Vous retrouverez sur la page de présentation de l’auteur deux documents sonores dans lesquels on peut entendre Jacques ELLUL s’exprimer sur des sujets divers :
Bien des choses me rapprochaient des anarchistes… mais il y avait un obstacle insurmontable : j’étais chrétien. Cet obstacle, je l’ai rencontré toute ma vie. Par exemple, en 1964, j’avais été attiré par un mouvement très proche de l’anarchisme : les situationnistes. J’avais eu des contacts très amicaux avec Guy Debord, et un jour je lui ai nettement posé la question : « Est-ce que je pourrais adhérer à votre mouvement et travailler avec vous ? » Il me répondit qu’il en parlerait à ses camarades. Et la réponse fut très franche : « Comme j’étais chrétien je ne pouvais pas adhérer à leur mouvement. » Et moi, je ne pouvais pas récuser ma foi. D’ailleurs « concilier » les deux n’allait pas de soi, en moi-même. Être chrétien et « socialiste », cela pouvait se concevoir, il y avait depuis 1900 environ un mouvement du « christianisme social » qui jusqu’en 1940 conciliait un socialisme modéré (A. Philip était de la S.F.I.O.) avec les enseignements moraux de la Bible. Mais on ne pouvait certes pas aller au-delà, et il semblait que, des deux côtés, il y eût une incompatibilité absolue. J’ai alors entrepris une longue marche spirituelle et intellectuelle non pas pour concilier les deux, mais pour savoir si finalement je n’allais pas être simplement schizophrène ! [p. 10]
Toutes les Églises ont scrupuleusement respecté et souvent soutenu les autorités de l’État, elles ont fait du conformisme une vertu majeure, elles ont toléré les injustices sociales et l’exploitation de l’homme par l’homme (en expliquant pour les uns que la volonté de Dieu était qu’il y ait des maîtres et des serviteurs, et pour les autres que la réussite socio-économique était le signe extérieur de la bénédiction de Dieu !), elles ont aussi transformé une parole libre et libératrice en une morale (alors que le plus surprenant c’est que justement il ne peut pas y avoir de « morale » chrétienne, si l’on veut suivre vraiment la pensée évangélique). [p. 15]
Rien, rien, aucune erreur, aucun crime n’est aussi horrible devant Dieu que ceux qui sont le fait du pouvoir. Et pourquoi ? parce que ce qui est « officiel » est impersonnel, et à cause de cela, c’est la plus profonde insulte qui puisse être faite à une personne. [Kierkegaard - p. 18]
Le reste, le faste, le spectacle, les déclarations officielles, le simple fait d’organiser une hiérarchie (Jésus n’a pas créé de hiérarchie), un pouvoir institué (les prophètes n’ont jamais eu aucun pouvoir institué), un système juridique (les vrais représentants de Dieu n’ont jamais eu recours à un droit). Tout cela, qu’on l’on voit, c’est le caractère sociologique et institutionnel de l’Église, sans plus, ce n’est pas l’Église ! Mais pour ceux de l’extérieur, il est évident que c’est l’Église, et par conséquent on ne peut pas les « juger » quand eux-mêmes jugent cette Église. [p. 19-20].
Comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l’Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des prophètes, de Jésus et de Paul. Je dis bien en tout. Ce n’est pas sur un point qu’il y a eu contradiction, mais sur tous les points.… Or, il n’y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, donc véritable subversion [p. 10].
