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La réalité ne propose pas Une vérité de manière absolue et irrévocable, mais elle propose « des vérités ». Et elle les propose à celui qui vit, c'est-à-dire l'organisme biologique, qu'il soit humain, végétal ou animal. Chaque organisme, de par sa nature, et pour des raisons qui lui sont propres, « imagine » ou fait surgir de la réalité le sens qui lui convient. Pour la plante, le sens de la vie est par exemple de trouver la lumière du soleil afin d'exercer sa photosynthèse ; pour le lion, c'est de trouver l'antilope pour se nourrir, etc.
Mais tout se complique avec l'homme, car il est par nature plus qu'un être soumis à son instinct comme tout le reste du monde végétal et animal. Il est un être ayant d'une part une capacité intellectuelle capable de sonder la Nature pour comprendre ses mécanismes ; et d'autre part un être conscient de sa liberté. L'une et l'autre de ces 2 qualités l'entraînent ainsi à imaginer un sens au sein de la Nature qui dépasse la Nature. C'est-à-dire qu'il est capable de « recréer » une autre Nature au sein de celle-ci en la modifiant profondément — la ville étant d'ailleurs en cela son œuvre majeure. Cf. Sans feu ni lieu de Jacques Ellul. Il puise donc dans son intelligence et dans sa liberté pour donner un sens à la réalité qui la modifie tellement que l'espace tout entier du Monde en est impacté… sans pouvoir y échapper ! Une Autre Nature apparaît alors. C'est un possible qu'aucun végétal et qu'aucun animal ne possède. Et c'est dans ce fait-là — extraordinaire — qu'il porte le titre d'Homme.
La Genèse du texte biblique, dès le début de son propos, dira cela à sa manière : « Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » (Ge 1.26). Dieu est ici un pluriel (Elohim), « Lui-les-Dieux » traduit Fabre d'Olivet… Ce sont les forces qui régissent le monde et administrent sa matière, c'est-à-dire les concepts. Ce sont les lois physiques que dans son archaïsme pré-philosophique l'homme appelait des dieux— dieu du vent, de la mer, des moissons, etc. Puis qu'il appellera, après le passage des philosophes, ainsi que de Moïse, des concepts, des lois, des vérités éternelles, tant morales que scientifiques : le bien et le mal en somme. L'auteur de ce premier chapitre de la Bible se montre d'emblée « scientifique, moral, et même politique » — religieux donc. Il décrit l'homme comme étant à l'image des ces lois, de ces forces physiques, de ces autorités qui dominent le monde pour le créer. Il décrit l'homme comme un dieu, comme un créateur de nature ; comme ayant en lui cette force intellectuelle et une conscience du monde qui l'oint littéralement d'un pouvoir : celui d'un dieu, d'un créateur de sens. Ainsi, prophétise l'auteur : l'homme dominera sur toute la Nature pour incarner en elle le sens des concepts qu'il conceptualisera d'abord en théorie.
Or, le mot « nature » vient du « phusis » grec, lequel nous donna « physique » en tant qu'étude de la Nature. De plus la préposition « méta » renvoie en grec vers ce qui est « au-delà », « après ». On peut donc dire que l'homme est dans son essence un être métaphysique, un trublion dans la Nature. Car il est par nature un être créateur d'une « autre » nature au-delà de la nature originelle : il est créateur. Bien plus ! il pose des questions, il met en question le créé et le(s) créateur(s) de ce créé… qu'on appelle ce(s) créateur(s) Dieu-Elohim, la Nature ou la Physique… peu importe.
Son droit d'homme est de questionner les dieux, c'est-à-dire les vérités : de contester l'immuabilité de ce qui se dit être le Vrai, le Bien et le Beau — c'est-à-dire de contester la perfection ! C'est un droit que Dieu lui-même lui octroie. Dieu est en vérité athée ! Et s'il laissa d'abord les dieux paraître, c'est-à-dire les vérités logiques pour soumettre le monde et le créer, c'est dans une intention précise : faire de l'homme Son fils, un Fils de l'homme, capable, comme Lui, de réfuter les dieux, les vérités éternelles ; capable, comme Lui, d'affirmer sa liberté et son amour, envers et contre toute raison, contre toutes les autorités, toutes les puissances et toutes les dominations — tous les dieux ! Une ancienne traduction hébraïque du premier verset de la Genèse a d'ailleurs cette intuition lorsqu'elle traduit ainsi : « Dans un commencement, Il créa des dieux avec le Ciel et avec la Terre ». Ce « Il » étant en vérité le Père, c'est pourquoi le Christ ne se réfère jamais qu'à Lui !
