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mercredi 3 juin 2009

American Sniper

AMERICAN SNIPER : LE MUJAHID CHRÉTIEN


À L’ATTENTION DES GUERRIERS DU CHRIST


AmSniper idéologie

L’Europe est certaine d’en avoir fini depuis fort longtemps avec la Chevalerie Chrétienne et ses moines-guerriers. Sa conscience de démocrate polie au fil des siècles n’a pas à ce sujet le plus infime doute. Les Chevaliers du Christ, pense-t-elle, appartiennent à un monde qui est mort depuis des siècles, et imaginer qu’un gouvernement européen puisse de nos jours armer ses militaires sous la bannière de Dieu afin d’estourbir et d’étriper ses ennemis, c’est là une absurdité des plus comique.

L’Europe se trompe toutefois. Car elle regarde l’Étendard de l’idéologie religieuse à nouveau déployé du côté des terres américaines et elle est incapable de se soustraire à sa séduction et à son autorité. Face à ce saint secours les États européens ont déjà cédé… depuis bien plus de temps qu’ils ne le croient d’ailleurs.

C’est aux États-Unis que sont réapparus les Mujahidin Chrétiens. Ils sont aujourd’hui armés et envoyés dans la plus grande légalité par l’État américain qui, bien sûr, les équipe de sa technologie en matière de science de la guerre. Ainsi devenus légaux, ces nouveaux Templiers sont pleins d’assurance. En outre, ils servent de véritables champions pour les soldats de l’Armée. Ils enthousiasment ceux qui aimeraient aussi briller d’héroïsme, et ils offrent à d’autres un sens spirituel à leur engagement militaire. Les voilà donc aller et venir dans leurs pays sous les applaudissements. Il sont là-bas les Godefroy de Bouillon et les Jean de Brienne du XXIe siècle, ces héros mythiques des Croisades du Moyen-Âge. Tout comme eux, ils sont vertueux, ils sont oints du ciel, et leurs exploits face aux barbares leur donnent cette image rassurante de sauveur ; aussi les médias se délectent-ils de conter leurs aventures à la population. Ils incarnent, de leur vivant, la victoire de l’Occident civilisé sous la bannière Sacrée et Immaculée de l’Armée des États-Unis d’Amérique.

Tel est le fameux sniper Chris Kyle. Il servit onze ans au sein des Navy Seal, les troupes d’élite de la marine américaine. Il était pour ses camarades – « The Legend (la légende) ». Le plus redoutable tueur de l’armée américaine : 255 « ennemis tués » dont 160 confirmés ! Il fut surnommé « le diable de Ramadi » par l’insurrection sunnite (al-shaitan Ramadi), et une prime de 80 000 dollars fut proposée sur sa tête. En vain cependant. Il rentra chez lui, raccrocha son fusil, s’occupa de sa famille puis savoura sa gloire. Car il fut bien sûr décoré de la Valor device, reçut de multiples distinctions pour ses états de service et fut continuellement invité sur les plateaux télé en tant que héros national. Son livre, American Sniper, où il raconte ses exploits, eut bien entendu un grand succès. « Tous ceux que j’ai tués étaient mauvais », écrit-il, et « j’avais une bonne raison pour chaque tir. Ils méritaient tous de mourir. » « J’ai adoré car j’ai vécu les meilleurs moments de ma vie », ajoute-t-il. De plus, finit-il par dire : « Là-bas, en Irak, je voulais que tout le monde sache que je suis chrétien, et un féroce guerrier de Dieu. »

C’est très exactement ce profil de Chevaliers du Christ que Clint Eastwood met en exergue dans son film American Sniper où il adapte la biographie de Chris Kyle. Tout commence par une prédication dans une Église protestante et toute la trame s’égrène ainsi : la guerre est justifiée religieusement ! Eastwood met directement l’onction du Christ sur la tête du sniper, sur son fusil et sur ses balles meurtrières. « Il a reçu un don spirituel » nous dit-il. La compréhension de l’humanité par le réalisateur américain est aussi stupide que sa lecture de l’Évangile. Il existe sur terre, affirme-t-il, trois sortes d’hommes : les brebis, les loups et les chiens de berger. Or, Chris Kyle est de la race des chiens de berger, c’est-à-dire de celle des pasteurs, des évêques et autres « serviteurs de Dieu » appelés pour protéger le troupeau. Fusil en main, le sniper est littéralement envoyé par Dieu pour protéger les brebis chrétiennes des loups barbares de la Mésopotamie qu’il se doit d’escagasser comme dans une partie de tir aux pigeons. Bien que le film se déroule dans un cadre moderne, il nous immerge absolument et totalement dans une idéologie mystique qui nous vient directement du Moyen-Âge. En vérité, le film est vomitif, écœurant, effrayant. Les dieux sont de retour au sein des armées et ils sont désormais équipés, non plus de glaives et d’arbalètes, mais d’armes aux technologies les plus sophistiquées.

