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#1 26-04-2013 19:52

Stéphane
замед [zamed]
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Jésus et Bouddha d'Odon Vallet

« Les ordres religieux se doteront d'un minutieux appareil juridique pour organiser leur vie collective et encadrer les comportements individuels : le nom de ces « constitutions » sera d'ailleurs repris pour désigner les textes suprêmes du droit profane. » (Odon Vallet, dans Jésus et Bouddha)

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#2 08-05-2013 19:42

ivsan otets
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Re : Jésus et Bouddha d'Odon Vallet

  Les ordres religieux se doteront d'un minutieux appareil juridique pour organiser leur vie collective et encadrer les comportements individuels : le nom de ces « constitutions » sera d'ailleurs repris pour désigner les textes suprêmes du droit profane. — C'est parfaitement exact, et c'est une chose que nous ne sommes pas les premiers à découvrir. Par exemple, Régis Debray dit la chose suivante dans Le feu sacré :

  « Très longue, la liste de ce que nous devons aux frères des villes et des clairières : nos meilleurs collèges (Oxford et Cambridge, héritage des congrégations dissoutes par Henry VIII), nos écoles militaires, nos maisons de retraite, notre hôtellerie, nos ladreries, orphelinats, bibliothèques, asiles de fous, nos hospices et nos hôpitaux. Ajoutons-y, pêle-mêle, la gastronomie, le réseau routier (ponts, quais, viaducs compris), l'agriculture et l'agronomie, les eaux et forêts, la papeterie (proche des moulins à eau), la bière (inventée au IXe siècle, les premières brasseries ayant été des couvents, et la bière trappiste gardant la palme), le whisky, né dan les monastères d'Écosse (sans doute du besoin d'alcooliser l'eau par mesure d'hygiène), en plus du houblon et de l'orge, la vigne et le vin (nécessaire à l'eucharistie), le marquage du temps (l'horloge mécanique, progrès technique décisif, inventée pour calculer et synchroniser les offices). Un bouffeur de curés emprunt sa langue aux moins chaque fois qu'il parle de déjeuner (rompre le jeûne), de sa profession (déclaration de foi, d'où s'ensuit l'état légalement exercé), sa pitance (la portion du moine, de pitié et piété), qu'il rejette toute capitulation (le compromis que l'abbé doit passer avec se subordonnées, les moins capitulaires), qu'il veut avoir voix au chapitre ou pouvoir décompter les voix, s'agissant de bulletins de papier récoltés par tel candidat (car le moine devait déclarer son opinion à haute et intelligible voix), à l'issue d'un scrutin (scrupuleux dénombrement des voix). […]

  Une anatomie de l'âme européenne dégagerait sans peine des strates superposées d'audaces et d'inventions et la dernière arrivée, la laïcité, ne peut faire oublier ses devancières, qui l'ont nourrie (et pour cause, si le terme « laïque» appartient au vocabulaire chrétien). Comment méconnaître l'antériorité du Code théodosien ? Et que le monachisme a fourni à l'Europe la première de ses avant-gardes transfrontières ? […]

  En Europe, l'Église de droit médiévale a précédé l'État de droit moderne, lequel lui doit beaucoup, puisqu'il a hérité à parti du XIIIe siècle des procédures monastiques via les docteurs utriusque juris de Bologne et de Paris, experts en droit canon et en droit civil. Ces juristes, tout comme les archevêques dominicains et franciscains siégeant au Parlement britannique, ont fait bénéficier les seconds des acquis du premier. Le consentement à l'impôt vient de là. Pas plus qu'on ne fait une société par décret, on ne refait pas l'histoire en troquant un mot contre un autre. On eût été plus près de la vérité en disant : « Consciente de toutes ses composantes, religieuses, humanistes et laïques, l'Union fonde sur les valeurs indivisibles de dignité humaine… »