Bref… cela laisse à penser que Dieu n'est probablement pas parfait et que la perfection ne serait qu'une chimère dont on l'affuble. Ou plutôt : si on veut donner à Dieu d'être absolu et parfait, c'est dans le fait qu'il est libre. Or, la liberté, qui est le propre de l'amour, c'est précisément de ne présenter à l'autre rien d'absolu ; de n'imposer à l'autre aucune perfection, aucune vérité éternelle auxquelles il devrait se soumettre comme condition de mon amour. L'autre ne connaît comme vérité dernière que le seul fait que je l'aime librement… soit donc, que je peux tout aussi librement lui retirer mon amour. Situation inconfortable au possible me dira-t-on. Eh quoi ! n'est-ce pas précisément cet « inconfort intellectuel » qui est le délice de l'amour… et sa perfection ? Le fait que chaque-Un se confie à l'autre sans se justifier par un absolu moral, mathématique ou intellectuel, mais en se justifiant sur le seul fait de l'amour éternel qui les unie tous deux.
Ou encore, Dieu dit à celui qu'il aime : « Je t'aime, voilà ma liberté à ton égard, voilà mon absolu. Aussi je peux tout aussi librement te retirer mon amour. » Pourquoi le ferais-tu ? répondra l'autre. « Dès l'instant où tu veux soumettre l'amour que j'ai pour toi à une justification théorique, parfaite et supérieure. Dès l'instant où tu veux me soumettre à ces perfections du bien et du mal que tu as raisonnablement érigées en Vérités ! Dès l'instant où tu trouves de ma part être une exigence folle ce que je te demande : « Croire seulement (cola fide) » en mon amour. Dès l'instant où tu me juges fou ! Dès l'instant qu'il te faut le sol solide d'une autre vérité que mon amour, une vérité parfaite, c'est-à-dire intellectuelle, morale, raisonnable… religieuse. Il se crée alors entre toi et moi une différence de nature. — Je pourrais, à la limite, t'aimer comme toi tu aimes ton chat, ou même ta voiture, et te livrer ainsi aux dieux, à la logique, à la Nature… en attendant… Mais je ne pourrais t'aimer comme toi tu aimes ta femme… en te disant : « Nous sommes un ». Car en vérité, tu serais un esprit soumis à tes propres vérités, craintif. Tu serais pusillanime dans ton essence. Tandis que je suis un esprit libre dont “tu entends le bruit sans que tu saches d’où il vient ni où il va” (cf. jn. 3.8). Or, de même qu'on ne peut “tisser une pièce de drap neuf sur un vieux vêtement”, de même un esprit soumis ne peut être un avec un esprit libre : l'amour aime l'espace, l'amour est insoumis, l'amour aime la liberté, aussi ne déploie-t-il ses ailes qu'en moi. La crainte et la soumission ne sont pas dans l'amour. »
On ne peut donc interdire à Georges Braque d'affirmer sa liberté en cherchant un sens à la réalité.
Toutefois, ce qui me gêne dans la citation que tu nous apportes, c'est le sens de la vie qu'il défend, à savoir, que le sens de la vie serait de trouver la Perfection… comme si la perfection était l'ultime vérité que l'homme doit chercher de tout son cœur. Ainsi rejette-t-il un peu dédaigneusement la Nature qui, selon lui, « ne donne pas le goût de la perfection ».
C'est fort dommage, car je crois qu'il avait précisément touché à quelque chose de crucial en affirmant que « la nature ne donne pas le goût de la perfection ». En effet, « le goût de la perfection » vient, non pas de la Nature, mais de notre intelligence, la Nature n'étant ici que média malgré elle. Il n'est nul part écrit en lettre d'or dans la Nature que le périmètre d'un cercle est égal à son diamètre multiplié par π. C'est dans notre intelligence que nous déduisons cette vérité, ce dieu, en observant la Nature tel un Arbre du vrai et du faux. La Nature ne nous sert là que d'objet de recherche, d'excitation à notre « instinct intellectuel ». La perfection est un goût intellectuel qui se trouve à l'intérieur de l'homme, de l'homo sapiens. En vérité, la Nature nous tente !
La Nature elle-même ne dit ni n'évoque la perfection. C'est parce que nous pensons que nous lui faisons dire la perfection, et c'est en vérité nous qui disons et inventons l'absolu et le parfait : nous créons des dieux ! Le meilleur et le pire viennent de nous, non de la Nature. Car il est vrai — Braque a raison selon moi — que la Nature ne peut faire ni mieux ni pire. Elle ne comprend pas comme nous ce qu'est le périmètre d'un cercle, elle ne peut créer un vélo avec ses deux roues parfaites… et encore moins imaginer une cité hautement technologique dans laquelle vivrait une civilisation droguée à un bonheur de chimère. Et elle ne peut non plus créer cet « homme » chimérique de cette cité mystique, cet « homme » qui sait tout, connaît tout, et qui est parfaitement soumis à ses concepts parfaits et lumineux… totalement abandonné par sa liberté. Cela seul, c'est nous qui le faisons. Nous nous faisons chuter nous-mêmes. Il suffit de regarder l'actualité pour écouter ces ânes intelligents braire leurs concepts théologiques, politiques, économiques, scientifiques… et nous inventer le royaume des cieux sur terre ! L'âge d'or.
