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Billy Graham Deux mots
sur Billy Graham

À L’ATTENTION DES ÉVANGÉLIQUES

Il existe un certain protestantisme, tant en Europe que sur d’autres continents, addict et totalement envoûté par la prédication évangélique américaine. C’est une attitude fort inquiétante. Elle me rappelle d’ailleurs étrangement la propagande servant à décrire les faits historiques de la Seconde Guerre mondiale. En effet, on nous enseigne depuis notre enfance que l’Amérique, tel un sauveur, aurait débarrassé l’Europe du nazisme. Nous savons pourtant que tout comme la France, l’Italie ou l’Angleterre, les pertes totales américaines furent d’environ un demi-million d’hommes. À côté de cela, la Russie perdit plus de 20 millions des siens à des milliers de kilomètres du débarquement de Normandie tant médiatisé par l’Histoire. Tandis que des millions d’hommes et de femmes slaves étaient sacrifiés dans une sorte d’incognito, pour ne pas dire de mépris aux yeux de l’Européen moyen pour qui la victoire ne devait se chanter qu’en américain, le peuple russe terrassait néanmoins à lui seul Hitler, préparant ainsi sa défaite définitive en Europe.

Mais la propagande fit admirablement bien son travail. L’Europe se tourna ébahie vers l’Ouest, encensant l’Amérique comme un héros. Elle s’ouvre depuis lors à son mode de vie, bouche bée, se nourrissant de tous ses messages et accueillant sur tapis rouge ses messagers. C’est ce même aveuglement qui pèse, telle une ombre, sur l’esprit d’une certaine chrétienté de nos jours. On se tourne vers l’Ouest comme si là-bas le christianisme possédait à lui seul les secrets de la victoire évangélique ; comme si Dieu avait exclusivement pourvu les ekklèsias made in USA d’une force spirituelle capable de vaincre les ennemis de l’humanité. Le christianisme outre-Atlantique est regardé avec naïveté et une quasi-idolâtrie comme un modèle d’excellence. N’est-il pas le premier à atteindre le but final de ce messianisme qu’on prétend être parfaitement fidèle au Christ ? À savoir que la chrétienté se doit de régner politiquement !

Dans son documentaire, Dieu protège l’Amérique, David Van Taylor nous relate l’élection de Richard Nixon. Le nouveau Président tout juste élu se présente devant la foule exaltée de ses fidèles bardée de la clique habituelle des journalistes ; et à ses côtés, sur le podium, le sourire en bouche couronné d'un regard de faucon, se tient Billy Graham. Le prédicateur religieux reçoit alors le micro et se lance aussitôt dans un discours à la phraséologie digne de l’Ancien Testament : « Ô Seigneur, nous sacrons Richard Milhous Nixon président des États-Unis, au nom du Prince de la Paix qui a versé son sang sur la croix pour que les hommes aient la vie éternelle, amen. » Nixon vécut alors une extase à nulle autre pareille. Imaginez ! Être ni plus ni moins directement sacré roi par Dieu lui-même via la bouche d’un de ses plus prestigieux évangélistes. L’un et l’autre sont alors convaincus d’être en mission divine ; ils dirigeront la Nation la plus puissante au Monde pour encore une fois sauver ce dernier de l’envahisseur qui le dévore.

Le vieux Pape romain de la vieille Europe est à terre avec son urbi et orbi, avec son « à la ville et au monde ». Quant au Pape du protestantisme, Billy Graham, le voici en train d’élever l’urbi et orbi à la hauteur des espérances divines. L’onction a certes changé de main, mais Billy Graham est néanmoins le digne fils de l’Évêque de Rome ; car comme lui, il vise aussi le règne politique et s’adresse avec grandiloquence à la ville et au monde. Le prédicateur américain, bien plus pragmatique, a cependant largement dépassé son père. Abandonnant le vieux costume liturgique, il s’est revêtu d’un complet coupé par les meilleurs tailleurs, étudia l’économie moderne, les mécanismes de Mammon, puis s’immisca enfin dans le cercle très fermé des pouvoirs obscurs de la politique. Il serre désormais la main des exousia, des « autorités » ; là, sur la plus haute marche de leurs gloires. Quant au Christ ? Il fit l’exact inverse puisqu’il renia les autorités et les humilia publiquement (cf. col 215). Le Christ jeta à terre leurs couronnes, criant au monde et à la ville : « Mon royaume n’est pas de ce monde, mon royaume n’est pas d’ici-bas » (cf. jn 1836). Assurément, le Christ n’était pas sur l’estrade avec Billy Graham et Richard Nixon ; il était absent d’un tel lieu. Il faudra bien que le prêcheur américain rende un jour compte de s’être ainsi saisi du nom du fils de Dieu pour bâtir ses fantasmes humains et y avoir plongé de surcroît tant de foules crédules qui l’écoutèrent.

