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LES  PAPES

PONTIFEX MAXIMUS
Aristote d’Aquin Platon

Dans une circulaire, le pape Jean-Paul II affirma que « la foi et la raison sont semblables à deux ailes permettant à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité [1] ». Léon Chestov, quant à lui, tenait un tout autre propos. En effet, devant l’antique récit de la Genèse, le philosophe russe parlait ainsi : « la raison est ce glaive de feu au moyen duquel l’Ange placé par Dieu aux portes du paradis en écarte les hommes [2] ». Il faisait référence à ces êtres célestes dont parle le texte biblique : « les chérubins postés à l’orient du jardin d’Eden avec la flamme de l’épée foudroyante pour garder le chemin de l’arbre de vie. » (gen 324).

Qui faut-il croire ? La théologie du prestigieux Souverain Pontife qui exerça son pouvoir durant près de trente années au Vatican, ou bien un philosophe à peine connu qui s’exila à Paris où il mourut ? Pour l’un, la raison élève l’homme ; pour l’autre la raison prive l’homme du plus grand bien. Le pape prend l’envol de la raison pour rejoindre la vérité divine quand Chestov voit en elle un inflexible ennemi le menaçant continuellement. Comment, à partir du même texte biblique, un tel abîme a-t-il pu se creuser entre les hommes ? Est-ce que l’humanité s’y répartit proportionnellement sur chacun des deux côtés ? Niet ! Tous les hommes ont depuis longtemps rejoint la position des papes… ou plutôt : c’est Rome, qui depuis fort longtemps a rejoint les hommes intelligents et raisonnables !

Dans la même encyclique, Jean-Paul II s’enfonce davantage lorsqu’il ajoute enfin : « la pensée philosophique est souvent l’unique terrain d’entente et de dialogue avec ceux qui ne partagent pas notre foi ». Rappelons que l’Évêque romain porte un titre hérité de l’Antiquité latine, un titre qui désignait le plus haut prêtre de la Rome païenne : le Pontifex Maximus, c’est-à-dire le Grand faiseur de ponts. Jean-Paul II, dans la lignée de ses multiples prédécesseurs, jette ici un pont philosophique afin d’unir l’Église avec le reste de l’humanité raisonnable. Le chrétien voit ainsi dans la raison une des ailes de l’esprit permettant aux hommes de s’élever de progrès en progrès. Chacun désigne ensuite ce qui lui convient le mieux pour incarner la seconde aile : la science dira l’athée ; la théologie diront les papes, prétendant qu’elle est « la science de la foi ». C’est ainsi que le feu de la raison a consumé la foi puis la métamorphosée en une science divine. Les papes ont fait de la liberté de l’esprit un glaive flamboyant vindicatif ; ils lui ont arraché les ailes. Ils ne volent pas, ils marchent sur la terre en brûlant tout ce qui ne se soumet pas à leur raison… à l’instar de l’homme-raté, le pécheur.

Chestov, quant à lui, s’était donné pour tâche, non de « réconcilier la philosophie et la science, mais de les brouiller entre elles », et, dira-t-il : « plus intense, plus cruelle sera leur lutte, plus les hommes en retireront d’avantages [3] ». Il brisa pour lui le pont construit par les papes. Il resta là, exilé de l’autre côté du gouffre, rejoignant ce faible reste de l’humanité pour qui les connaissances de l’Ange au glaive de feu ne sont que des sortilèges pour intelligents. Quelle sorte de philosophie amputée des logiques de la raison Chestov produisit-il de ce côté de l’abîme ? Celle qui, affirma-t-il, « se propose, non d’accepter, mais de surmonter les évidences et qui introduit dans notre pensée une nouvelle dimension, la foi. »

Ainsi donc, les papes ont donné la foi en pâture à la raison qui les fascine, et faisant d’elle une Science de Dieu, ils ont élaboré des cathédrales de règles et de doctrines auxquelles il suffit de se soumettre pour atteindre le divin. Mais la foi ne s’achète pas aux lumières de la raison et de ses sages morales ; et non contente de lui désobéir, elle veut encore la soumettre à la liberté tant elle sait combien la raison devient folle dans son rôle de chef. La foi en Dieu se nourrit d’une liberté insaisissable à toute logique ; aussi quiconque bâtit un pont pour lier l’un à l’autre est en train de greffer sur un même corps le plumage de la liberté divine avec l’aile de plomb des vérités raisonnables. Ainsi prépare-t-il le monde à s’effondrer dans l’abîme sans fond qui sépare précisément Dieu et nos sciences de la vérité.

Le royaume de Dieu où conduit la foi est un lieu où les vérités n’accusent plus l’âme à l’aide de leurs flamboyantes épées. Le feu angélique de leur pouvoir y est là-bas déchu du règne que leurs évidences ont encore ici-bas. Dans la réalité divine, les vérités vivent et meurent au gré de la volonté des fils de l’homme, et leurs contradictions n’émeuvent là-bas, ni les êtres, ni la nature. C’est pourquoi, l’homme de foi tend toutes ses forces en ce monde présent pour ­résister aux papes de la sagesse. Il refuse de brûler avec eux les ailes naissantes de l’esprit que son Dieu lui insuffle pour le rejoindre un jour. C’est lors de cette errance difficile que Chestov trouva la consolation suivante ; il se rappelait alors « la lutte contre les évidences » que mena aussi le Christ lors de la tentation au désert :

« Quand Athènes proclame, urbi et orbi, pour la ville et pour le monde : Si tu veux te soumettre toutes choses, soumets-toi à la raison, [4] Jérusalem entend à travers ces paroles : Je te donnerai toutes ces choses, si tu te ­prosternes et m’adores ; et répond : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. »[5]


Ivsan Otets


[1]  Jean-Paul II, Fides et Ratio · Encyclique du 14 septembre 1998.
[2]  Léon Chestov, Le pouvoir des clefs : « De la racine des choses. »
[3]  Léon Chestov, La balance de Job : « La philosophie de l’histoire. »
[4]  Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 37-4 (en latin dans le texte : Si vis tibi omnia subjicere, te subjice rationi).
[5]  Léon Chestov, Athènes et Jérusalem : « De la philosophie médiévale. »