Chaque génération croit avoir découvert enfin la vérité, la clef, le nœud du christianisme en se plaquant, se modelant sur l’influence dominante. Le christianisme devient une bouteille vide que les cultures successives remplissent de n’importe quoi. Ce n’est pas parce que, aujourd’hui nous découvrons le socialisme et l’islam que nous sommes en quoi que ce soit plus vrais devant Dieu que nos pères, pleins de bons sentiments pour les pauvres sauvages qu’il fallait sortir de leur misère, de leur ignorance, de leur péché… Ce christianisme est toujours aussi plastique à l’égard des cultures qu’il le fut à l’égard des régimes politiques. Je l’ai dit 100 fois. Monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, socialiste sous le communisme. Tout se vaut. En cela aussi, le christianisme est l’inverse de ce que la Révélation de Dieu en Jésus-Christ nous montre. Telle est l’esquisse, générale… la question dramatique.… [p. 32]
Deux contradictions se trouvent dans cette obsession de l’unité : le totalitarisme chrétien et le syncrétisme. Dieu, le modèle, est Tout. L’unité a lieu précisément parce qu’il est Tout. Dès lors, il faut rechercher à tout prix la totalité. Le christianisme doit tout recouvrir. Les activités politiques, économiques, intellectuelles doivent devenir chrétiennes. Il faut exactement un Système de l’Unité totale. Et de même façon tout le monde connu doit devenir chrétien. [p. 76]
Il y eut chez les missionnaires aventureux et pieux un profond désir de convertir tous les peuples pour leur salut, mais il y a eu autant chez les chefs d’Église, la visée que le monde entier doit former une unité puisque Dieu est Total et Un, et que cette unité ne peut être assurée que par la christianisation. Donc tout englober. [p. 77]
Dans cette entreprise, on s’est heurté à des obstacles de tous ordres apparemment insurmontables. Dès lors restait une solution à première vue satisfaisante, mais en fait radicalement contraire à la première, celle du syncrétisme. Si l’unité ne pouvait pas être atteinte par la destruction de tout ce qui était extérieur et par l’expansion d’un christianisme irrécusable, alors peut-être pouvait-on tenter la conjonction et l’unification par l’amodiation réciproque du christianisme et de ce qui résistait.
Sont entrés dans le christianisme les légendes scandinaves et les arbres de Noël, la Fête de la Lumière autant que les méditations des mystique arabes.
Dans cette obsession de l’unité, le christianisme s’éloigne chaque fois davantage de sa source. Chaque fois c’est un nouveau mensonge qui s’introduit dans la Révélation. Le syncrétisme, c’est le triomphe du Prince du Mensonge, où ni l’un ni l’autre ne sont plus ni vrais ni crédibles. [p. 77]
L’unité à tout prix de toutes choses que nous prétendons ramener à Dieu est l’ultime subversion de la Révélation. [p. 78]
Ainsi, la subversion a eu lieu parce que la Révélation était socialement intolérable. [p. 244] Le christianisme (isme) est l’expression de l’« instinct » de propriété de l’homme. [p. 251]
Est-ce alors la défaite du Saint-Esprit ? Il faut être très rigoureux : en tant que réussite dans le monde, en tant que manifestation de puissance : oui. Absolument oui. Et pourquoi voudrait-on qu’il en fût autrement ? Dieu Saint-Esprit serait-il différent de Dieu le Père et de Dieu Jésus-Christ ? […] Avec Jésus-Christ, c’est l’échec de la Non-Puissance volontaire. Car, la Résurrection n’étant vraie que pour la foi, l’aventure de Jésus est un échec historique. Alors le Saint-Esprit ?
Il n’est pas différent. Esprit de lumière, de vérité, etc., oui, pour la foi. Non par force historique qui amène les peuples à obéir à Dieu, ni qui change le cours de l’histoire. Le Saint-Esprit donne à la fois l’espérance, là où tout est désespéré, la force de maintenir au milieu de ces désastres, la lucidité pour ne pas tomber dans ces séductions, la capacité de subvertir à son tour les puissances engagées. Ainsi le fidèle serait celui qui aurait à son tour l’intelligence et la force de dépouiller nos réalités matérielles de leur pouvoir de séduction, de les dévoiler pour ce qu’elles sont, rien de plus, et de les faire entrer dans le service de Dieu, en les déroutant totalement de leur propre loi.