  Ceci dit, c'est avec un grand éclat de rire qu'on écoute aujourd'hui les palabres des religieux, d'une part, et ceux des politiciens et ardents défenseurs de la Démocratie d'autre part. La Démocratie, c'est du religieux, c'est de l'église somme toute, de l'église qui s'est reformulée, de sorte qu'on trouve dans l'État et la Démocratie toutes les colonnes sur lesquelles l'ekklésia s'est élevée. Le démocrate athée et bouffeur de curés est le frère du petit catholique ou protestant, qui, Bible en main, annonce un monde meilleur à l'humanité, prétextant extraire du texte un code moral et par lui défendre les libertés individuelles… pour le bien du collectif, pour le bien du corpus christi… se rassurant ainsi sur la valeur divine de ses dogmes. Le démocrate athée est au moins plus franc puisqu'il admet tirer ses dogmes du seul dieu-raison qui est en lui, sans s'en référer lâchement à une toute-puissance extérieure !

  En somme, lorsque le bigot va manifester contre le mariage pour tous, il ne voit pas que cette loi tire sa sève de l'antique concept même d'ekklésia, de ce corps universel, katholikê, qui assimile en lui toutes les cultures, toutes les traditions, toutes les morales pour les aplanir en lui sans toutefois les nier complètement… afin de les faire tous entrer dans la bergerie. D'où la nécessité de la discussion… et du consensus ! Aussi y'a-t-il bien fallu faire avec Aristote pour gagner les intellectuels, d'où la scolastique ; faire avec les idoles pour gagner les traditions anciennes, d'où la mariolâtrie et le culte des saints ; faire avec Mammon afin de gagner les riches, d'où les indulgences et le capitalisme protestant ; faire avec le politique afin de gagner les rois, d'où la pompe du Vatican ; faire avec le divorce afin de gagner les divorcés ; et faire avec l'homosexualité afin de gagner les homosexuels, etc., etc. Le corps universel est en marche et sa glorieuse capacité aux compromis lui est vital.


  D'autre part, le judaïsme aussi a depuis longtemps compris la valeur politique du religieux. Ainsi explique un rabbin :

  « La pensée sous forme dialogique se nomme la mahloquèt dans la tradition talmudique… c'est la multiplicité d'avis sur un même sujet. […] “Les paroles des uns et les paroles des autres sont paroles du Dieu vivant” (Talmud). La parole de la Révélation est une ”parole plurielle”. […] La mahloquèt est ce qui, par la différence, fait obstacle au mortifère. […] Cette prise en charge responsable du monde, par un être présent et parlant fait échec à l'inhumanité de la vérité unique et pose au-devant de la scène l'infinité des opinions possibles où se reflète le débat des hommes sur le monde. […] Cet arrachement, cet ébranlement de sens fondent aussi un espace politiquela politique est justement l'espace de cet arrachement par le polèmos (la polémique ; la mahloquèt), lequel ouvre à la « vérité » en nous arrachant du sens habituel a-problématique du monde. » […]

  « La mahloquèt possède un statut politique, mieux encore : elle est ce qui fonde le politique. La politique talmudique est démocratique, dans le sens où la démocratie est l'organisation dialogique complexe de la société fondée sur la souveraineté populaire. La mahloquèt, dialogique-polémique, est le caractère fondamental de la démocratie. La vocation de la démocratie talmudique n'est pas la neutralisation de l'espace politique ; au contraire, elle est la volonté du surgissement des conflits et des antagonismes ; de leur surgissement et de leur activité. La démocratie talmudique constitue la règle du jeu qui permet, l'expression du dialogue. […] Ainsi la loi n'est-elle pas transcendantale, mais elle est le lieu même de la transcendance : de la possibilité de reconnaître encore, malgré la communauté, la distinction entre deux « visages ».

