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Le Christ assure que « Celui qui cherche trouve ». Pourtant, dans la parabole de la brebis égarée, c'est le berger qui cherche sa brebis et la trouve. Est-ce donc l'homme qui peut trouver Dieu par sa recherche, ou bien seul Dieu, qui peut trouver l'homme ?
Dernière modification par Stéphane (04-05-2013 01:27)
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Oui, encore une de ces contradictions bibliques, non seulement indispensables, mais comme étant la sève même de la vérité, le caractère même de Dieu… Ainsi donc cette parole d'Isaïe 65 reprise par Paul : « J’ai exaucé ceux qui ne demandaient rien, je me suis laissé trouver par ceux qui ne me cherchaient pas. J’ai dit : me voici, me voici ! à une nation qui ne s’appelait pas de mon nom. » En somme, le livre d'Isaïe prophétise ceci : « Celui qui ne cherche pas trouve ». Et cependant, le Christ a bien dit : « Celui qui cherche trouve ». Ce qui semble être tout le contraire !
Le propos du Christ est encore ici à plusieurs niveaux. D'ailleurs, tout le texte du « sermon sur la montagne » est le type même d'une parole à plusieurs niveaux. On y voit le Christ prêcher la Loi avec une rigidité scandaleuse, mais tout en la « dé-prêchant » au fur et à mesure où l'on avance dans le texte. Petit à petit, le Christ bascule vers un discours sur la foi seule. Petit à petit, tout en amenant la Loi à son paroxysme, il amollit sa rigidité au point de la rendre inconsistante. Comme si, en élevant si haut la Loi, celle-ci se brûlait en même temps les ailes à l'approche de Dieu ; elle chute devant une chose qui semble soudain totalement incompréhensible et inaccessible à sa logique.
Petit à petit, le Christ passe d'un discours à la foule, à un discours à la personne individuelle. Ou plutôt, refaisant l'acte de Moïse, il prêche la Loi au peuple tout en brisant ses tables de pierre. Il ne laisse, lorsqu'il se tourne vers l'individu, que les cendres du livre de la Loi qui est en train de brûler à l'approche de Dieu ; il ne laisse à l'individu qu'un livre à l'encre délavée et dont les menaces et les condamnations sont en train de s'effacer devant Dieu.
Son propos devient alors totalement nouveau et n'a plus de portée générale, mais seulement existentielle, propre à l'individu : c'est la foi seule. Seule la Foi à cette portée de n'être communiquée qu'individuellement, non pas à la foule et en général : le général étant précisément le propre de la loi.
Le « sermon sur la montagne », c'est le Christ qui fait couler les paroles de l'AT dans un sablier. Lorsque tout le sable est passé d'une partie du sablier à l'autre, lorsque seule la foi demeure, alors il ne reste à l'auditeur que deux solutions : ou bien retourner le sablier et s'évertuer, dans une machiavélique théologie, de réconcilier la loi et la foi ; ou bien de casser le sablier et de partir : « sans savoir où l'on va », de marcher par la foi seule, comme le fit de manière prophétique Abraham avant que la Loi ne soit édictée. C'est en cassant le sablier que l'homme de foi accomplit la loi et les prophètes. Hélas, le religieux retourne continuellement le sablier et tend tous ses efforts pour réconcilier deux dimensions en vérité inconciliables : la loi et la foi. C'est ainsi que le christianisme tourne en rond en retournant sans cesse le sablier sur lui-même. Les siècles passants, il se retrouve dans un bourbier nauséabond et rempli de maladies spirituelles : il a piétiné le sol de la foi en refusant le Dieu adogmatique, illégaliste et irréligieux, mais tout en essayant de le faire passer pour dogmatique, légaliste et religieux.
Le « qui cherche trouve » du Christ est lui aussi emprunt de ce double discours propre au « sermon sur la montagne ». D'une part, je crois en effet qu'on peut dire de façon pragmatique et généraliste : celui qui cherche une vie morale et une justice terrestre la trouvera ; celui qui cherche à être juste moralement et à trouver la paix dans cette justice-là y parviendra. La porte du succès s'ouvrira pour lui et les honneurs qu'il réclame lui seront donnés — à coup sûr ! Il suffit de se mettre au boulot et d'agir ainsi que le monde agit, de tourner ainsi que tourne le Monde : d'être conforme. Cette façon d'agir est tout bonnement un art ; l'art du comportement, tant politique, social que religieux.