Le slogan américain porté au cinéma par le vieux Eastwood est somme toute fort simple : « l’armée des États-Unis, c’est l’armée du Christ ! » Non, vous n’êtes pas endormis et nous sommes en 2015… Le pays qui se prétend être l’un des plus civilisés de la planète tient un discours qu’il est allé récupérer dans une théologie datant des Croisades. Cela nous rappelle, hélas, cette Allemagne démocratique qui au XXe siècle était riche en culture, en penseurs et en technologie de pointe, et qui pourtant se vautra dans le nazisme avec son idéologie politico-mystique, laquelle promettait alors, elle aussi, un âge d’or sur terre qu’une race supérieure devait instaurer. Ce film est littéralement – bien que le scénario prenne un ton doucereux – fondé sur une pensée au profil psychologique subtilement malade puisque son ossature est celle des valeurs de la civilisation : moralité, culture, rationalité et technologie. C’est là, précisément, la marque des pires tarés de l’Histoire.

Clint Eastwood a trouvé dans la figure de Chris Kyle la justification de sa propre identité, de sa propre morale et de sa « théologie » sanguinaire de la Guerre Sacrée. Au travers de Chris Kyle ce sont les regrets d’Eastwood qui en réalité sautent aux yeux ; les regrets d’Eastwood de ne pas avoir 60 ans de moins pour pouvoir partir en Irak. Pour quoi faire ? Pour pouvoir entrer, lui aussi, dans la compétition. Pour qu’il puisse battre le record des 255 tués du sniper texan puisque la piété se mesure en nombre d’infidèles tués – dans un camp comme dans l’autre. « Tuez-en le maximum ! » nous dit pour la énième fois de sa carrière le cow-boy justicier, l’inspecteur Harry, apôtre de la loi du talion… lui qui cette fois s’est incarné dans le Croisé U.S. Chris Kyle pour de nouveau chanter son « Dieu est avec nous ! »

Ainsi donc, il est à craindre que l’Europe, subrepticement, soit gagnée par cette fièvre du christianisme US à l’esprit musulman avec ses mujahidin chrétiens ; soit de manière très protestante, c’est-à-dire directement à partir du modèle « armée de Dieu » des Américains ; soit de manière indirecte, par un nationalisme de terroir dans lequel le catholique rêve de retrouver sa vigueur d’antan. Que reste-t-il aux chrétiens dès lors ? L’athéisme ? Voyons, lui aussi est plein du chant nazi : « Dieu est avec nous, la Vérité est avec nous et régnera par nous ! » — Ainsi donc, il ne reste qu’une seule chose à faire : il faut vomir Eastwood et toute cette clique des « Dieu est avec nous ». N’est-ce pas par là que Dieu commence ? Quand on cesse de vouloir Le rendre victorieux, sage, bienséant, héroïque et même saint… Quand on cesse de vouloir le faire Roi et conquérant politico-moral dont les jugements seraient inattaquables.



Ivsan Otets


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Digne héritier de Polyphème, le Cinématographe constitue un spectacle qui, loin de susciter la pensée, la fige en réquisitionnant toute l’attention pour sa supercherie pyrotechnique.

Stéphane Zagdanski, La mort dans l’œil, ii, domination.

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Les Tudors

LES TUDORS


SÉRIE TV


Tudors série

Il est fort probable que l’historien professionnel aurait bien des choses à dire quant à la réalité historique dont prétend témoigner cette série télévisée. À n’en pas douter, les aventures du roi Henri VIII d’Angleterre dans une Europe en pleine mutation nous sont relatées ici en tant qu’interprétation particulière, et pour les besoins d’une production cinématographique mondiale. Car les quelques données que l’Histoire a bien voulu nous léguer nous laissent en vérité avec d’innombrables questions. C’est pourquoi les certitudes historiques dont le cinéma veut nous convaincre sont une malice de sa part, laquelle malice est son essence propre. Il convient de rappeler que le cinéma n'est pas un art, mais seulement une grosse usine, et tout réalisateur n'est qu'un simple patron d'industrie ; il fabrique un produit voué au divertissement ou à l'information intellectuelle. Mais son média est trop emprisonné dans la réalité du temps et de l'image, aussi l'esprit le fuit-il, car l'esprit interroge le sens, hors du temps réel et contre l'évidence visible. Et alors que Baudelaire faisait déjà remarquer que « la photographie a été le refuge des peintres manqués », de même, le cinéma est-il le refuge des écrivains ratés devenus scénaristes. Ou encore, comme le dit Stéphane Zagdanski : « On ne fait de bons films qu'avec de mauvais livres. »

