Jézabel
SELON IRÈNE NÉMIROVSKY
Irène Némirovsky

Jézabel est un court roman d’Irène Némirovsky écrit en 1936. Bien que née dans une famille juive de Kiev, les références directes à la Bible sont rares et quasiment inexistantes dans l’œuvre d’Irène Némirovsky ; aussi est-il précieux de voir comment le texte biblique lui apparaissait, car il semble improbable qu’elle n’ait rien su de l’histoire de la reine Jézabel que les Écritures nous relatent. Il s’avère que les théologiens et autres prédicateurs gagneraient à sortir de leur cloître, car ce que la romancière ukrainienne dit à propos du personnage de Jézabel est nettement plus pertinent que les affabulations habituelles sur l’« esprit démoniaque et dépravé » de l’antique reine.

C’est en réalité à la belle et riche Gladys Eysenach que l’écrivain donne le rôle de Jézabel dans son récit. Tout comme la princesse phénicienne devenue par la suite reine en épousant un roi d’Israël, Gladys naît dans une famille fortunée puis épouse le financier Richard Eysenach dont elle sera veuve assez vite. Elle vécut ainsi toute sa vie dans la soie, portée par le pouvoir de son extrême richesse, et entièrement préoccupée par sa conception du bonheur, tant pour ses amants que pour son entourage : « Il n’y a qu’une seule chose qui vaille la peine d’être vécue, c’est le commencement de l’amour, l’amour timide encore, le désir, l’impatience, l’attente… », dira-t-elle à sa fille. De sorte que son avocat affirmera lors de son procès : « Gladys est une femme qui n’avait vécu que pour l’amour, qui ne s’était souciée au monde que de l’amour, et qui méritait au nom de l’amour, l’oublie et le pardon. » Cette princesse du vingtième siècle finit en effet humiliée et condamnée lors d’un procès public, alors que l’âge avait flétri sa grande beauté malgré de continuels efforts pour ne pas la laisser s’échapper. De même, Jézabel fut condamnée publiquement, ayant elle aussi, dans un dernier sursaut, tenté de sauver sa gloire royale de l’inévitable jugement.

Mais défendre la reine Jézabel de l’Ancien Testament à l’aide des propos de l’avocat de Gladys serait-il vraiment conforme au texte ? Était-elle vraiment une femme qui « ne se souciait au monde que de l’amour » ? En vérité, Irène Némirovsky n’a fait qu’actualiser l’attitude de la Jézabel biblique dans les spécificités de notre société moderne ; celle-ci s’est alors métamorphosée sans difficulté, et conformément aux Écritures, en une Gladys Eysenach sous la plume inspirée de l’écrivain. Et si les religieux ont tant de mal à modeler Jézabel sous les seuls traits de la riche et séduisante Gladys, c’est parce qu’ils trouvent le portrait limité, voir médiocre, tant il y manque la dimension religieuse qu’ils estiment indispensable. Jézabel n’était-elle pas essentiellement l’ennemie du prophète Élie et de son Dieu ? De là l’observent-ils uniquement au travers du prisme de ce conflit, lequel regarde les choses élever de la spiritualité dont ils se revendiquent les experts. Cambrés à outrance sur la teneur mystique du récit, ils méprisent le reste de la réalité du personnage, et ils finissent par voir Jézabel de façon difforme et fausse. Car le spirituel s’incarne dans tout le réel, et il n’est pas rare qu’il soit vivement présent dans ce qui est le moins apparent, de même qu’il est puissant dans ce qui paraît trop banal pour être relevé.


