Dostoïevski


Hallucination d’Ivan

Voici la version cinématographique de l’« hallucination d'Ivan »
inspirée de l’œuvre de Dostoïevski, Les frères Karamazof

Cette portion de 17 mn 30 est tirée d’une série russe produite par
Central Partnership et réalisée par Yuriy Moroz.
q Sortie : 2009 en Russie : Братья Карамазовы · Les Frères Karamazov

Merci à Votrov pour sa traduction en français

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Pour qui s’attachera à lire cette scène dans la source du livre,
il comprendra que c’est un véritable cours de théologie que nous offre ici Dostoïevski.
Un cours que le christianisme aurait dû écouter... s’il avait eu des oreilles pour entendre.
Vous pouvez lire l’extrait en question à la suite de ce billet pour en avoir une approche.





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Le Diable :
une hallucination (diablement) réaliste
ou une réalité (diablement) hallucinante ?


Après la mise en scène cinématographique, voici plus concrètement un extrait de cette œuvre de Dostoïevski : « Les Frères Karamazov ». La partie d’où proviennent les passages cités un peu plus bas est intitulée dans le livre : Le diable, et porte en sous-titre : Hallucination d’Ivan, ou encore Cauchemar d’Ivan. Dostoïevski imagine une conversation entre le diable et Ivan Karamazov, lors d’une vision onirique de ce dernier.

Dans une autre partie du roman où Ivan se prétend lui-même athée, il suggère que « le diable n’existe pas, qu’il a été créé par l’homme, et que celui-ci l’a fait à son image. » C'est ainsi que, durant sa vision, il lutte pour réfuter l’existence du diable, bien qu’il soit en discussion avec un personnage qui prétend l’être.

Mais si Ivan parvient à se convaincre que le diable n’existe pas, alors, il faut bien admettre qu’il émane d’Ivan, qu’il est en quelque sorte son double. Le diable serait donc comme une synthèse des faces cachées de l’homme : son spectre plus ou moins opérant. Mais, même dans ce cas, Ivan est obligé d’admettre l'existence du diabolique. Il est ainsi sur le chemin d’admettre aussi l’existence divine.

Ou, pour le dire autrement : croire au diable — qu’il soit angélique ou humain, peu importe — ce n’est pas encore croire en Dieu, mais c’est utile, ça aide. Quant à celui qui ne croit ni aux diables ni aux dieux, mais seulement en l’homme, celui-là croit cependant en un homme capable du pire et plus encore, c’est certain, c’est incontestable. Qui contestera que l’homme n’est pas armé pour le pire ? Et non seulement cela, mais qu’il use de cette arme généreusement. Quant à l’homme capable du meilleur — cela reste un rêve ! Or, l’imagerie du diable est bien exactement celle-ci : le diable fait le pire et ne peut que rêver du meilleur. Il ne peut que faire illusion. Il fait illusion, d’abord sur lui-même et ensuite sur son prochain. C’est ainsi que tout homme agit.

Quoiqu’il en soit, le diable, « rencontré » par Ivan, est poli. C’est un ancien noble qui va sur la cinquantaine, et ses propos sont bien peu mystiques finalement. Il n’a plus rien à voir avec la vieille bête cornue à laquelle nos « chrétiens » modernes s’accrochent — à tout prix ! Cette terrible crainte ecclésiastique, crainte, non pas du diable, mais crainte qu’il soit trop banal, ainsi que l’explique le personnage issu de cette vision d’Ivan : « En vérité, tu m’en veux de n’être pas apparu dans une lueur rouge, “parmi le tonnerre et les éclairs”, les ailes roussies, mais de m’être présenté dans une tenue aussi modeste. Tu es froissé dans tes sentiments esthétiques d’abord, ensuite dans ton orgueil : un si grand homme, recevoir la visite d’un diable aussi banal ! »