Devant un tel dévoiement de l’Évangile, la pensée de Chesterton me vient aussitôt à l’esprit : « Le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles. » Le règne politique du christianisme est simplement le mélange tragique et pathétique du Judaïsme avec l’Évangile. C’est Pierre qui, balbutiant d’effroi lors de la transfiguration, se met à dire n’importe quoi : « Dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie » (marc 95). C’est ce vieux geste craintif d’un christianisme infantile qui veut coudre la Foi à la Loi. C’est-à-dire rendre Dieu tangible ; mêler le Christ à une théocratie venue de la Loi ; l’obliger, tel que tentèrent de le faire les pharisiens et la foule, à ce qu’il accepte le couronnement politique. Fort heureusement, le Nazaréen préféra la croix et l’incognito de la résurrection. Le Christ ne veut pas régner sur les hommes ! Il veut changer leur nature si profondément que chaque-Un règne sur sa propre réalité ; qu’il soit roi sur son propre royaume : qu’il soit sans Dieu ni maître. Le Christ se donne comme Père, et il est lui-même le Père qui se sacrifie pour ses fils ; mais jamais son but final n’est de se donner comme Dieu Tout-Puissant à des fils qui ne pourraient s’approcher de lui qu’à genoux. Il a en vue leur pleine liberté. Il veut les faire passer du statut de créature soumise au Créateur à la dignité de fils portant la nature de leur Père. La différence est radicalement différente ; c’est une véritable cassure avec la théologie de la Thora et de ses morales sociales. Un divorce sans retour avec cette ardeur qu’a l’Ancien Testament à être politiquement reçu et à régner sur les hommes.

Billy Graham relations politiques

Billy Graham, « Pasteur des puissants » : une vie bien remplie.

Mais Billy Graham n’a-t-il pas prêché l’Évangile, me dira-t-on ? N’a-t-il pas conduit au Christ de nombreuses personnes ? N’en soyons pas si sûrs. Il est aisé de procéder à des conversions intellectuelles ou morales, lesquelles sont le propre des conversions politiques somme toute. On suggère à l’autre des convictions par le levier envoûtant d’un orateur de talent et de son directeur de campagne, expert en propagande. On apprend à manipuler tels ou tels valeurs et mécanismes agissant sur la psychologie humaine ; de telle sorte qu’on acquiert sur l’autre assez de pouvoir pour qu’il se saisisse du bulletin de vote qu’on veut le voir utiliser. Ainsi fait-on régner telle autorité sur son prochain en lui faisant accroire qu’il l’a librement choisie. En vérité, il n’y a élection ni d’un côté ni de l’autre. Il n’y a ici qu’une manipulation morale et intellectuelle qui n’a absolument rien de spirituel !

