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Les différentes églises se comportent un peu comme des mères trop inquiètent pour leurs ados. Elles ont du mal à les lâcher seuls dans la nature sans surveillance.
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Les différentes églises se comportent un peu comme des mères trop inquiètent pour leurs ados. Elles ont du mal à les lâcher seuls dans la nature sans surveillance.
C'est vrai, et moi qui suis un peu trop « papa-poule », je comprends fort bien cette démarche inquiète des parents. Elle est d'ailleurs légitime d'un point de vue social et moral ; car être le moins pire des parents me semble d'assumer ce devoir qu'on les parents d'aider l'enfant à couper le cordon — à exister pour lui-même, et non pour plaire à ses parents.
Mais cette attitude parentale est-elle légitime vis-à-vis de l'église ? Non. Pourquoi ? Parce que l'église n'est pas la mère : elle n'est pas un parent et n'est pas génitrice. Ce n'est pas de son sacrifice que naît l'homme nouveau, mais du sacrifice de Jésus Christ. Le chrétien, pour parler en analogie, reçoit en quelque sorte la génétique du Christ, il reçoit sa nature, mais il ne reçoit pas la nature de celui qui le conduit éventuellement vers le Christ. Quel que soit ce témoin, il ne naît pas de ce messager, mais il naît du message intérieur qui lui est ensuite apporté par l'Esprit individuellement. Le messager peut éventuellement être une sage-femme, mais jamais il n'est une mère ou un père. D'ailleurs, l'évangile se ferme, ou plutôt débute, de manière allégorique, sur la mort de la mère : « Tu n'es pas ma mère et je ne suis pas ton fils » dit le Christ à Marie sur la croix.
En effet, le judaïsme aussi était une sorte de Mère, avec son temple, ses synagogues, sa loi… Ces enclos de l'AT sont des mères, ou plutôt des parents permettant l'éducation de celui qui n'est encore pas apte à vivre par lui-même : à connaître le Christ. Et tout le phénomène politico-social est de ce type. Ne parle-t-on pas de « mère patrie » ? C'est même le propre de l'homme naturel, et donc charnel, d'avoir un parent qui le materne ; c'est pourquoi on parle aussi de « mère Nature ». C'est d'ailleurs un leitmotiv du paganisme et des religions archaïques de considérer le divin comme éducateur, soit par la mère protectrice étouffante, soit par le père correcteur menaçant. Les Indiens affirmaient que « l’homme blanc profanait la face de leur Mère la Terre et qu’elle réagirait en leur faisant subir la fin du monde. » Nous voyons là le type classique de l'étrange divinité maternelle protectrice et bienfaisante, mais qui se meut aussitôt en un Zeus foudroyant et meurtrier dès l'instant où l'on détraque ses lois et ses préceptes.
Dans sa lettre aux Galates, Paul aussi parlait de la Loi, du Temple et de la synagogue de cette manière. Ce sont des administrateurs et des tuteurs utiles jusqu'au temps où le fils, devenu mûr, peut assumer son héritage ; où il peut enfin rencontrer le Christ et se détacher de son joug parental. Le christianisme est l'affranchissement de la maternité et de tous ses tutorats. À ce titre, le christianisme sans églises est la nature même de la rencontre entre un homme et le Christ. Mais cela ne signifie pas que le christianisme soit sans fraternité — bien au contraire. Il est essentiellement fraternel ! C'est là aussi son nouveau. Trois jours après sa déclaration à Marie, le Christ dira de sa lignée : « Va dire à mes frères. » (jn 20). De fait, ses frères et sœurs, tout comme lui n’ont pas de mère mais un Père. Or, ce Père, nous découvrons sa nature, sa façon d'agir et les modalités de ses relations avec l'homme au travers du Christ ; car le Christ, c'est Lui le Père.