Je crois qu'ainsi le Christ induit en erreur ceux qui s'accrochent aux dieux bardés des tables de la Loi, aux vérités qui font rugir leurs voix sur les monts Sinaï de la morale, de la raison et de la connaissance logique. Il leur donne ce qu'ils veulent : « sur le chemin où tu veux aller, on te fait aller. » Ainsi pensait aussi le jeune homme riche : pour trouver, il s'agit surtout de ne pas se perdre, de ne rien perdre ; de tout gagner et de ne rien abandonner ici-bas. Fonder sa vie sur cette logique-là, c'est fonder sur le roc — à coup sûr. Torrents et tempêtes ne feront pas s'écrouler cette maison-là, et même la mort ne le pourra pas. Ainsi parlent ses défenseurs. La puissance dont se sert la mort pour appeler les siens, n'est-ce pas le roc de la loi, elle devant laquelle personne ne peut être juste ? — « L’aiguillon de la mort, c’est le péché ; et la puissance du péché, c’est la loi. » (1Co 15.56).
« Mais moi je vous dis », ajoute le Christ ! « Les fleurs ne travaillent ni ne tissent, et les oiseaux ne sèment ni ne moissonnent : ils ne calculent pas. D'ailleurs, la nature bénit les justes comme les méchants sans les différencier ; c'est pourquoi ne vous inquiétez pas et ne calculez pas, car tous les trésors de ce calcul seront mangés par la teigne et dévorés par la rouille. Votre justice subira le même sort. Les portes des réussites auxquelles vous frappez seront brisées, les richesses que vous cherchez avec votre justice vous seront enlevées, et les bénédictions que vous demandez à vos soleils s'éteindront. La porte de Dieu où se trouvent ses trésors est si étroite qu'aucune loi générale ne peut y passer : seul l'homme individuel y passe. Et l'homme, tel qu'il est aujourd'hui, ne peut néanmoins pas y passer. C'est pourquoi il est impossible pour vous d'aimer même son ennemi et de vouloir pour l'autre l'impossible que vous voulez pour vous. C'est pourquoi dire : “Seigneur, seigneur…”, cela ne veut rien dire ; vos prophéties, vos miracles et vos connaissances n'ont pas plus de poids devant le ciel qu'une poussière n'en a pour l'univers ! »
En somme, ce que dit le Christ, c'est que « le vrai sage est celui qui fonde sur le sable » (Henri de Reignier). Car ce n'est pas l'homme qui cherche Dieu et qui Le trouve, mais c'est Dieu qui cherche l'homme et le trouve. Toutes nos recherches et toutes nos découvertes sont vaines. Bien plus : être trouvé par Dieu, c'est perdre nos recherches, abandonner nos découvertes et les regarder comme la sève même de notre misère. C'est à ce tire que Dieu « se laisse trouver par ceux qui ne le cherchent pas » disait Isaïe. Il se laisse trouver par ceux qui ont abandonné l'idée que frapper pour ouvrir Sa porte, chercher pour trouver Ses trésors et demander pour accéder à Sa présence seraient un droit légitime que nous aurions devant Lui. Le seul espoir de trouver Dieu et de Le voir, Lui, frapper à ma porte : prendre l'initiative.
Mon seul espoir repose sur Sa liberté irraisonnable, et non sur ma démarche, mon choix et ma logique théologique. Mon seul espoir repose, aux yeux de la raison, sur le sable, mais pour Dieu, ce fondement est inébranlable. Car qui contestera ce que Dieu veut ? Qui contestera que Dieu ait voulu que la foi sans preuves soit précisément son invisible ? Hélas, hélas, une foi qui disparaît en religion dès l'instant où l'homme intelligent pense qu'il suffit de faire ceci ou cela, de dire ceci ou cela… de claquer des doigts pour que Dieu apparaisse et que ses bénédictions tombent sur « ses fidèles ».
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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