La grandeur maligne, angéliquement lumineuse du Diable, semble, pour les « croyants » en général, la garantie de la grandeur de leur Dieu. Voilà qui est fort étrange. Comme si l’humanité de ce Diable-là devait être condamnée, parce qu’elle risquerait de faire déchoir ce Dieu-là de sa divinité — et de le rendre, Lui aussi, trop banal… Toutefois, les Diables ne sont-ils pas en vérité les Hommes, et non des anges déchus ? Qui sont donc les anges alors — s’ils existent ? Des êtres que les hommes appellent maladroitement des dieux, ou encore des vérités éternelles, des sciences ! En ce cas, les anges-dieux mènent un combat insoupçonné. Tantôt ils nous poussent, tantôt nous ils nous font obstacle, mais ils ont toujours comme objectif de réaliser notre volonté ; notre humaine volonté. Mais lorsqu’enfin sont révélées leurs limites, car l’impossible ne leur est pas accessible, ils entrent alors dans une sorte de folie. L’homme qui découvre en effet cette amère vérité, à savoir que même ses plus puissante vérités ne lui dévoilent pas la vérité, cet homme-là, à l’instar d’Ivan, est saisi par un profond souci, un déséquilibre qui ne le lâche plus, et au travers duquel ses dieux, ses vérités et ses savoirs se révèlent pour ce qu’ils sont : diaboliques. C’est l’heure enfin du grand combat de l’homme contre lui-même pour atteindre, peut-être, Dieu au-delà du mal, et plus encore au-delà du bien, c’est-à-dire du diable.

Bref... il est probable que les « croyants », de même que les humanistes, soient tous en recherche de croire, eux-aussi. Peut-être comme Ivan, sont-ils en recherche d’avoir foi en Dieu, la vérité dernière. Qu’est-ce donc qui les retient de l’atteindre ? N’est-ce pas d’être trop sages, trop polis, trop propres, trop réalistes ? Trop diaboliques.

Ivsan Otets

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Extraits tirés du roman
Les frères Karamazov

(Les répliques sélectionnées sont principalement celles du diable)

« Ivan avait presque conscience de son délire et fixait obstinément un certain objet, sur le divan, en face de lui. Là apparut tout à coup un individu, entré Dieu sait comment, car il n’y était pas à l’arrivée d’Ivan Fiodorovitch après sa visite à Smerdiakov. C’était un monsieur, ou plutôt une sorte de gentleman russe, qui frisait la cinquantaine, grisonnant un peu, les cheveux longs et épais, la barbe en pointe. Il portait un veston marron de chez le bon faiseur, mais déjà élimé, datant de trois ans environ et complètement démodé. Le linge, son long foulard, tout rappelait le gentleman chic ; mais le linge, à le regarder de près, était douteux, et le foulard fort usé. Son pantalon à carreaux lui allait bien, mais il était trop clair et trop juste, comme on n’en porte plus maintenant ; de même son chapeau, qui était en feutre blanc malgré la saison. Bref, l’air comme il faut et en même temps gêné. Le gentleman devait être un de ces anciens propriétaires fonciers qui fleurissaient au temps du servage ; il avait vécu dans le monde, mais peu à peu, appauvri après les dissipations de la jeunesse et la récente abolition du servage, il était devenu une sorte de parasite de bonne compagnie, reçu chez ses anciennes connaissances à cause de son caractère accommodant et à titre d’homme comme il faut, qu’on peut admettre à sa table en toute occasion, à une place modeste toutefois. Ces parasites, au caractère facile, sachant conter, faire une partie de cartes, détestant les commissions dont on les charge, sont ordinairement veufs ou vieux garçons ; parfois ils ont des enfants, toujours élevés au loin, chez quelque tante dont le gentleman ne parle presque jamais en bonne compagnie, comme s’il rougissait d’une telle parenté. Il finit par se déshabituer de ses enfants, qui lui écrivent de loin en loin, pour sa fête ou à Noël, des lettres de félicitations auxquelles il répond parfois. La physionomie de cet hôte inattendu était plutôt affable que débonnaire, prête aux amabilités suivant les circonstances. Il n’avait pas de montre, mais portait un lorgnon en écaille, fixé à un ruban noir. Le médius de sa main droite s’ornait d’une bague en or massif avec une opale bon marché. Ivan Fiodorovitch gardait le silence, résolu à ne pas entamer la conversation. Le visiteur attendait, comme un parasite qui, venant à l’heure du thé tenir compagnie au maître de la maison, le trouve absorbé dans ses réflexions, et garde le silence, prêt toutefois à un aimable entretien, pourvu que le maître l’engage. Tout à coup son visage devint soucieux.

« Écoute, dit-il à Ivan Fiodorovitch, excuse-moi, je veux seulement te faire souvenir que tu es allé chez Smerdiakov afin de te renseigner au sujet de Catherine Ivanovna, et que tu es parti sans rien savoir ; tu as sûrement oublié…

— Ah oui ! dit Ivan préoccupé, j’ai oublié… N’importe, d’ailleurs, remettons tout à demain. À propos, dit-il avec irritation au visiteur, c’est moi qui ai dû me rappeler cela tout à l’heure, car je me sentais angoissé à ce sujet. Suffit-il que tu aies surgi pour que je croie que cette suggestion me vient de toi ?

