt qu'obligés. Et inversement.
Le cas des aléas de Paul, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, est significatif de cette fraternité mouvante et dont on peut dire : « L'Esprit souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. » Ainsi doit être la fraternité. Bien sûr, c'est marcher sur l'eau, c'est plus dur ! Tandis que dans le christianisme officiel, la fraternité est tout le contraire : « Culte ou moment fraternel, tel jour, de telle heure à telle heure. » L'Esprit n'a soudain plus aucune surprise. Il a bien été encadré : « On l'a bien chipé dans sa poche le dieu ! » Pff…
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
Hors ligne