Mais jamais de triomphe impérial. il n’y a pas de chef d’État inspiré par le Saint-Esprit. Il n’y a pas de capitaliste réussissant par le Saint-Esprit. Il n’y a pas de développement de la science et de la technique guidé par le Saint-Esprit. Ce que les puissances on réussi est donc l’inverse. Elles ont remporté la victoire explosive, asservissant à leur grandeur la vérité même de Christ. [p. 290-291]
BRIBES D’ENTRETIEN AVEC ELLUL · 1980-1993 · Playliste de 14 pistes (total de 19 mn). A partir du DVD : J. ELLUL, L’HOMME ENTIER
Jacques Ellul O J. Chancel q « Radioscopie » 01 Oct. 1980 · 56 mn 34
Droits d’auteur Tout texte ou extrait, commentaires y compris, publié sous une quelconque forme que ce soit devra comporter les références à l’auteur ainsi qu’au site : Ivsan Otets · www.akklesia.eu
1 — le vendredi 19 septembre 2014, par JOHN
Merci pour ce partage. Que du bonheur! Pour moi, Ellul était un prophète de notre temps. Tellement visionnaire et toujours d'actualité, et même intemporel. Cadeau du ciel à ne pas négliger. Si tu connais des penseurs que tu estimes de même importance, je te serais gré de m'en donner la liste. Fraternellement. Johnny
2 — le dimanche 21 septembre 2014, par Ivsan
Heureux de voir qu'il existe encore des gens éclairés... Car en effet pourquoi se tourner vers cette ribambelle d'auteurs insipides d'ici, d'ailleurs et d'Amérique, alors que la France nous a offert avec Ellul - tu as raison - un penseur de l'Esprit.
Concernant les penseurs que j'estime de même importance, tu en peux en retrouver certains dans le menu "Auteurs" du site, et d'autres à l'intérieur de mes textes ainsi que dans les causeries akklésiastiques (http://www.akklesia.eu/index.php/post/causeries). Bien sûr, pour moi Chestov est incontournable et, pour qui sait l'écouter, cet auteur russe nous entraîne littéralement à « apprendre à lire », tant la bible que tout autre livre.
Merci pour ton partage.
3 — le samedi 11 octobre 2014, par JOHN
Je lis en ce moment "la foi au prix du doute" de J.Ellul et en parallèle "l'Etique" vol 2 de Karl Barth et je trouve des recoupements par rapport à la question de ce qu'est la foi. Ellul est l'auteur qui me nourrit le plus sur le plan de la réflexion biblique. Je vais suivre ton conseil et me pencher sur Chestov que je ne connais pas et je continuerais à fouiner sur ce site de qualité (j'ai apprécié le commentaire sur l'arbre du bien et du mal, très intéressant et original. A réécouter) . Alphonse Maillot est également un auteur à connaître (souvent cité par Ellul). J'ai en ce moment un trouble important sur la question de l'Eglise aujourd'hui et j'aimerais trouver matière à approfondir la question. C'est la raison principale de mon intérêt pour ce site où ton argumentaire m'a fortement marqué. Quid de toute les lettres aux églises dans le nouveau testament? Par l’expérience j'aurais tendance à rejoindre ta position mais pour l’herméneutique je ne vois pas comment concilier cette vision de la mort de l'église en notre temps. Bien que dans les faits... Peut-tu m'aiguiller sur des sources qui puissent m'aider à acquérir une conviction ferme (si c'est possible) quand à la question de l'église? Merci. Fraternellement. PS: ma petite contribution (inutile?) à l'éveil des consciences. Blog généraliste de présentations de textes, auteurs, cites... En vue de résistance à l'envahissement des puissances ténébreuses sur le monde et particulièrement sur nos pensées. http://jcjeveritas.canalblog.com/
4 — le dimanche 12 octobre 2014, par ivsan
Tu me demandes de te fournir des pistes qui te permettraient, dis-tu : « d'acquérir une conviction ferme quant à la question de l'Église ». Toutefois, tu tempères ta demande par une parenthèse dans laquelle tu dis : « si c'est possible ».
Permets-moi de m'occuper principalement de cette parenthèse. Car, en effet : Est-ce possible ? Est-ce possible d'acquérir une conviction ferme concernant la question de l'Église ?