Toutefois, il faut reconnaître le colossal travail industrieux réalisé par cette série Les Tudors. Un ouvrage énorme, assommant, tant il nous écrase sous la perfection d'un décor dont la beauté et la diversité des costumes nous font plonger cinq siècles en arrière, dans un autre monde, nous enivrant par l'opium qu'on inhale doucement au narguilé de l'écran. Tout y est beau. L'argenterie et les boiseries reluisent de propreté sous des projecteurs disposés avec minutie. Tout est somptueux. Les vêtements fraîchement repassés et les coiffures sorties des procédés modernes sont d'une esthétique idéale ; les hommes et les femmes à la peau de velours sont d'une perfection digne des meilleures retouches informatiques, etc., etc. Même les décapitations sont belles. Quant aux meurtres des innocents, ils sont si emphatiques qu'on en oublie, non seulement leurs sacrifices, mais on trouverait presque leurs souffrances méritées. Bref, « l'image est hygiéniste ; elle veut se débarrasser de ce qui peut souiller la pureté idéale à laquelle elle aspire. Et l'image est nazie ; car son dessein est une solution définitive de la question du temps, c'est-à-dire l'annihilation de la réalité considérée comme un immense et insupportable rushe d'elle-même[1]. » L'image efface donc le réel pour en créer un faux. C'est ainsi que les nobles du 16e siècle, bien qu'ils étaient sales comme les porcs, avec leurs maladies de peau, leurs poux et leurs odeurs de crasse qu'on masquait sous des couches superposées de parfums… tout cela disparaît par le sortilège du cinéma, ce valet de la technologie. La clique du tyran, avec ses femmes boulimiques de pouvoir, se voit donc affublée de continuelles circonstances atténuantes pour se transformer en une communauté de bonne volonté.

Mais tout cela est de bonne guerre et une telle critique n'a guère de valeur. Le cinéphile arguera toujours, avec condescendance et sur un ton de pitié, ne vouloir que divertir savamment le spectateur, en le flattant d'avoir aujourd'hui assez de recul critique pour faire la part des choses. En vérité, quelque chose de bien plus grave se cache derrière cette esthétique naïve de l'image ! Car c'est précisément la capacité critique du spectateur que le cinéma supprime en l'enchantant par un habile hypnotisme. Bien plus ! ce soi-disant recul critique du public n'existe quasiment jamais en fait ! Et c'est de cette absence que le scénario cinématographique profite. Il s'y glisse et y serpente, atteignant ainsi la pensée de son auditoire pour la modeler selon ses vues. — Imaginez désormais faire un bond de quelques siècles dans le futur, vers l'an 2500 par exemple. Que feront les héritiers de la production des Tudors ? Ils pondront cette fois l'histoire d'Hitler, et, à l'instar de ce taré d'Henri VIII, ils nous feront pleurer sur le sort d'un Führer sanguinaire du 20e siècle, faisant de lui le portrait d'un homme malheureux qui cherchait finalement le bonheur désespérément. De nos jours, un scénario de ce genre conduirait fort justement ses auteurs devant les tribunaux, aussi préfèrent-ils laisser Hitler aux soins futurs de leurs petits enfants. C'est pourquoi ils ont opté pour une histoire vieille de cinq siècles, s'étalant de 1520 à 1550 environ. Le temps laisse ici suffisamment d'espace pour ne plus offenser personne et risquer une attaque frontale. Bien au contraire, le monde s'amusera de l'Histoire lointaine, et l'on pourra faire sortir de l'usine cinématographique un produit hautement rentable : on fera semblant de lire l'Histoire pour mieux oublier ce qu'elle dit.

Durant trente-huit épisodes, on encense donc le roi autocrate, sa noblesse rampante et son clergé de cinglés. On s'agenouille à n'en plus finir devant les « Your Majesty » et les « Your Grace », tandis qu'à force de répétitions ce geste de soumission apparaît vertueux. Et le spectateur est au rendez-vous. Il se délecte. Pourquoi ? Précisément parce qu'il a de nos jours exactement la même attitude obséquieuse devant les nouveaux visages de l'autorité. Il montre au quotidien la même révérence envers ses dominants. Il les envie, il les désire, il veut être introduit dans leur cour royale. Lui aussi veut jouir de leurs pouvoirs : il les aime. C'est ainsi que les politiciens, les banquiers et les riches de toutes sortes, les stars de la musique, du sport et de la télé… sont adorés par un peuple aussi débilitant et aveugle que celui du 16e siècle. Quoi de plus normal si celui qui a dix propriétés, deux jets, quinze voitures et dix serviteurs regarde la masse comme inférieure ? Et qu'importe si le journaliste dont le salaire avoisine 200.000 euros mensuels vient faire sur les ondes sa leçon aux bénéficiaires du RSA ? De même, la star de cinéma au cachet de 500.000 euros n'a-t-elle pas le droit de pleurer sur le sort des pauvres alors qu'elle fait la promotion du film où elle incarne précisément un miséreux ? Et pourquoi le sportif ne gagnerait-il pas 1000 euros de l'heure pourvu qu'il dédie sa victoire à l'ouvrier fatigué ? Eh quoi ! le juge quittant son 300 m2 dans sa dernière Mercedes vient ce matin au tribunal pour mettre à la rue trois familles – n'est-ce pas son droit ? Tous n'ont-ils pas le pouvoir ? Et le pouvoir n'est-il pas si majestueux qu'il nous contraint à lui obéir ? Peut-être fera-t-il de moi un de ses nobles si j'appends suffisamment à l'aimer, à le servir et à lui être fidèle… mais surtout, si je prie les dieux pour lui ! Pour le reste, qu'on envoie au diable quiconque accuse le pouvoir d'être éduqué pour s'élever sur la déchéance de son prochain. Les rois, les nobles et l'église, tout comme les riches et les célébrités d'aujourd'hui, ne courent jamais après le pouvoir, voyons ! Ils ne sont que les humbles serviteurs et le témoignage vivant du glorieux destin de la civilisation – comme l'a été ce roi qui savait si bien décapiter ses femmes.

