
7
Vous n'êtes pas identifié(e).
Le Christ est akklésiastique, sans église, mais il n'est pas systématiquement pour ou contre l'Église. Pareillement, le Christ n'est pas un Ange, mais Il n'est pas systématiquement pour ou contre leur rigoureuse justice par laquelle le monde se maintient dans un certain ordre. Car que sont les Anges ? Ce sont, d'une part, des forces conceptuelles ; et d'autre part, des forces empiriques, pratiques qui, surveillant dans la réalité la mise en œuvre de leurs concepts, veillent avec zèle à les préserver dans leur pureté lorsque les hommes les modèlent avec la matière pour les incarner. En fait, Dieu se sert librement et sans a priori de ces lois du bien et du mal qui sont en quelque sorte données par les Anges, étant elles-mêmes lumineuses comme le sont ces esprits obéissants ; et Il le fait sans se placer à coup certain en position d'ennemi à leur encontre. Mais surtout, Dieu se sert de leurs incarnations. C'est-à-dire qu'Il se sert des puissances collectives qui dans le réel tentent d'exprimer objectivement les vérités « angéliques » ; Il se sert de ces collectivités qui tentent de faire chair et faire vivre ces concepts lumineux de ce que l'homme définit comme le Bien, le Mal, la Justice. Dieu se sert donc des ekklésias, des états, des religions, des sciences… mais sans être systématiquement pour ou contre leurs actions et leurs paroles.
De fait, reconnaître l'utilité de l'Église en tant que puissance morale, sociale et objective n'est pas condamnable… pas plus que de reconnaître la raison en tant qu'autorité politique, scientifique et elle aussi objective. Je dis même que les nier en tant qu'autorités réalistes et régnantes est spirituellement un acte infantile, un caprice spirituel conduisant à l'ambiguïté et aux pires maux.
Le Christ lui-même ne nia pas leur autorité lorsqu'il nous est dit : « Le diable, l’ayant élevé, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre, et lui dit : Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi. » Le Christ ne nia pas ce droit aux puissances angéliques, par respect pour les hommes par les mains desquels elles acquièrent leur règne. Toutefois, il leur stipula qu'en ce qui le concerne, personnellement, il conservait pour lui la couronne de sa liberté ; ainsi a-t-il répondu aux puissances : « Retire-toi derrière moi, le satan ! » [luc 4]. C'est-à-dire : « Je t'interdis de te placer sur mon chemin, devant moi, et de juger mon vouloir et mon faire. Mais tu seras derrière, obéissant et te pliant à ma volonté. Ainsi donc, ta loi sur la pesanteur s'écartera lorsque je désirerai marcher sur l'eau, de même que ta loi sur la mort abdiquera lorsque je désirerai relever Lazare. Et si, un seul instant, tu n'abdiques pas, je te ferai sécher comme un figuier qui me refuserait son fruit. »
Aussi n'est-il pas étonnant que Jésus donna exactement la même réponse à l'homme ecclésiastique, c'est-à-dire à ceux qui se revendiquent du Christ mais qui veulent l'incarner raisonnablement, selon l'idéal matériel du bien et du mal, visible, tangible, mesurable : de manière objective et selon une loi. En effet, alors que les disciples trouvent insensé que le Christ se sacrifie et ressuscite dans l'incognito, alors qu'ils attendent de Lui qu'il règne ici-bas selon une Justice du bien et du mal… qu'il règne au niveau inférieur des anges et des concepts qui régissent la matière ; nous lisons : « Jésus dit à Pierre : Retire-toi derrière moi, le satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Le diabolique, tout autant que l'angélique, c'est cet homme qui veut établir la vérité comme une vérité conceptuelle que la réalité pourra incarner selon l'évidence visible, selon l'expérience pratique, ou selon des arguties intellectuelles. Il s'ensuit que l'État tout comme la Science ont une démarche ecclésiastique et qu'ils sont dans l'essence des autorités ekklsésiastiques. Et cependant, leur autorité est légitime ! Parce que voulues par les hommes. Nous leur devons donc un certain respect. Inutile toutefois d'espérer en elles, sachant que leur justice ne peut effacer notre dette, et sachant surtout que le Christ jugera leur volonté de nous condamner alors qu'il a effacé leur dette à notre égard : nous ne leur devons rien en terme de spiritualité et nous leur interdisons l'accès à ce terrain dans nos vies : « Je ne me sens coupable de rien » disait Paul [1cor 4.4].