Pour l'Église, il n'y a aucun doute : elle a d'elle-même une conviction ferme ! Elle prétend être le corps du Christ, et elle prétend que ses fidèles sont des morceaux de ce Corps ; non des personnes à part entière, autonomes et libres, mais des êtres dépendants de ce Corps. Soit donc, selon elle, si un fidèle venait à sortir du corps ecclésial et, comme moi, en vienne à rejeter cette doctrine du corpus christi, il serait spirituellement mort ; sans Dieu, sans Christ, étant séparé de son corps dont l'Église serait l'incarnation.
Pour ce qui me concerne, je sépare la réflexion sur l'Église en deux questions très distinctes : la première concerne la doctrine du « corpus christi » ; la seconde concerne l'identité et le rôle de l'Église.
1 · Par rapport au dogme du corpus christi, acquérir une conviction ferme est selon moi la chose la plus aisée. Le NT est, je pense, assez clair à cet égard – bien que je reconnaisse qu'il renferme certains pièges. Soit donc, je crois qu'une assemblée (une ekklèsia) de personnes qui sont attachées à la personne du Christ ne constitue pas « le corps mystique » de ce dernier. Si par malheur, tel était le cas, ce corps serait dès lors placé comme intermédiaire religieux entre, précisément, chaque-Un & le Christ. Or, le Christ est venu très exactement pour supprimer tout intermédiaire entre l'homme et Lui : le Temple, c'est l'individu lui-même. De plus, ce dernier n'achète pas une bonne conscience devant Dieu en obéissant à une Loi extérieure avec ses rites religieux, mais c'est par l'Esprit intérieur qui lui est donné gratuitement, dans la passion de Dieu, qu'il abandonne le vieux concept du serviteur craignant, devenant un fils aimé et aimant. De fait, la fraternité s'en trouve anoblie et rendue supérieure, car elle n'a plus aucun principe d'autorité intermédiaire à revendiquer : elle est vraie.
Tel est, je pense, le propos du Christ ; bien plus, le cœur même de son discours : L'individu vaut plus que le tout ! Kierkegaard n'a cessé de lutter pour défendre cette idée, non seulement d'un point de vue théologique, mais aussi philosophique ; de là ses violents combats contre Hegel. Ce dernier voyait en effet le mouvement de l'Esprit comme l'élaboration d'un système, d'un corps. Pour Hegel, tout et tous seront un jour unis par l'Esprit, mais il faut pour cela que les tensions des existences individuelles se soumettent aux concepts idéologiques du corps Un. Le sujet doit se fondre dans le système rationnel que l'Esprit veut bâtir pour tout harmoniser ; le sujet doit s'abandonner dans l'objet rationnel, c'est-à-dire dans l'Idée directrice du corps qui commande à chaque partie de son Unité. Pour Kierkegaard, le propre de l'Existence est précisément de rompre le système, de briser le corps ; l'Existant est celui qui procède à l'ouverture des déterminismes dans lequel le système veut le poser.
« Il peut y avoir un système logique, mais il ne peut y avoir un système de l’existence » dira Kierkegaard. C'est pourquoi, ajoute-t-il : « Ce n’est pas la vérité qui est la vérité, mais c’est le chemin qui est la vérité ; c’est-à-dire que la vérité n’est que dans le devenir ». À l'instar du Christ, il disait donc que « l’homme, en tant que sujet existant est dans le devenir ». De fait, enclore l'homme dans un corps de système, c'est le tuer ; tandis que lui donner la vie, c'est lui donner Son devenir, c'est-à-dire lui donner suffisamment de maturité pour qu'il sorte des bergeries. Tel est le geste du berger dans la parabole de Jean 10 : « il fait sortir les hommes individuellement, en les appelant par leur nom. » Et là encore, la fraternité n'est pas en danger – au contraire, elle trouve sa maturité parce qu'elle n'existe pas pour faire vivre un corps chimérique, mais elle existe librement.