Lorsque la mort mettra tous les Henri VIII de tous les temps, avec leurs vedettes et leurs puissants, le nez dans le crottin qu'ils nous ont laissé ici-bas, alors qu'ils se servaient des peuples comme marchepied à leur statut, je ne verrai, en ce qui me concerne, aucune raison de ne pas s'en réjouir. Quant aux peuples à genoux, et souriant de surcroît d'avoir eu l'honneur de servir de serpillière aux narcissiques régnants sur le monde, je ne vois rien qui puisse les priver de tremper le nez dans la même soupe. N'ont-ils pas continuellement servi avec zèle les dominations en y sacrifiant leur sang ? Enfin, venons-en aux pires d'entre ces pires. Ceux qui trouvent l'Histoire de ces autorités des plus belles et des plus romantiques, au point de la justifier sous les masques du pédant cinéma ; je ne vois rien qui puisse priver ces gentilshommes du même feu que la mort allumera pour brûler les pellicules de leurs productions cinématographiques. La mort et le mensonge ne sont-ils pas déjà dans l'œil de leur caméra ?



Ivsan Otets

[1] Stéphane Zagdanski, La mort dans l'œil, p. 60.


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[…] le cinéma purge l’être humain de son individualité et de son imagination, assume la poésie dont la littérature possédait auparavant les clés, guérit la vie d’elle-même en transformant le spectateur en engin à visions.

Stéphane Zagdanski, La mort dans l’œil, vii, dévastation.

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Dexter Morgan

DEXTER MORGAN


SÉRIE TV

Dexter série

Le sang ne ment pas pourrait être le slogan de Dexter Morgan. Devenu flic après des études de médecine, il est en effet spécialiste de l’analyse du sang au sein de la police de Miami. Mais pourquoi affirmer que le sang est la vérité ? Simplement parce qu’il est, pour le héros de cette série télé, l’arme par excellence lui servant à démasquer les coupables.
Il y a cependant quelque chose de gênant dans cette passion du sang. C’est le relent amer du dogme de la race pure qui sous-tend tous les épisodes. Nous connaissions le type de flic au grand flair, tels Columbo, ou celui à la volonté de fer, tel que l’Inspecteur Harry, et ceux, très à la mode, qui usent de l’expertise scientifique à n’en plus finir, tels les Experts. Mais l’enquêteur au « sang-seul » est ici fort original. Vous me direz peut-être que je fabule en prétendant discerner dans le scénario l’arrière-goût d’une doctrine de la race pure. Il est pourtant bien question pour ce policier de distinguer le coupable de l’innocent, non plus par ses actes, mais par la nature du sang !

La prise de conscience éventuelle du coupable et l’idée qu’il puisse changer, cela n’est pas envisagé. On nous dit que le coupable est un être irrécupérable, un monstre dont la mort est justifiée. Un être dont l’impureté est impossible à laver. Le mal est dans son sang, dans sa nature. Il est prédestiné à être ce qu’il est sans jamais pouvoir devenir autre. D’ailleurs, l’idée de prédestination des êtres est le fil conducteur de cette série. Une espèce de destin auquel nul n’échappe, un karma déterminé à l’avance fait de l’un, quoiqu’il fasse ou décide, l’être du bien, et l’autre, l’être du mal.

Le ton et donné dès le début avec talent par le thème de la gémellité. Les 2 frères Dexter et Brian sont du même sang, ont la même volonté de tuer, mais l’un est tourné vers le mal et l’autre vers le bien. Le « bon meurtrier » est justifié par la morale, ce qui lui autorisa d’ailleurs à devenir policier. Enseigné par son père qui fut son tuteur, son sang fut donc purifié dès l’enfance par l’enseignement d’un code et de ses préceptes. Cette obéissance parfaite aux lois morales a fait de Dexter Morgan un justicier, un purificateur. Son frère, quant à lui, sans loi et sans père n’a pas été purifié. Il aura le sang impur et sera irrécupérable.