De fait, il est aisé de confondre une conversion de la conscience à tel schéma de pensée du bien et du mal avec la naissance spirituelle qui précisément échappe à tous les schémas du bien et du mal. En effet, l’Esprit agit tout autrement. Il vient littéralement déchirer l’individu ; il le rend fou. Il fait justement en sorte que l’argutie intellectuelle ou morale ne tienne plus ; qu’elles n’offrent plus d’échappatoire à celui pour qui n’existe d’autre espoir qu’une intervention totalement gratuite, miraculeuse et déraisonnable de Dieu. Et cela, dans un face à face intime et personnel entre l’homme et le ciel. L’intervention de l’Esprit est au-delà du bien et au-delà du mal ; au-delà de toute raison, de toute logique, de toute théologie et de toute justice. Il est question pour l’Esprit de la Justice du Royaume des cieux, laquelle n’a été vue par aucun œil, saisie par aucune intelligence, expérimentée par aucun sentiment. Cette justice contre-Thora qui fait naître l’homme à Dieu ne peut être appréhendée humainement. Il faut un acte absolument gracieux de la part du Christ pour que soudain s’ouvre à l’homme ce tout-nouveau qu’il n’a jamais auparavant imaginé ; ce tout-nouveau qu’il ne peut désormais embrasser et faire sien que par la Foi seule.

Mais que font les prédicateurs armés de principes à la Billy Graham ? Ils s’équipent d’un charisme humain qu’ils auréolent d’une morale des sages, puis ils forgent ensuite ce caractère humaniste dans l’excellence d’une préparation théologique adéquate. Enfin, ils l’enveloppent d’une esthétique travaillée aux petits oignons. Le tout est, pour finir, soigneusement introduit dans un spectacle de masse où l’effet médiatique finit par convaincre à peu près n’importe qui de l’extraordinaire du moment. Fiers de leur œuvre, ils supposent ainsi être capables d’atteindre les mêmes buts que l’Esprit se propose – même si l’Esprit est absent ! L’imitation de l’Esprit suffit à sublimer le spectateur tant elle est bien faite. Hélas, l’auditeur est souvent très facilement sublimé. Il y croit. Et il se lance dès lors dans une conversion qu’il croit spirituelle quand elle n’est qu’intellectuelle ou sensuelle, et malheureusement essentiellement d’ordre humain.

Tel est le processus religieux ; telle est sa puissance, sa séduction. La liturgie archaïque du catholicisme et le vieux rigorisme protestant se sont intelligemment métamorphosés en messes évangéliques. On prétend depuis lors que ces théâtres religieux modernes venus de l’Ouest portent en eux la victoire spirituelle de l’Évangile. Mais rien n’est plus faux. La véritable victoire se déroule derrière cette histoire-là, dans la véritable Histoire. Elle se déroule sur une autre terre et à des milliers de kilomètres spirituels de cette médiatisation du divin. La victoire est acquise par ces inspirés dont la foi pèse mille fois plus lourd devant le ciel, mais qui sont cependant sacrifiés sous la pression médiatique de l’ekklèsia « victorieuse » ; loin des podiums, des estrades et des applaudissements. Là où précisément demeure l’Esprit ; loin des rassemblements et des publics de rue. Dans la simplicité d’une rencontre avec son prochain, dans l’intimité qu’un homme ou une femme ont avec Dieu : dans le secret de leur chambre. Dans l’incognito, ainsi qu’aimait à le dire Kierkegaard : « Dès qu’il y a foule, Dieu devient invisible. Et cette foule, toute-puissante, peut bien aller se casser le nez à sa porte, elle ne va pas plus loin, car Dieu n’existe que pour l'individu. C’est là sa souveraineté. »

G

Jacques Ellul, dans son livre « L’espérance oubliée » nous parle de la déréliction. La déréliction, c’est le silence de Dieu, son absence. « Je crois, explique Ellul, que nous sommes entrés dans le temps de la déréliction, que Dieu s’est détourné de nous et nous laisse à notre destin. Certes, je suis convaincu qu’il ne s’est pas détourné de tous, ou plutôt qu’il est peut-être présent dans la vie d’un individu. Il peut être encore celui qui parle dans le cœur de l’homme. Mais c’est de notre histoire, de nos sociétés, de nos cultures, de nos sciences, de nos politiques que Dieu est absent. Il se tait. Il s’est enfermé dans son silence et sa nuit. » (77). Puis d’ajouter plus loin à propos du fait religieux : « Le silence de Dieu, son absence, sont vécus collectivement : c’est le peuple chrétien, ce sont les Églises, ce sont les hommes dans leur globalité qui se trouvent dans la déréliction. Et l’expérience individuelle de quelques-uns n’y change rien » (127).