— Eh bien, ne le crois pas, dit le gentleman en souriant d’un air affable. La foi ne s’impose pas. D’ailleurs, dans ce domaine, les preuves même matérielles sont inefficaces. Thomas a cru, parce qu’il voulait croire, et non pour avoir vu le Christ ressuscité. Ainsi, les spirites… je les aime beaucoup… Imagine-toi qu’ils croient servir la foi, parce que le diable leur montre ses cornes de temps en temps. « C’est une preuve matérielle de l’existence de l’autre monde. » L’autre monde démontré matériellement ! En voilà une idée ! Enfin, cela prouverait l’existence du diable, mais non celle de Dieu. Je veux me mettre d’une société idéaliste, pour leur faire de l’opposition.

[…]

— Mon ami, je veux pourtant rester un gentleman et être traité comme tel, dit le visiteur avec un certain amour-propre, d’ailleurs conciliant, débonnaire… Je suis pauvre, mais… je ne dirai pas très honnête ; cependant… on admet généralement comme un axiome que je suis un ange déchu. Ma foi, je ne puis me représenter comment j’ai pu, jadis, être un ange. Si je l’ai jamais été, il y a si longtemps que ce n’est pas un péché de l’oublier. Maintenant, je tiens uniquement à ma réputation d’homme comme il faut et je vis au hasard, m’efforçant d’être agréable. J’aime sincèrement les hommes ; on m’a beaucoup calomnié. Quand je me transporte sur la terre, chez vous, ma vie prend une apparence de réalité, et c’est ce qui me plaît le mieux. Car le fantastique me tourmente comme toi-même, aussi j’aime le réalisme terrestre. Chez vous, tout est défini, il y a des formules, de la géométrie ; chez nous, ce n’est qu’équations indéterminées ! Ici, je me promène, je rêve (j’aime rêver). Je deviens superstitieux. Ne ris pas, je t’en prie ; j’aime aller aux bains publics, imagine-toi, être à l’étuve avec les marchands et les popes. Mon rêve, c’est de m’incarner, mais définitivement, dans quelque marchande obèse, et de partager toutes ses croyances. Mon idéal, c’est d’aller à l’église et d’y faire brûler un cierge, de grand cœur, ma parole. Alors mes souffrances prendront fin. J’aime aussi vos remèdes : au printemps, il y avait une épidémie de petite vérole, je suis allé me faire vacciner ; si tu savais comme j’étais content, j’ai donné dix roubles pour « nos frère slaves » !… Tu ne m’écoutes pas. Tu n’es pas dans ton assiette, aujourd’hui. Le gentleman fit une pause. — Je sais que tu es allé hier consulter ce médecin… Eh bien ! comment vas-tu ? Que t’a-t-il dit ?

[…]

— Que Dieu m’en préserve ! Mais on ne peut s’empêcher de se plaindre parfois. Je suis calomnié. Tu me traites à tout moment d’imbécile. On voit bien que tu es un jeune homme. Mon ami, il n’y a pas que l’esprit. J’ai reçu de la nature un cœur bon et gai, « j’ai aussi composé des vaudevilles ». Tu me prends, je crois, pour un vieux Khlestakov, mais ma destinée est bien plus sérieuse. Par une sorte de décret inexplicable, j’ai pour mission de « nier » ; pourtant je suis foncièrement bon et inapte à la négation. « Non, il faut que tu nies ! Sans négation, pas de critique, et que deviendraient les revues, sans la critique ? Il ne resterait plus qu’un hosanna. Mais pour la vie cela ne suffit pas, il faut que cet hosanna passe par le creuset du doute, etc. » D’ailleurs, je ne me mêle pas de tout ça, ce n’est pas moi qui ai inventé la critique, je n’en suis pas responsable. J’ai servi de bouc émissaire, on m’a obligé à faire de la critique, et la vie commença. Mais moi, qui comprends le sel de la comédie, j’aspire au néant. « Non, il faut que tu vives, me réplique-t-on, car sans toi rien n’existerait. Si tout était raisonnable sur la terre, il ne s’y passerait rien. Sans toi, pas d’événements ; or, il faut des événements. » Je remplis donc ma mission, bien à contrecœur, pour susciter des événements, et je réalise l’irrationnel, par ordre. Les gens prennent cette comédie au sérieux, malgré tout leur esprit. C’est pour eux une tragédie. Ils souffrent, évidemment… En revanche, il vivent, d’une vie réelle et non imaginaire, car la souffrance, c’est la vie. Sans la souffrance, quel plaisir offrirait-elle ? Tout ressemblerait à un Te Deum interminable ; c’est saint, mais bien ennuyeux. Et moi ? Je souffre, et pourtant je ne vis pas. Je suis l’x d’une équation inconnue. Je suis le spectre de la vie, qui a perdu la notion des choses et oublie jusqu’à son nom. Tu ris… non, tu ne ris pas, tu te fâches encore, comme toujours. Il te faudrait toujours de l’esprit ; or, je te le répète, je donnerais toute cette vie sidérale, tous les grades, tous les honneurs, pour m’incarner dans l’âme d’une marchande obèse et faire brûler des cierges à l’église.