Toute la série est tournée vers cet élan religieux, comme dans l’incognito. Le totalitarisme d’une nature luttant contre une anti-nature va crescendo. Pourtant, voyant combien la justice manichéenne de Dexter Morgan pourrait choquer le téléspectateur, les scénaristes vont sans cesse essayer de convaincre le héros de changer, de rentrer dans le rang. Il se mariera et aura même un enfant. Toujours à la limite de voir démasquer sa vie cachée de justicier sanguinaire, et bien qu’il ne la regrette jamais, étant certain de faire le bien, il va cependant s’épuiser. Aussi tendra-t-il de plus en plus au changement et à la stabilité sociale.
C’est par ce biais que la prédication de l’élection va atteindre son paroxysme. En effet, un Élu ne peut changer, il ne peut résister à l’appel de la Justice. Aussi Dexter Morgan va retomber de plus belle dans sa vocation quasi religieuse. Renversant la situation de soupçon à son égard, les scénaristes vont tuer son épouse pour nous gagner à sa cause, pour que nous réclamions de l’Élu qu’il retourne à son œuvre sans plus jamais se questionner.

Nous voilà bien loin de l’humanité de l’inspecteur Columbo, l’étourdi. Fini son chien de clown et sa voiture d’un autre temps. Fini l’inspiration de sa femme. Fini ses continuelles compassions pour l’homme, même pour le meurtrier. Dexter Morgan est dans un autre monde. Il reflète fort bien ce que nos sociétés sont en train de nous bâtir. Une Justice, non plus seulement mécanique, non plus froide, mais consciemment tournée vers l’idée que juger ne sert plus de punition. Le droit n’est plus là pour élever la conscience du coupable. En effet, la Justice se transforme en un acte naturel par lequel le faible doit mourir. Elle devient totalement dénuée d'âme. Elle se révèle finalement pour ce qu'elle est : une force impétueuse qui ne pense pas et n'œuvre pas pour l’homme, mais pour la nature elle-même. Elle est écologique !

Avec de tels messies, l’humanité n’a plus droit au miracle. Le sang ne ment pas, nul ne peut changer de nature. Il faut éradiquer ceux que l’analyse sanguine déterminera comme races inférieures. Telle est la promesse de ces héros pleins de dextérité, héritiers du nazisme. Ils ont appris à construire leurs camps d’extermination au milieu de nos vies quotidiennes, ils ne s’isolent plus. Ils sont sans honte puisqu’ils sont élus pour que règne la race des justes. — Misère des malheurs misérables.



Ivsan Otets


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Le cinéma serait, affirme l’insensé Epstein, le meilleur moyen de psychiatrisation globale du peuple […]

Stéphane Zagdanski, La mort dans l’œil, v, fascination.

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Au-delà

AU-DELÀ


LA CONSPIRATION DES MORTS

Au-delà affiche

Avant d’être le dernier Eastwood, Au-delà est en réalité le titre du livre écrit par la journaliste de France 2 que Cécile de France interprète dans ce film. Celle-ci, après avoir frôlé la mort et vécu une expérience intérieure troublante, va perdre son statut de star médiatique puis deviendra, dira-t-elle, « victime de l'étroitesse d'esprit » de son entourage incrédule devant son témoignage. Après une brève enquête d’une poignée de semaines, elle rédige un livre et rend compte de son accident : « J'étais connectée à un autre monde, un lieu où régnait la paix et la tranquillité. » Et bien qu’elle écrive ne pas encore comprendre véritablement ce qu’elle a expérimenté, elle s’empresse de conclure : « Il paraît évident que la route sera encore longue avant que nous soyons enfin capables d’aborder la mort et ce qui fait suite avec un minimum de bon sens. »

On se moque ouvertement de nous ! Car à l’instar de leur journaliste parisienne faisant la promotion de son livre, Eastwood et son scénariste ont fait une enquête de collégien sur les cas de mort imminente. Étant dès lors en phase avec ce nouveau marché des opiacés religieux, ils nous présentent une histoire habilement vendeuse mais guère plus profonde qu'une comptine pour bambins. En effet, voyant que ce thème est largement à la mode dans notre siècle en recherche de spiritualités ingénues, ils se sont empressés de produire un film dont il est certain qu’il les a autant enrichis qu’il a appauvri le sujet si sérieux de la mort. La route sera longue avant que nous soyons capables d’aborder la mort avec un minimum de bon sens, nous disent-ils. C’est ici le vœu de la mort ! non celui de la vie, elle qui est si riche, si chamarrée, et emplie de contradictions à épuiser le meilleur des bons sens. Face à l’Histoire philosophique et religieuse, avec ses innombrables ouvrages et ses vies entières consacrées à traiter le sujet, voici qu’une clef nouvelle a été révélée aux ouvriers de la caméra, et cela, après quelques renseignements glanés ici et là sur les expériences paranormales : « Il faut aborder la mort avec du bon sens ! » Pour dire une telle ânerie, il est certain qu’ils n’ont rencontré qu’une mort raisonnable, ou plus exactement, conforme à leur raison, c’est-à-dire à leurs intérêts. La mort se rit bien d’eux, tout autant qu’elle trompe le spectateur s’extasiant devant ce mot qu’elle leur a suggéré — tant elle est rusée. Quiconque aborde la mort avec « bon sens » fait très exactement ce que celle-ci attend de lui pour le vider de son sang. Car, s’il est une chose raisonnable, c’est bien la mort, elle dont la certitude est incontestable à notre raison qui s’y soumet lâchement. Et s’il est un être déraisonnable, c’est bien cet Homme qui s’est mis en tête, tels un impie et un rebelle, de tuer la mort, ainsi que son maudit bon sens et son inflexible et rigide évidence.