  Nous avons dans ce dernier passage le type même de la subversion de la Révélation. Après nous avoir menés en Haut, là où, en effet, le processus des « disputations » fait surgir la vérité ; là où, en effet, le phénomène dialogique questionne et met à bas les vérité uniques, totalitaires, celles-là mêmes qui sont pour tous, partout et toujours… Après donc nous avoir alléché en évoquant l'existentialisme où la vérité, c'est l'être individuel… Plouf, l'auteur retombe comme une flèche plus bas encore. Il nous prive alors définitivement de ces « Je suis » libres et uniques qui précisément s'affirment contre le « je suis » autoritaire du corpus collectif. Il ne laisse à l'individu qu'un « visage » pour se différencier. C'est-à-dire que la différence n'est que de surface. L'individu n'a pas le droit d'avoir un « visage », une identité qui vive hors le collectif et hors la loi des opinions. Cette loi des opinions divergentes que la garde avec puissance la communauté démocratique, se faisant ainsi passer comme respectueuse des différences, des « visages ». Hypocrisie !

  Si la loi de nos civilisations modernes était réellement respectueuse des identités, elle serait capable de tolérer que chaque-Un puisse s'affirmer comme étant la vérité. Elle serait capable d'offrir un monde dans lequel chaque-Un puisse dire : « Je suis l'alpha et l'oméga de ma réalité ». Mais ce monde, elle ne peut l'offrir, car elle devrait, à l'instant même, déposer sa couronne aux pieds des Êtres : elle devrait disparaître et son monde avec elle. Aussi répond-elle à cette problématique : « Scandale ! Blasphème ! C'est ainsi que naissent les violences ».

  Pourtant, ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu. Le monde de Dieu n'est-il pas celui où Mozart festoie avec Alexandre le Grand, sans que ce dernier n'exige du musicien d'être sujet de son Empire, ni que Mozart n'exige d'Alexandre d'être son adorateur ? Je crois même que dans un tel monde l'un et l'autre s'aiment. Bien plus, ils se glorifient, glorifiant en cela la Vie dont Dieu leur a fait don ; chacun étant émerveillé par la liberté et l'originalité dont fait preuve l'autre. Dans un tel monde disait Chestov, « la nature a non seulement épargné Alexandre le Grand et Mozart, mais elle les a sauvegardés et continue encore à les protéger, en aimant en eux, en admirant précisément leur indépendance, leur superbe, leurs aspirations audacieuses et la faculté qu'ils possèdent de vivre et d'être non pas « dans le giron », mais libres. »

  La vérité se brise dès l'instant où elle devient une opinion soumise à une « loi des opinions divergentes ». Car cette « belle » loi démocratique propose à l'homme de penser la vérité dans la controverse de la liberté d'opinions, mais elle lui interdit de la faire dans une controverse de la liberté des vérités. La liberté des opinions se boit dans l'écuelle de la raison où la raison est reine. C'est elle le rocher où se brise la liberté individuelle. Elle invite l'homme a faire passer sa vérité individuelle au niveau inférieur, au statut d'opinion. Puis, gonflant sa poitrine fièrement, elle appelle cela le compromis, le consensus démocratique. Mais quand la controverse, la discussion, la mahloquèt en arrivent là, c'est qu'elle nie en douce que l'homme individuel puisse être la vérité ; c'est qu'elle est en train d'établir comme dieu et vérité la raison, le collectif, l'universel, l'état, l'ekklésia… La liberté des vérités se boit dans la coupe d'or de la liberté même où l'infini des possibles est roi. Elle est la coupe de Dieu. Tandis que la liberté des opinions, c'est faire accroire à l'homme qu'il est un libre penseur quand il n'est qu'un libre parleur. Et souvent d'ailleurs qu'un simple perroquet qui répète, avec son plumage particulier et son coloris, de sa propre intonation de voix, une opinion raisonnable déjà édictée maintes fois ailleurs, et qui n'est en rien la sienne, intime, particulière, unique, inspirée, divine.