Pour le chrétien, ce qui est donc condamnable, c'est de faire asseoir ces puissances en majesté, de leur obéir en tant qu'autorité spirituelle, de se soumettre à leurs concepts dogmatiques en ce qui concerne l'existence intérieure de l'homme : sa spiritualité. C'est-à-dire de leur octroyer une autorité éternelle. Car ici c'est leur donner la divinité… et c'est l'essence même du péché ! Et ceci est condamnable parce que c'est un acte d'adoration qu'aucun esprit angélique ne doit recevoir. « Garde-toi de m'adorer ! » dit l'ange à Jean alors qu'il tombait à ses pieds pour l'adorer [apo. 22]. Adorer les anges, c'est adorer des concepts du Bien et du Mal, c'est adorer une certaine Loi de la Création ou de la Physique en la disant « éternelle » (ainsi faisait déjà les Grecs) ; c'est élever les vérités terrestres qui administrent la matière comme étant des Vérités immuables. C'est être un « véritolâtre », et littéralement un idolâtre. L'athée, tout autant que le religieux sont des idolâtres ; et ce n'est que la forme et le vêtement de leur idole qui diffèrent, mais non leurs matériaux. Ce fait-là est donc le propre de la réalité terrestre, le propre de tous ceux qui la servent, de tous ceux qui estiment que le bien est d'abord collectif, et enfin objectif. Le seul bien qui soit divin est en vérité un bien individuel, non pas collectif ; et de fait subjectif, non pas objectif. Ce bien-là s'appelle le meilleur parce qu'il est au-dessus du bien. « Il faut chercher Dieu au-delà du bien », disait Chestov, parce que « le meilleur peut ne pas être raisonnable et que le raisonnable peut exclure le meilleur. »
Bref… L'Église (comme toutes les autorités objectives) est inévitable ; bien qu'elle ne soit pas indispensable. Bien plus : tant que le ciel et la terre ne passeront pas, il ne tombera pas de l'Église une seule de ses colonnes, de même que les vérités objectives ne cesseront pas tant que ce monde sera. Il y aura toujours des églises ; il y aura toujours des collectivités humaines qui témoigneront de Dieu de manière fausse, faisant de Lui une vérité objective devant ici-bas s'incarner, briller… changer LE Monde au lieu de changer DE Monde… et finalement régner comme un roi terrestre. Lutter contre l'Église comme si son éradication était une solution, ceci est une erreur ! Le Christ a dit à toutes les vérités objectives, à toutes les incarnations collectives, à toutes les communautés religieuses qui veulent ici-bas Le faire régner tel un Roi de la Terre… à toutes ces volontés humaines et trop humaines : « Retire-toi derrière moi, le satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » [mat 16.23]. Il ne les a pas anéanti ni annoncé leur abolition, mais il les soumet malgré elles, et contre elles-mêmes lorsqu'Il fait naître un homme particulier de Son esprit.
C’est pourquoi, alors que les États élèvent leurs Justices du bien et du mal, et même quand ils déchoient, ils peuvent encore avoir une utilité pour l'individu puisque Dieu peut encore tourner le diabolique à son avantage. En effet, l'homme qui soudain comprend que l'espérance politique est fausse se voit de ce fait libéré de son joug, du sortilège de la Vérité réaliste. Qui sait si cette « souffrance de la liberté » ne le poussera pas alors à supposer que l'espérance est Ailleurs, apolitique, adogmatique… subjective et non objective ? Le diable n'est-il pas le diable de Dieu ?
Il en est de même de l'Église, qui, lorsqu'elle parle du Christ, et même dans sa subversion, même dans son désir de rendre Dieu objectif, même dans son adoration charismatique, liturgique et dogmatique des anges, peut encore avoir une utilité pour l'individu. L'Église, dans sa déchéance même à une valeur apophatique par rapport à la Révélation. Apophatique, qui signifie découvrir Dieu d'abord par ce qu'Il n'est pas ! Car l'individu, en découvrant que l'Église n'est pas le corps du Christ et qu'elle ment à ce sujet… cet homme-là découvrira peut-être que le seul Temple de Dieu, c'est précisément l'individu, c'est lui, l'Homme… Et s'il le découvre, c'est parce qu'il a vu soudain un verrou sauter dans sa vie, une porte s'ouvrir vers l'extérieur : la porte de l'ekklésia faussement divine. La révélation « de miel » du Christ entrera chez lui après qu'une première « révélation » d'amertume concernant l'ekklésia ait écœuré son palais. Le miel, c'est la révélation dans ce qu'elle est réellement : une subjectivité. Le fils de Dieu est attaché au Sujet et à lui seul, non pas au collectif, non pas à l'ekklésia dont l'homme se libère soudain parce qu'elle a été révélée pour ce qu'elle est et contre elle-même. Le diable est le diable de Dieu.
Le Christ lui-même ne disait-il pas : « S'ils se taisent, les pierres crieront ». Il ose donc se servir des pierres, de quelque chose d'objectif, d'amer, pour faire ensuite régner ce qui compte le plus : l'existence individuelle : le « Je suis » ! Et ailleurs, Paul ne disait-il pas : « Quelques-uns, il est vrai, prêchent Christ par envie et par esprit de dispute […] animés d’un esprit de dispute et par des motifs qui ne sont pas purs […] Qu’importe ? Que ce soit pour l’apparence, que ce soit sincèrement, Christ n’est pas moins annoncé : je m’en réjouis, et je m’en réjouirai encore. » [phil. 1] L'apôtre aussi n'hésitait pas à se servir des mauvais esprits. Il retournait donc contre lui-même le diabolique, et il réitérait ainsi le mot du Christ lorsque celui-ci est face à ce que l'homme appelle le Mal : « Retire-toi derrière moi et obéis-moi ! » L'Évangile n'abolit pas encore… pas encore… il n'abolit pas encore le règne de la raison, de l'objectif et du général, du dogmatique, de la Loi, soit donc du diabolique. Il ne l'abolit que lors de la Résurrection, non pas avant ! Pour l'heure, tant que le terrestre demeure, c'est le règne des évidences qui mène les hommes. Règne qui ne peut toutefois résister au Christ lorsqu'il décide de conduire un homme hors de son emprise : dans le Royaume des cieux. Aussi ne faut-il pas être systématiquement contre la subversion du christianisme comme si Dieu était assez naïf pour croire que la terre puisse un jour connaître un nouvel Éden… Mais il faut plutôt s'en servir. Ainsi le disait Karl Barth : « L'Église est jugée par le Royaume de Dieu ». Et ce jugement consiste en ce qu'il n'y aura plus d'églises et plus de subversion du Christ dans la Résurrection… et seulement là : Le royaume des cieux seul.
La plus grande chute est celle qu'on fait du haut de l'innocence. · heiner müller
Hors ligne