Le film « Au-delà » doit être regardé dans la ruse qu’il contient, c’est-à-dire en liant le début à sa toute fin. Dès la dixième minute, George Lonegan (Matt Damon), ce médium devenu simple ouvrier après avoir cessé ses pratiques occultes, accepte exceptionnellement de donner une séance à un ami de son frère. L’homme en question est d’origine grecque et s’appelle Christos, c’est-à-dire Christ. Nous apprenons que son épouse décéda à l’âge de cinquante ans, après une longue maladie. Et ce que va « révéler » le médium, c’est que Christos était amoureux de l’infirmière qui s’occupa de sa femme durant quinze années, mais qu’il ne le révéla à personne tant il se sentait coupable. Or, cette infirmière s’appelait June, qui correspond à l’épouse de Zeus dans la mythologie grecque, soit donc, la reine dans le ciel. Le discrédit est donc d’emblée jeté sur le Christ. D'une part, l’église chrétienne y est vue comme moribonde et malade, c'est June, l'épouse ; tandis que le Christ, soupçonné d’aimer secrètement depuis longtemps les cultes païens, se voit désormais obligé de passer le relais aux sciences occultes pour donner des réponses à l'humanité quant à l’après-vie : c'est la visite de Christos auprès de George le médium. Une courte scène mettra d’ailleurs en exergue l'incapacité ecclésiastique à questionner les morts. En effet, lors de l’enterrement du jeune Jason, son frère Marcus n’obtient aucun éclaircissement de la part du prêtre catholique ; la cérémonie sera expédiée sans authenticité, tandis que le prêtre congédie Marcus et sa mère, conformément au temps imparti pour un tel service religieux. Le christianisme est ici réduit à la va-vite au simple exercice administratif d'une église monnayant la mort sans la questionner réellement ; il est mis en porte-à-faux par rapport au médium, lui qui sait faire parler la mort, offrant à celui qui cherche avec inquiétude, tel le jeune Marcus, une réponse à la disparition d'un proche.

Bref… il faut remplacer le couple Christ-Église par un nouveau couple capable d’apporter des réponses individuelles et intelligibles concernant la mort et l’après-vie. Un couple spirite capable de consoler les vivants sans les angoisser, de leur faire entendre un discours lénifiant sur le trépas des vivants, de prononcer des paroles pleines de bon sens, des mots de bonheur et non de malheur ; un couple qui rend enfin plausible une vie post-mortem tant elle devient bienheureuse pour tous ! Un couple sans religion, et bien que hautement moral, disposant d'une théorie aussi simple qu'alléchante et à la portée de tous ; une doctrine qui prend bien soin d’éluder tous les problèmes liés aux conséquences de nos choix, à la justice et à la conscience. « Voyons monsieur, nous rétorquera-t-on, l’homme moderne en a fini avec la culpabilité, il est un sage, il ne mérite que la béatitude éternelle, il en a fini avec ces antiques religions qui lui reprochent continuellement de ne pas incarner une justice parfaite. »

Ce nouveau couple apparaît à la fin du film, alors que George, le médium américain, et la journaliste française, s’embrassent dans un amour naissant et romantique. Voici le couple moderne ! Il est ouvert sur la réalité raisonnable des sciences de la mort, une science simple et qui s'acquiert sans effort : il suffit de voir la mort comme une super-vie, et non plus comme la fin du vivant. C'est la conspiration des morts sur les vivants en réalité. Est-ce utile de vous donner le prénom de la journaliste que joue Cécile de France ? Je pense que tous auront compris la nécessité qu'a eue le scénariste de l’appeler Marie : la boucle est bouclée.

Si en grande partie l’Église récolte ce qu’elle a semé, elle qui se vautre sur toutes les couches religieuses et mystiques depuis des siècles… en revanche, faire la leçon au Christ montre combien les craintifs de l’au-delà ont besoin d'oublier hypocritement que le christianisme établi n'est pas la personne du Christ. Eux qui se vantent de pouvoir faire parler votre ancêtre, pourquoi ont-ils si peur d'interroger le Christ ? En vérité, s’il est une chose devant laquelle la mort ne peut plus parler et son au-delà est rendu muet, c’est bien le tombeau vide du Christ ! L’au-delà a besoin de tombeaux remplis pour faire entendre ici-bas la voix rauque de ses morts. C’est pourquoi la vérité dernière du Nazaréen est déroutante et déraisonnable, tel l’écho inaudible de son tombeau vide ; et la plus puissante expérience, la plus intime conviction suggérée à l’homme assoiffé de se rassurer, ne sauront jamais rendre compte de l’après-vie du Christ. En effet, pour ce dernier, il n’y a pas d’après-vie, il y a la Vie-à-venir sortant hors du bon sens de la vie présente ; car ici-bas, ce n’est pas la vie, aussi n’y a-t-il pas d’après-vie à cette vie présente qui n’est pas encore la vie, mais seulement l'ombre de la mort.