C'est-à-dire, aussi fou que cela puisse être, mon Père est aussi mon frère aîné. En effet, en endossant aussi le rôle de premier-né et de frère aîné, le Père veut me faire naître à Lui. C'est-à-dire qu'il veut faire de moi un fils détaché de ses anciens tuteurs ; capables, tel un fils accompli, de faire ce que Lui fait. Un fils capable d'avoir, lui aussi, l'infini des possibles en lui sans qu'il n'ait besoin de se justifier devant une loi, une église, une nation… devant un parent en somme. C'est pourquoi on dit que le ventre d'une femme est un tombeau, car l'enfant, en naissant, meurt à un être et à un monde qui n'est plus le sien. Il va vers une autonomie, non seulement existentielle, mais même biologique ! C'est cela aussi naître du Christ ; ce n'est pas seulement couper le cordon ombilical, mais c'est un homme-nouveau qui dit à ses tuteurs et parents : « Je ne suis pas votre fils et vous n'êtes plus mes parents. Nous ne sommes plus de la même nature. Je suis né et désormais sorti de votre tombeau. Vous n'avez plus de droits sur moi. »
Le Christ n'est donc pas cet Être étouffant tout emprunt de cette maternité propre aux religions et aux poliques, mais il est un frère aîné poussant ses frères à assumer pleinement leur liberté et à se détacher de leurs anciens jougs. Mais l'Église, en voulant jouer le rôle de mère à la droite de Dieu, non seulement ment sur sa nature, car elle n'est pas mère, mais elle s'oppose encore à l'épanouissement de l'Esprit dans le chrétien : elle s'oppose en cela directement au Christ. Ainsi la voyons-nous continuellement dans l'Histoire se prostituer avec les autres mères que le monde offre, et notamment la politique. Même les plus zélés des athées, comme Voltaire par exemple, encensaient l'Église, reconnaissant son pouvoir utile socialement tant elle est puissante pour maintenir les masses sous contrôle. Voltaire, qui disait : « un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui et le gouverne » ; Voltaire donc, en reconnaissant comme utile l'association État-Église, était simplement en train de dire : Entre mères, on se comprend.
Je dis donc que juger « avec douceur » l'Église comme étant trop maternelle, c'est non seulement la confirmer dans son rôle de Mère, mais c'est confirmer le chrétien dans un rôle d'enfant ou d'adolescent qu'il n'est précisément plus dès lors où sa connivence avec Dieu n'est plus médiatisé, n'a plus de médiateur. Pour ce qui me concerne, je fais à l'instar du Christ. Vis-à-vis de ceux qui ne parviennent pas à continuer à bâtir la tour que le Christ leur propose, à ceux qui, après une sorte de conversion, trouvent la maturité que leur offre le Christ trop lourde, je tiens le propos suivant : « Surtout, ne bâtissez pas une église corps de Christ, ne donnez pas à l'Église le statut de mère, vous seriez en grand danger vis-à-vis du Christ. Reconnaissez simplement que vous avez encore besoin d'un tutorat, qu'il vous faut encore un peu du temps et que vous êtes trop faible pour entrer dans Sa brûlante liberté. » Mais surtout, j'affirme encore à l'instar du Christ : « Empressez-vous donc d'entrer dans la Vie qui vous a été offerte ; car Dieu n'est pas un imbécile pour vous appeler à l'état de Fils si vous n'étiez encore qu'un bébé à la mamelle incapable de l'entendre. Empressez-vous d'entrer, de peur qu'on dise de vous dans le ciel : “Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pu achever.” » (luc 14.30)
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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En fait c'est ce que j'évoque dans l'opuscule « Akklésia », dès le début, mais sans le développer, en synthétisant seulement : « Il est une race qui est sans mère, mais non sans père, etc. » Il y aurait tant à dire… Car l'analogie avec l'Église en tant que « mère » conduit directement, non seulement à toutes les notions politiques historiques de mère-patrie ou mère-nature, etc. ; mais surtout à toutes les divinités de mère-nourricières connues dans le paganisme historique. C'est ici que la mariolâtrie est une reformulation de cette divinité dans le Catholicisme, tandis que le Protestantisme, lui, remplace la mariolâtrie par une divinisation de l'église vue comme mère qui enfante le chrétien.
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