Ainsi donc, dans la 3e partie du second chapitre intitulé « Les signes de la déréliction dans l’Église », Ellul parle plus précisément de ce qu’il appelle « la sécheresse ». La sécheresse, c’est pour lui « l’absence de portée du témoignage, l’absence de transmission du message chrétien » (140-147). C’est dans cette sécheresse que s’enracinent les principes d’évangélisation qu’utilisent Billy Graham et les prédicateurs du même acabit. Et Jacques Ellul va petit à petit directement en venir à l’exemple concret de cet évangéliste américain.

Cette sécheresse, explique-t-il, est la conjonction de l’esprit religieux avec « le grand effort des intellectuels chrétiens pour arriver à rendre le message audible, compréhensible, acceptable sur un plan purement naturel… » Jacques Ellul dénonce une exégèse de laminage et de torture des textes. « Plus un texte sera dépecé, moins il sera apte à une compréhension fondamentale, affirme-t-il ; plus la connaissance formelle du texte s’améliore, plus disparaît sa signification de fond. » Et d’expliquer plus loin : « Il est bien vrai que, Dieu absent, tout ce qui nous reste dans notre effective pauvreté spirituelle, c’est le décorticage sans fin de l’enveloppe textuelle, mais nous pouvons être assurés que cela ne mène nulle part, et ne fait que rendre plus évidente, que confirmer notre stérilité. Il ne s’agit pas d’aboutir à la conclusion que la position inverse serait bonne, c’est-à-dire qu’il faudrait régresser vers la lecture naïve ou fondamentaliste […] mais nous prétendons nous en tirer par l’exégèse et nous passer du Saint Esprit en obtenant les mêmes résultats. »

« L’entreprise herméneutique sonde donc inlassablement, affirme-t-il encore, elle donne le vertige. Elle est l’exacte réplique inversée de l’ancienne métaphysique. Il s’agit proprement de se substituer à la décision de Dieu. Il s’agit de rendre vivante et signifiante l’Écriture sans que Dieu la rende vivante et signifiante. Il s’agit de procéder au passage de l’Écriture à la Parole, ou de rendre le langage, Parole, par un ensemble de moyens humains hautement raffinés en faisant l’économie du Saint Esprit. L’herméneutique est l’entreprise d’interprétation de la révélation sans la révélation. […] De fait, il est interdit à Dieu de parler. Dieu n’a pas à parler dans cette histoire, c’est à nous de le faire parler. Nous avons à substituer notre herméneutique de la parole à sa parole. »

Prenant finalement un cas concret, Ellul en vient à dire la chose suivante : « La méthode de propagande de Billy Graham est l’exact correspondant, à son niveau, de la philosophie herméneutique. Utilisant le moyen extrême pour obtenir les résultats que le Saint Esprit ne donne plus. Par la propagande on peut obtenir des conversions en économisant l’action de Dieu, comme par l’herméneutique, [on peut obtenir] un sens [sans qu’il soit celui de Dieu]. »

La première édition de « L’espérance oubliée » date de 1972 ! Jacques Ellul, le Bordelais, a publié pas loin de 60 ouvrages dont la teneur est à l’image du meilleur vin du monde qu’on trouve dans sa région. Toutefois, la chrétienté préféra s’abreuver aux boissons sucrées des prédicateurs d’outre-Atlantique. Qu’on ne s’étonne pas désormais. Ayant sacrifié un inspiré qui était à ses portes, l’Église porte en son sein des convertis intellectuels, émotifs et moralistes, fruits de ces prédicateurs de pacotille motivés par des propagandes à la Billy Graham. C’est-à-dire que l’Église regorge d’hommes et de femmes dont la naissance spirituelle, si elle a eu lieu, révèle aujourd’hui des individus atteints de toutes sortes de cas psychiatriques spirituels. Faut-il pleurer sur elle ? Pour l’heure, qu’elle s’abreuve donc de la déréliction divine, du silence de Dieu et de son absence. Il y a là, disait Ellul, « une poussée gigantesque vers la foi, car c’est cette misère de l’homme criant au ciel vide qui peut appeler Dieu à la vie. »


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