Ivsan Otets


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L’infinie diversité du monde offre pour la première fois à l’homme le moyen matériel de démontrer son unité. Un prétexte de communion universelle […] s’offre à tous […]

Élie Faure à propos du cinéma, dans son Introduction à la mystique du cinéma
cité par S. Zagdanski, La mort dans l’œil, v, fascination.

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Gran Torino ou Saint Eastwood ?

GRAN TORINO OU SAINT EASTWOOD ?


À L’ATTENTION DES SPECTATEURS
Clint

La vieillesse semble recéler une aptitude particulière — elle manifeste, parfois de manière éclatante, les tendances qu'un homme a eu durant toute sa vie. Ne dit-on pas que « le temps déploie les plis cachant la fourberie [1] » ? De fait, si le talent d'untel n'était qu'un leurre, sa vieillesse le trahira en dévoilant la chose, et l'humiliation sera à la mesure de ce dévoilement. Si, par contre, le talent était réel, il se peut que les rides du temps l'aient si bien poli, que ce don éclatera en plein jour et se tiendra en majesté tel un dieu aux cheveux argentés. Ainsi, le vieil homme quittera notre bas monde sous les applaudissements, les poches pleines des récompenses du juste.

Tel est le cas de Clint Eastwood, et notamment dans son dernier film « Gran Torino ». Ses qualités s'y dévoilent « brillamment ». Car cet homme, depuis toujours témoin du « bien » contre le « mal », cet homme de la juste Justice et de la morale salvatrice… démontre dans ce travail cinématographique combien il s'est purifié de ses imperfections majeures. Le métal de ce Maître des vengeances a traversé avec brio la fournaise du temps, et, sortant de ce confessionnal, il semble avoir abandonné les violences de ses habituels châtiments contre les êtres nuisibles. — Que nenni… niet ! pensez donc… car l'homme est talentueux et fort rusé. D'ailleurs, comment aurait-il pu laisser son bel instinct de Vengeance au tapis, lui qui, durant plusieurs décennies, l'a servi avec ardeur et intégrité ? Un tel abandon n'est dans ce film qu'une illusion scénaristique banale — celle de la métamorphose. Il lui a suffi de camoufler sa belle vengeance sous une autre peau. Ainsi, tous les critiques, benoîts, lui octroient bêtement la récompense du Génie !

C'est donc cette métamorphose de l'homme juste qui est au rendez-vous… à la fin du film… comme une sucrerie de bonne conscience donnée au spectateur. Relevons d'abord que le héros de Gran Torino, joué par Eastwood, n'est pas seulement le type même de l'Ancien émérite — il est le juste, le parfait, et quasiment un Saint.

Le prêtre, après la confession du vieil homme, dira lui-même, étonné : « c'est tout ! » Et oui, le vieux sage, durant toute sa vie, ne s'est pas souillé. Jeune marié, il a volé un furtif baiser à une autre femme lors des festivités de Noël. Enfin, une fois une seule, il a omis de déclarer 900 dollars de bénéfice au fisc : c'est tout ! Ha oui, bien sûr, il a tué. Mais là n'est pas pécher, là, l'homme était victime : il servait son pays en guerre ! Et puis, son demi-siècle de regrets amers, dans la souffrance, cela lui vaudra l'absolution sans discuter. Ajoutons qu'il fut un fidèle travailleur, dans une firme “nationale” : Ford. Il reçut pour cela un belle Récompense — la magique voiture de Starsky & Hutch, la Ford Gran Torino. Ainsi est confirmé l'adage lu dans la bible des Temps modernes : Ta voiture est selon ton mérite, elle incarne ton bonheur et la faveur du ciel sur toi. Notons encore que notre honnête travailleur a un atelier personnel, une caverne d'Ali Baba des outils du parfait bosseur ! Tous achetés honnêtement les uns après les autres au fil des ans. L'homme est pratique, il ne regarde pas les nuages et pense avec les mains. Ainsi, fut-il logiquement un brave époux, ayant eu la meilleure femme du monde. Hélas, il subit les avaries d'enfants ingrats, lesquels se laissent avaler par l'immoralité, cette impiété de la modernité qui ose déplacer les bornes anciennes.

Cependant, il ne faut pas s'y méprendre — bien que droit et légaliste, l'homme est bon — d'une bonté héroïque même. Et où va-t-il manifester sa bonté ? Auprès d'un peuple élu… voyons ! Seuls ces gens-là sont dignes de recevoir la protection des anges de notre Moïse américain. Car la sécurité bienveillante de cette Justice du Nouveau monde n'est donnée que selon les mérites. Ainsi, le vieux sage ira-t-il protéger et éduquer ses voisins : ce sont les Hmong. Cette ethnie des pays d'Asie fut accueillie en terre promise, en Amérique. Et son refuge y est mérité. Les Hmong n'ont-ils pas aidé à combattre les communistes durant la guerre du Viêt Nam ? Bien entendu, il n'est pas question de dévoiler qu'ils furent abandonnés par les Américains en 1975, lorsque ces derniers se retirèrent du Viêt Nam. Représailles et persécutions s'ensuivirent donc. En Asie, de nos jours, les Hmong sont encore considérés comme des « traîtres » et maltraités pour cela.