Bref… cette guerre philosophique entre la collectivité-Reine et l'individu-Roi (existentialisme vs idéologie politico-religieuse) remonte aux premiers temps de la philosophie. Car dès l'instant où l'homme se mit à sortir de l'Animalité et à penser la Civilisation, c'est-à-dire à concevoir la vie en société, à imaginer le Corps du groupe, l'Assemblée de la Nation qu'il voulait bâtir, etc. ; très intelligemment, pour atteindre ce processus d'Unité, il soumit l'Existence à l'Arbre du bien et du mal. Il soumit l'Existence à une éthique, à une morale, à un système de connaissances logiques – aux Vérités ! Puis le corps des Sociétés humaines que façonnèrent les Vérités domina enfin toutes les autres espèces terrestres. L'homo sapiens prouva ainsi sa supériorité sur l'animal et sur l'ego que les passions entraînent jusqu'à humilier son prochain. L'homme-savant regarda donc ses vérités et les corps des assemblées humaines qu'elles produisirent comme des phénomènes spirituels : famille, nation, église…
Dès l'origine et jusqu'à pratiquement l'ère moderne, la Philosophie et la Théologie étaient d'ailleurs entièrement imbriquées pour produire un tel phénomène. Ainsi voyons-nous Protagoras en lutte contre Socrate lorsqu'il affirme : « l'homme est la mesure de toute chose ». Le Christ affirma la même chose lorsqu'il s'opposa au corpus divin qu'était alors le Temple, Israël ou encore le système de la Thora. Son : « détruisez ce temple et en 3 jours je le rebâtis » est l'affirmation du tonnerre de l'homme-Existant : désormais, « l'homme sera la mesure de toute chose » ; cet homme chez qui seul le Christ accepte de reconnaître un temple de l'Esprit. Aussi, pour cet homme, il n'y a plus ni temple divin, ni religion divine, ni nation sainte ou sainte assemblée, ni aucun système saint de lois divines. Assurément, c'est une conviction ferme que l'Esprit du Christ peut donner à quiconque cherche en vérité, à savoir que : « l'Église n'est pas le corpus christi » !
2 · Une fois cette supercherie évacuée, cette diablerie d'Église-corpus christi rejetée — concernant l'identité et le rôle des églises, c'est tout le contraire : il est selon moi impossible d'avoir une conviction ferme. Pourquoi ? Parce que nous nous trouvons ici face aux contingences que produisent les temps et les circonstances. Nous nous trouvons devant une panoplie de possibilités extrêmement bigarrée.
Par exemple, nous voyons le Christ dire à Pierre : « Arrière de moi le satan » ; Pierre qui venait précisément d'être inspiré, mais qui, l'instant d'après, veut avoir sur le Christ une prérogative en lui disant ce qu'il peut faire ou ne pas faire. Aussitôt tombe la parole cinglante : de l'Inspiré, Pierre est devenu l'Obstacle, l'Ennemi ; il est passé de Dieu au diabolique. Ainsi une Assemblée de « chrétiens » peut fort bien se muer dans une telle déchéance ! Toutefois, si cette Parole du Christ a, hélas, au regard de l'Histoire ecclésiastique, une véritable teneur prophétique, nous ne pouvons affirmer que tel est toujours le cas ; ce serait être malhonnête intellectuellement.
En effet, l'autre exemple de Paul rend l'observation plus modérée. Car suite à sa prédication des groupes de croyants s'organisent, formant une certaine collectivité, et il serait ridicule d'affirmer que ces groupes n'avaient pas de teneur spirituelle et une certaine reconnaissance de la part de Dieu. Ils avaient bien une certaine valeur spirituelle. Toutefois, l'onction et l'inspiration n'appartiennent qu'à l'individu, non pas au groupe ! Et malheur au groupe qui prétend avoir l'onction du Christ et l'inspiration de son Esprit, c'est-à-dire qui affirme devenir son Corps : le Christ ne demeure que dans le cœur des hommes, et Il ne reconnaît de corps et d'âme qu'en l'homme individuel. Un collectif qui serait véritablement un corps, posséderait une âme et serait animé d'un esprit – c'est une chimère, une réalité fantomatique !