C'est encore une fois fort dommage que Braque ait rejeté si facilement ce qu'il voyait pour rester lié à cette obsession de la perfection commune à tous les hommes. Sans cela aurait-il peut-être entendu le murmure de la Nature, sa souffrance ! Sans cela, peut-être aurait-il écouté ce que dit le Nouveau Testament lorsqu'il dit que « la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement » (rom. 8.22). Car en observant la Nature qu'à travers de l'intelligence on ne peut faire d'elle qu'un lieu de fabrication. Ainsi en vient-on a rechercher l'objet parfait, l'acte inventif parfait, puis le génie créatif, le créateur comme prétendra alors comme lui aussi étant parfait. Fabriquer et créer sont en vérité synonyme. Et c'est à l'enfantement qu'ils s'opposent.
Enfanter est le propre de Dieu. C'est pourquoi, je le répète, le Christ ne se réfère qu'au Père. Enfanter c'est faire surgir à partir de rien, à partir de l'invisible, de l'insaisissable… à partir de l'esprit. C'est faire surgir à partir d'une intention amoureuse. Tandis que créer, c'est tendre à fabriquer une perfection à partir d'un ensemble de données déjà là. L'enfant est enfanté dans l'amour entre deux êtres, mais l'objet est fabriqué, créé, dans une conjonction entre l'intelligence et la matière déjà existante. L'imagination d'un grand peintre ne vaut pas mieux que celle de mon boulanger en somme. L'imagination du peintre a besoin de ses pinceaux, de sa peinture et de sa toile, tout autant que le boulanger a besoin de sa farine, de son établie et de son four. L'un et l'autre ne peuvent dire ce qu'ils ont à dire à partir de rien.
Ainsi y a-t-il d'abord le tolu-bohu (Gen. 1.2). Puis c'est à partir de là, c'est à partir de ce chaos où rien n'est encore distingué que va commencer l'acte créateur. C'est à partir d'un acte intellectuel où le pinceau sépare et retravaille les couleurs harmonieusement, où la main sépare la farine de l'épis et la retravaille avec l'eau que commence la création. C'est ainsi que le temps surgit… dès que l'intelligence paraît. L'intelligence, c'est la lumière : « Que la lumière soit ! Et la lumière fut. […] Jour un. » Le temps, c'est la première séparation sans laquelle les autres séparations ne peuvent surgir. Viendront ensuite les espèces… puis l'homme. En terme scientifique, c'est le mur de Plank dont il est question ici : voir « Deux mots sur l'éternité ».
« Le temps crée la possibilité de changements… la mort ne provient pas du temps », disait Chestov, « …et si le temps est aussi puissant que le croit la conscience empirique, les plus splendides espoirs de l'homme doivent être liés à cette puissance. » Puis, de rajouter : « Au commencement il y avait l'éternité immobile et sa sœur la mort. Quand le temps s'arracha des chaînes de l'inertie et de l'invariabilité, la vie surgit avec lui. Et depuis, la vie et la mort combattent entre elles. »
Le calvaire commence ici. Car la Nature, avec ses dieux, ses lois, ne peut aller plus loin, elle ne peut pas produire la perfection. Elle souffre. Le temps s'oppose à elle. Le temps lui met des bâtons dans les roues. Il empêche l'intelligence créatrice de produire un homme parfait, un homme qui serait à l'image de cette intelligence, un homme qui serait machine et homme-machine. Le temps murmure le devenir. Il fait soudain surgir un inconnu : le bien d'hier n'est pas certain d'être demain encore le bien. Le concept intellectuel créateur, qui dans l'absolu est parfait perdra… demain perdra la perfection qu'il avait le jour où on le découvrit. C'est le devenir qui règne. Il y a soudain une vérité au-delà du Bien. Il y a le meilleur !
« Le meilleur peut ne pas être raisonnable et le raisonnable peut exclure le meilleur » disait Chestov. Le meilleur, c'est le fils de l'homme, et le parfait c'est l'homme intelligent, l'homme arrêté dans sa vérité éternelle. Le meilleur, c'est le Père, et le parfait c'est l'idée de Créateur avec ses parfaits et immuables concepts. Chestov avait raison : « La notion de raison et la notion de “meilleur” ne sont pas juxtaposables ». Il faut que la dernière séparation ait lieu, celle du créateur d'avec celle du Père, celle de la perfection d'avec le meilleur. Il faut chercher Dieu au-delà de la perfection. Il faut chercher Dieu dans un monde où l'homme est maître du temps, où l'homme vit dans l'instant. Si Braque avait écouté le murmure de la nature, sa souffrance par laquelle elle se refuse à la perfection, alors peut-être aurait-il connu le meilleur. C'est dans la souffrance que la vérité dernière s'enfante, c'est dans le sang et la croix que meurt la perfection et que ressuscite ce qui est meilleur que la perfection.
Ce meilleur dont jamais la perfection ne verra le visage.
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
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