Bref… le vieil homme, sentant le souffle de la mort sur sa poitrine, va finalement métamorphoser habilement sa légendaire Vengeance de la Justice. La juste rétribution était auparavant une figure de violence envers les coupables, mais ici, notre héros prend contre lui-même la violence — il meurt et devient un Sacrifice. La figure est désormais Christique. La métamorphose a fonctionné admirablement, car la vengeance n'est pas amoindrie, au contraire, elle est fortifiée ! En effet, le Sacrifice permettra d'abord l'arrestation du gang des jeunes voleurs paresseux ; enfin, il servira de leçon moralisante à la famille du vieil homme, lors de son enterrement — le prêtre jouant alors le rôle de prophète du défunt. Ainsi donc, le statut de la vengeance est confirmé et augmenté. Car, en retournant la violence contre le juste, contre celui qui est habituellement le bras de la Justice, la culpabilité des condamnés perd tout espoir de pardon. La Vengeance, s'appuyant sur le sacrifice de la Vertu, reprend en filigrane les mots de Dante, ceux inscrits sur les portes de l'Enfer : « Vous qui entrez, perdez tout espoir. »

Si le spectateur semble d'abord perdre l'émotion qu'offre habituellement l'extermination des pécheurs, en réalité, il y gagne ! Car, premièrement, la culpabilité des malfaisants est irrévocable ; deuxièmement, le bras vengeur a bonne conscience puisqu'il se sacrifie volontairement ; enfin, le vieux sage évite les affres de la maladie puisqu'il se sait condamné par les médecins. Remarquons enfin que le bras de la justice a augmenté sa force par le nombre. En effet, l'antique héros solitaire, ce vengeur trop marginal et provocateur, est enfin entré dans le rang, pour ne pas dire dans les Ordres — la Vengeance est enfin devenue une force impersonnelle organisée : l'administration de la Police dans la Cité. Elle seule pourra orchestrer efficacement, et proprement, l'extermination totale des ethnies non-élues, celles qui tirent sur la vertu, se moquent du travail… et dégradent les belles voitures avec des gribouillis indécents.

Dans Gran Torino, c'est la vertu qui est victorieuse, seulement elle. Et cette vieillesse d'Eastwood, combinant « morale, sacrifice et vengeance », incarne bien cet homos hollywoodien religieux rempli de talents, mais sans génie aucun. Celui qui cherche du génie ne le trouvera pas dans ce film. Or, le talent sans génie, c'est la médiocrité rendue sublime. Ainsi l'a dit un philosophe russe : « Les gens vertueux sont irrémédiablement médiocres. »
Gran Torino est majestueux en médiocrité. Là est sa honte. Et le mot honte n'est pas trop fort, car, lorsqu'on veut se faire passer pour le Christ aux yeux du monde, il est préférable d'oublier un peu ses voitures et ses marteaux de charpentier. Il est préférable d'apprendre à lire et… surtout à écouter.
D'un côté, Eastwood — il se revêt d'un costume luxueux fait sur mesure, il passe chez son coiffeur, se lave, se parfume, allume sa cigarette, puis va au sacrifice. Là, récitant un Je vous salue Marie, il est criblé de balles en quelques secondes. Mais il est heureux. Il sait que ses meurtriers seront condamnés par son sacrifice et que lui aura libre entrée dans l'Eden.

De l'autre côté, le Christ — à moitié nu, sale, suant, à bout de souffle, auquel on donne du vinaigre à boire… sera crucifié, agonisant durant plusieurs heures. Il déclarera à Marie : « Désormais tu es la mère de Jean, et lui, il est ton fils. Tu n'es pas ma mère et je ne suis pas ton fils ! » Enfin, il meurt en suppliant que ses meurtriers soient pardonnés : « Père pardonne-leur… »

C'est encore Lui, qui, durant sa vie terrestre affirmait : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » ! Ainsi, que les justes répondent donc à l'appel du messie hollywoodien, de ses terres promises et de ses belles autos. Quant aux voleurs, aux tueurs, aux gangs et aux prostitués… s'ils ont des oreilles pour entendre, alors, qu'ils entendent ! Eux seuls sont appelés au royaume de l'impossible, eux qui n'écoutent plus la vieille et médiocre vertu.



Ivsan Otets

[1] Shakespeare, Le roi Lear.


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La télévision fonctionne selon le mode de l’hypnose. Son essence consiste à frigidifier la pensée.

Stéphane Zagdanski, La mort dans l’œil, vi, manipulation.

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