Cependant, pour un temps et pour tel ou tel projet, un groupe assemblé peut avoir une certaine onction spirituelle ; mais ce ne sera jamais l'onction du Christ. Une collectivité ne peut boire la coupe ; boire le sang, manger la chair et devenir Fils de Dieu ! Une collectivité peut néanmoins devenir serviteur de Dieu ; c'est-à-dire une sorte de craignant-Dieu, avec ou contre son gré : un Outil à l'utilité momentanée. Et il faut bien sûr se rappeler que même le diable est le diable de Dieu, au service de Dieu, car le bien comme le mal servent Dieu – cette vérité est avec talent révélée dans le livre de Job.
Ainsi donc, une Collectivité peut recevoir la Loi ; c'est-à-dire une certaine Puissance et Autorité pour administrer les hommes, soit donc une autorité politique. Elle la reçoit, soit par la Science ou l'Intelligence, soit par l'Économie, soit par l'Armée. À ce titre, un collectif peut recevoir, à des niveaux différents, aussi bien en qualité qu'en quantité, cette onction par laquelle Dieu dirige le monde et l'encadre : l'onction des vérités divines, c'est-à-dire des idéalités. L'AT appelle cela la « Thora donnée par les anges ». Ainsi voyons-nous de multiples et diverses Assemblées sur terre jouant de multiples rôles : Nations, Cités, Religions, Associations, Corporation, Syndicats, Institutions, Forces publiques, etc., etc. Leurs rôles sont tout aussi divers : Sécurité, Solidarité, Enseignement, Santé, Ordre, Morale, etc., etc. L'Église a joué durant 20 siècles tous ces rôles et endossé toutes ces identités ; parfois en bien, parfois en mal, parfois en aidant les chrétiens, parfois en luttant contre eux.
Aussi y a-t-il bien un rôle spirituel positif et une certaine identité éthique que Dieu peut reconnaître à des assemblées dites chrétiennes. De même qu'il reconnaît telle spiritualité et identité à des assemblées qui ne se veulent pourtant pas chrétiennes ni religieuses : Médecins sans frontières, la Croix rouge, les Restos du cœur, l'Éducation nationale, l'État… Tout l'Ancien Testament est d'ailleurs bâti sur ce concept ; car nous y voyons l'ennemi d'Israël devenir du jour au lendemain le Serviteur de Dieu. À tel point que Jérémie parla de l'onction que Dieu avait déposé sur le Roi de Babylone, sur l'Empire politique dont ce Roi était le chef. Telle est l'onction de la Thora : elle est déposée sur des processus collectifs, et sur leurs chefs, dans le cadre de l'historiographie, c'est-à-dire de l'Histoire terrestre, de son administration. L'onction du Christ, elle, s'occupe de l'histoire-à-venir, laquelle est individuelle ; c'est le Royaume des cieux où chaque-Un est Roi, là où c'est l'histoire personnelle qui fait l'Histoire (je suis l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin…). À ce titre l'Esprit interfère dans l'Histoire terrestre, puisque toute Sa puissance est dans cette capacité qu'Il a de faire naître un homme pour l'extraire du monde présent, de sa loi de vie et de mort – pour le sauver ! Aussi le Christ règne puisqu'il peut faire sortir qui il veut ; mais il règne, non pour changer le monde, mais pour faire changer les siens de monde. Il règne comme « chemin » de sortie, comme « ouverture de la Résurrection », afin de conduire chaque-Un vers ce lieu où « il lui prépare une place ».