  La liberté d'opinion est machiavélique. Car s'il est une chose que cette loi refuse, c'est précisément un homme qui viendrait pour lui dire : « Va derrière moi et arrière de moi, car je suis venu pour que tu me serves. Et quand bien même demain je te demanderai l'impossible, tu m'obéiras, car ma volonté tient lieu de raison. Ainsi donc, si j'exige ce qui te paraît une offense, tu le feras ! Ma volonté sera ton tyran et je serai pour toi un dictateur. Soit tu te soumettras dans la joie, soit tu subiras ma colère. Mais n'espère pas ne jamais accéder à mon trône. N'imagine pas pouvoir m'imposer le tribunal de tes possibles pour juger si ce que je veux est possible. Voici donc, je suis l'infini des possibles ; je suis l'alpha et l'oméga ; je suis le Fils de l'homme. Réjouis-toi donc, car sous ma houlette ta science brillera plus que jamais tandis que ton pouvoir collectif deviendra mon valet. »

  Redorer son blason en faisant appelle à la liberté d'opinion est un classique… qui marche aujourd'hui plus que jamais. Mais que s'est-il passé de décisif dans l'histoire qui puisse finalement nous aider à envisager la suite ? Il se passa ce que le Christ prophétisa, tout simplement : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (mc 12.17). Le pouvoir appartient au politique. Aussi la révolution a-t-elle bien fait de piller les églises et de trucider ses curés et ses pasteurs… il fallait bien les remettre à leurs places ces prétentieux ! L'ordre venait d'En-Haut… Il en sera de même pour tout collectif, toute institution, toute constitution et toutes les lois terrestres, ainsi que tous les états, toutes les églises et tous les hommes qui se confient en eux. On rendra à César ce qui lui appartient, et à Dieu ce qui lui appartient.

  En effet, comme tu le dis, « Le jugement dernier apparaît comme la cessation ultime des verdicts des hommes » — un immense espace s'ouvrira alors devant les fils de l'homme, car les vérités, les états, les églises, les constitutions, les lois, les morales, les éthiques, les dieux et aucune puissance… ne se tiendront plus devant eux, leur barrant la route, mais derrière eux, pour les servir. — Et toutefois, qu'en sera-t-il des hommes qui ont bâti ces verdicts, édicté leurs constitutions, leurs vérités, leurs ekklésias avec leurs lois… qui se sont confiés en elles et qui ont invité tous les hommes à s'y confier pareillement ? Il apparaît qu'ils seront livrés à leurs propres jugements, mesurer à leurs propres mesures. Pour ceux-là, la cessation de leurs propres verdicts paraît être impossible puisqu'ils les adorent : Nul ne peut servir deux maîtres ; car, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre : vous ne pouvez servir Dieu et l'Église ; Dieu et l'État ; Dieu et la Raison ; Dieu et la Loi, etc. — Ô mon père, qu'à aucun, pas même à mon pire ennemi, je ne quitte ce monde sans avoir la force d'effacer la dette et de tout pardonner ; et qu'aucun de mon prochain je ne veuille priver de cet impossible que tu fais sourdre dans mon âme.


La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller

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#3 17-06-2013 07:57

ivsan otets
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Re : Jésus et Bouddha d'Odon Vallet

Le nuage blanc a écrit :

Il vaut mieux imiter le « je » en se fabriquant un « moi » de surface.

  Je pense qu'à la racine se trouve la peur de la pensée existentielle dont est toute emprunt l'évangile… et de de la pensée existentielle en général.

  Il vaut mieux imiter le « je » en se fabriquant un « moi » de surface. Mais quand la mort aura dévêtu le « moi », on verra alors — au-delà des comportements et des détails pragmatiques de ces « moi » — s'il n'existe un « je » derrière et au-delà. Le « je » qui aujourd'hui scandalise les « moi », ces peureux qui se tiennent au chaud les uns contre les autres dans leurs ekklésias tant ils ont peur d'assumer leur existence, leur devenir, leur tout-autre — les « je » sauteront alors de joies en s'aimant sans complexes… Tandis que les « moi » grinceront alors des dents, nus, déshabillés, étant devenus des consciences désincarnés sans repos ni paix ni vie — avec leur seule mort comme compagnon !


La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller

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