[…]

— Encore un coup, modère tes exigences, n’exige pas de moi « le grand et le beau » , et tu verras comme nous serons bons amis, dit le gentleman d’un ton suggestif. En vérité, tu m’en veux de n’être pas apparu dans une lueur rouge, « parmi le tonnerre et les éclairs » , les ailes roussies, mais de m’être présenté dans une tenue aussi modeste. Tu es froissé dans tes sentiments esthétiques d’abord, ensuite dans ton orgueil : un si grand homme recevoir la visite d’un diable aussi banal ! Il y a en toi cette fibre romantique raillée par Biélinski ! Que faire, jeune homme ! Tout à l’heure, au moment de venir chez toi, j’ai pensé, pour plaisanter, prendre l’apparence d’un conseiller d’État en retraite, décoré des ordres du Lion et du Soleil, mais je n’ai pas osé, car tu m’aurais battu : Comment ! mettre sur ma poitrine les plaques du Lion et du Soleil, au lieu de l’Étoile polaire ou de Sirius ! Et tu insistes sur ma bêtise. Mon Dieu, je ne prétends pas avoir ton intelligence. Méphistophélès, en apparaissant à Faust, affirme qu’il veut le mal, et ne fait que le bien. Libre à lui, moi c’est le contraire. Je suis peut-être le seul être au monde qui aime la vérité et veuille sincèrement le bien. J’étais là quand le Verbe crucifié monta au ciel, emportant l’âme du bon larron ; j’ai entendu les acclamations joyeuses des chérubins chantant hosanna ! et les hymnes des séraphins, qui faisaient trembler l’univers. Eh bien, je le jure par ce qu’il y a de plus sacré, j’aurais voulu me joindre aux chœurs et crier aussi hosanna ! Les paroles allaient sortir de ma poitrine… Tu sais que je suis fort sensible et impressionnable au point de vue esthétique. Mais le bons sens – la plus malheureuse de mes facultés – m’a retenu dans les justes limites, et j’ai laissé passer l’heure propice ! Car, pensais-je alors, qu’adviendrait-il si je chantais hosanna ! Tout s’éteindrait dans le monde, il ne se passerait plus rien. Voilà comment les devoirs de ma charge et ma position sociale m’ont obligé à repousser une impulsion généreuse et à rester dans l’infamie. D’autres s’arrogent tout l’honneur du bien : on ne me laisse que l’infamie. Mais je n’envie pas l’honneur de vivre aux dépens d’autrui, je ne suis pas ambitieux. Pourquoi, parmi toutes les créatures, suis-je seul voué aux malédictions des honnêtes gens et même aux coups de botte, car, en m’incarnant, je dois subir parfois des conséquences de ce genre ? Il y a là un mystère, mais à aucun prix on ne veut me le révéler, de peur que je n’entonne hosanna ! et qu’aussitôt les imperfections nécessaires disparaissant, la raison ne règne dans le monde entier : ce serait naturellement la fin de tout, même des journaux et des revues, car qui s’abonnerait alors ? Je sais bien que finalement je me réconcilierai, je ferai moi aussi mon quatrillion et je connaîtrai le secret. Mais, en attendant, je boude et je remplis à contrecœur ma mission : perdre des milliers d’hommes pour en sauver un seul. Combien, par exemple, a-t-il fallu perdre d’âmes et salir de réputations pour obtenir un seul juste, Job, dont on s’est servi autrefois pour m’attraper si méchamment. Non, tant que le secret ne sera pas révélé, il existe pour moi deux vérités : celle de là-bas, la leur, que j’ignore totalement, et l’autre, la mienne. Reste à voir quelle est la plus pure…

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