Mais lorsqu'au sein d'une assemblée de chrétiens des individus tels que Paul, Barnabas, Prisca ou Aquilas sont inspirés, parlent et produisent un fruit qui cette fois émane directement de l'Esprit du Christ ; c'est-à-dire lorsqu'ils impactent sur l'autre dans sa vie intérieure, cachée, invisible, dans sa vie avec le Christ que seul le monde-à-venir manifestera ; en ce cas, c'est bien Dieu qui agit directement. Il n'agit plus par l'intermédiaire des vérités terrestres, de la Justice terrestre du Bien et du Mal que les puissances ont légitimement reçu du Ciel ; Il n'agit plus par l'intermédiaire du fait religieux, collectif et politique : l'Épée à double tranchant des vérités logiques. Il agit absolument directement, et cela parce que Prisca ou Aquilas sont précisément chaque-Un un Temple de Dieu, et plus exactement un Fils, ou encore cette fiancée en attente des épousailles de la Résurrection. Mais l'église n'a rien à y voir, car elle n'est ni fils, ni fille, ni épouse, et n'ayant ni corps ni âme, elle ne peut être un Temple de l'Esprit ! Si quelqu'un croit que le groupe assemblé est la condition par laquelle l'Esprit se manifestera, il est dans la même attitude que celui qui convoque un esprit par le procédé de la table tournante : il pratique la magie. Et attention, ça peut marcher ! Les phénomènes spirituels au sein de masses assemblées sont fort bien connus – et les esprits en sont friands… on peut y voir tout un tas de choses se produire. C'est pourquoi on parle souvent d'enthousiasme (litt. « dans le dieu, saisi par le dieu ») lors d'événements de groupe et de masse, car une puissance mystique ou chimérique agît d'abord légalement au sein d'une entité de groupe. En effet, il est plus aisé pour l'extraordinaire d'agir ainsi pour deux raisons : premièrement, une entité de groupe est impersonnelle et donc plus facile à manipuler ; ensuite, le corps collectif incarne parfaitement la logique mathématique et raisonnable de la loi du plus fort d'où le chimérique émane. La raison est l'extraordinaire en vérité. Aussi est-il plus difficile pour l'extraordinaire d'agir par l'intermédiaire d'un seul homme, car il doit alors le déposséder au maximum de lui-même, de son existence individuelle – en quelque sorte le violer, et cela au nom de la raison supérieure qu'est la raison d'État : au nom de la Communauté, de la Nation ou encore de l'Église.
La puissance du Christ, c'est donc la volonté existentielle de Dieu qui agit ; l'Un-dividu est ici plus fort que le Tout. Et la puissance diabolique, c'est le contraire ; le Tout est plus fort que l'Individu et que sa volonté existentielle – jusqu'à le déposséder de lui-même pour mieux le posséder. Le diabolique est somme toute une puissance raisonnable, logique, intelligente ; une puissance assoiffée de cette harmonie selon la Lettre donc. Et toute l'ambiguïté de l'Église-corpus-christi est dans cet amalgame avec la puissance de la Raison, de la Lettre et de ses vérités immortelles dont la première Alliance est justement faite. Ainsi est l'amalgame de l'Église avec Israël, le Temple, la Thora et le roi-Messie. En effet, tous ces concepts issus de l'AT sont très exactement des tuteurs dont parle Paul ; ces tuteurs de l'enfant qui hélas sont confondus par l'Église avec l'état de maturité qu'est le Christ. Dans la période où l'enfant est encore administré par des tuteurs, en effet, il a besoin de concevoir Dieu dans une réalité collective et objective : le Temple juif ou la sainte Église, l'un et l'autre étant vus comme habitation divine et protection collective. Mais lorsqu'il parvient à maturité et a soif de découvrir sa vérité existentielle, particulière – son nouveau nom ! il reçoit cette fois le divin, non plus objectivement, selon une obéissance à des préceptes extérieurs indispensable à l'âge infantile, mais il le reçoit intérieurement. Il reçoit la Nature divine. Il ne reçoit plus les ordres que Dieu avait donnés au temps de l'enfance par l'intermédiaire de messagers de la Loi ; il reçoit la Foi et par elle seule est justifiée sans que les œuvres de la Loi soient désormais d'une quelconque utilité. C'est dans cette confusion avec l'Ancien Testament que se trouvent, hélas, pris aux pièges de nombreux lecteurs, théologiens et penseurs lors de leur lecture ou exégèse du Nouveau Testament. Tous les auteurs du NT n'avaient pas assez de recul, d'audace… et probablement d'Esprit, pour séparer définitivement le vieux vêtement du nouveau.
J'espère que cette réponse (certes un peu longue) t'aidera. De plus, j'ai lu ton échange avec Dianitsa sur les causeries. Sa réponse me semblant à propos et bien fournie, permets-moi de ne rien y rajouter. Je manque hélas de temps et mes moyens sont bien limités pour pouvoir entretenir une correspondance écrite assidue. La communication téléphonique a dans ce cadre un certain avantage… Salutations, ivsan.
5 — le mercredi 15 octobre 2014, par JOHN
Merci de ta réponse bien fourni Ivsan, j'apprécie. Effectivement, nous sommes des êtres ici-bas limités en tout point. C'est pas toujours facile à accepter, surtout concernant le temps. En te lisant je pensais à l'ouvrage "sans feux ni lieu" de J. Ellul ou il décrit toute la construction de Caïn à travers la ville pour se protéger de sa nouvelle vulnérabilité suite à son crime. N'y a-t-il pas ici à travers le point le plus chaud qu'est la vie spirituelle, une telle construction pour s'abriter et se sentir protégé face à "l'absence de Dieu"?. Pour ma part je pense que j'ai besoin de digérer ces nouvelles données qui bousculent une conviction bien établi par l’expérience et une lecture particulière de la bible et depuis une vingtaine d'années. Pour moi, penser déjà à réévaluer l'inspiration des textes et des auteurs est une vraie révolution inattendue mais que tu m'as convaincu d'entrevoir. C'est la clef. Jusqu'à présent, pour moi paul par exemple ne peut se tromper. C'est un ébranlement, un effondrement d'une façon de lire et de comprendre les textes et donc Dieu lui-même. Mais effectivement, vous venez de me donner accès a une ouverture infini et là...Faut tout revoir. Mais l'essentiel demeure. Je suis d'accord lorsque tu dis qu'à la limite avec 1cor 15.3-4 on a le plus sûr, et le plus important. Ce qui fait toute la différence. Il est vrai que de toute façon par l’expérience je "sentais" bien que pas mal de choses clochaient. Tant au niveau de la compréhension des textes trop simpliste avec le temps que dans la pratique des églises qui ressemblent plus à des clubs de bien être qu'a ce qu'elles prétendent être. Je ressens depuis des années comme un plafond invisible, comme une laisse ancré au sol. Et vos causeries m'ont révélé (et ce n'est pas fini) toutes les fissures que je pressentais. J'aime bien l'histoire de l'éléphant. Vous savez pourquoi un éléphant ne bronche pas lorsqu'il est enchaîné à un simple pieu dans le sol alors qu'il pourrait très facilement se libérer? Parce qu'en fait, dès sa naissance on l'habitue à être attaché à un tel pieu et il grandit avec. Au début il n'a pas la force de s'en détacher et puis avec les années il y est tellement habitué qu'il ne lui vient pas à l'idée d'essayer de s'en débarrasser. N'est-ce pas extraordinaire et très instructif? J'y vois bien le parallèle avec nos vies d'aveugles où pour nous défaire de nos chaînes dont nous sommes tellement habitué il faut beaucoup de travail pour si peu. Donc, pour ce qui est de la conviction que je questionne quand à l'église, je suis certainement comme cet éléphant qui va avoir besoin d'une bonne psychothérapie en plus de tout le reste pour se retrouver libre. A savoir que dans les faits cela fait un bon moment que je ne vais plus "à l'église" et ma femme aussi n'est pas très motivé pour y retourner. Le temps apparemment est venu de partir seul...dans la foi et le doute. Nos deux états permanent d'homme "raté". Mais grâce soit rendu à Dieu qui dans sa miséricorde habituelle me donne un appui sérieux pour franchir le pas vers l'inconnu d'une vie isolée du troupeau: vous (Akklésia) et tous les auteurs inspirés. C'est J.Ellul qui m'a appris à ne pas regarder au nombre ou à la puissance. C'est dans la faiblesse, dans la solitude qu'il nous faut avancer. Encore merci et sachez que vous (akklésia) m'êtes précieux. Que Le Seigneur nous bénisse dans notre désir de le suivre Lui et rien n'y personne d'autre. Fraternellement.
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