Le règne du roi Achab, dont Jézabel était l’épouse, fut en vérité prospère. Ayant hérité du royaume fondé par son père, Achab poursuivit la même politique, fortifiant ainsi sa stabilité économique et développant une armée puissante. De plus, il construisit ou releva de nombreuses villes, puis acheva « la maison d’ivoire », probablement un palais somptueux bâti dans sa capitale Samarie. Il constitua donc une entité politique solide tout en élargissant le territoire d’Israël. Et le texte ne nous laisse aucun doute sur la perspicacité et l’ambition de Jézabel qui fut significative dans cette œuvre, voire même primordiale. Mais était-elle vraiment obsédée par l’idée de détruire le culte monothéiste ? Niet. Ce n’est pas tant le Dieu d’Élie qui la gênait, mais plutôt ce qu’elle croyait être son manque de réalisme, parce que l’exclusivité qu’il réclamait était selon elle un frein à l’expansion politique. La prospérité d’Israël en regard du petit royaume de Juda n’était-elle pas la preuve que le compromis était payant ? Et Jézabel n’était-elle pas l’incarnation de cette réussite, elle, la Phénicienne, qui avait permis à Achab d’élargir sa vision de la royauté ?

Le conflit avec Élie devint radical environ à la quinzième année du règne d’Achab, lequel dura vingt-deux ans. Une longue famine survint et donna l’occasion à la reine de persécuter les prêtres du culte officiel, laissant à leur place les divinités qu’elle avait amenées de sa propre culture. Mais c’est finalement Élie qui mit le feu aux poudres lors de ses croisades contre le faux culte ; il critiqua ouvertement ce compromis, puis, tel un homme politique, il s’adressa au peuple et le plaça devant une alternative : « Jusqu’à quand clocherez-vous entre les deux partis ? Si l’Éternel est le vrai Dieu, suivez-le ; si c’est Baal, suivez Baal ! » (1 Rois 18) Les ayant convaincus par des preuves visibles et extraordinaires, le prophète, à l’image de Jézabel, fit alors persécuter à mort les prêtres de Baal ! La reine, bien sûr, renchérit dans cette lutte des pouvoirs. Dès cet instant, le Dieu monothéiste devint son ennemi principal ; Jézabel le percevait comme une source de récession dans l’élaboration de la civilisation en marche ; ses préceptes trop étriqués entraînaient, de son point de vue, une perte de la prospérité politico-économique si difficilement acquise.


Que fit Dieu ? Il abandonna Élie et laissa la victoire à la reine pragmatique et réaliste ; le prophète dut fuir devant l’autorité de Jézabel. Conduit au désert, il se couvrit le visage et écouta Dieu avec plus d’attention que jamais : « Je suis dans le murmure. Je ne suis pas dans l’ouragan, le tremblement ou le feu. Je ne veux pas être roi, je ne veux pas régner sur vous, mais je veux être l’intime, le frère, l’époux. Je veux partager ma gloire avec mes fils, et non m’imposer à eux au travers d’un gouvernement de masse. C’est pourquoi, en prenant votre propre chemin, vous êtes conduit par les pouvoirs théocratiques, moraux et politiques jusque dans vos propres échecs, jusqu’à ce désert où l’homme brisé apprend enfin à se couvrir la face pour écouter mon murmure. »

A contrario, Jézabel n’écoutait que l’ouragan du réel, et elle ne croyait qu’aux preuves criantes de l’action intelligente. Elle était avide d’un pouvoir concret et désirait secrètement être vénérée. Elle aurait pu dire avec Bonaparte : « Mon pouvoir dépend de ma gloire et ma gloire repose sur mes victoires. » Il lui fallait donc offrir des victoires aux hommes, c’est-à-dire le bonheur et la prospérité, afin de recevoir en échange la gloire et l’autorité tant désirées. Jézabel avait somme toute la fibre démocratique dans son archaïsme primitif. Si elle vivait de nos jours, nul doute qu’elle parlerait d’écologie, de démocratie participative, d’éducation, de diversité culturelle, d’œcuménisme, de paix, d’engagement citoyen, etc., etc.

La même motivation dirigeait l’esprit de Gladys Eysenach lorsqu’elle avoua à Claude, son premier flirt : « Je n’ai jamais été amoureuse de vous et, pourtant, je ne vous oublierai jamais… J’étais une enfant innocente. C’est vous qui m’avez, pour la première fois, montré mon pouvoir. » Ce pouvoir, dont elle dit ailleurs : « Qu’y avait-il de meilleur au monde, quelle volupté comparable à celle de plaire ?… Ce désir de plaire, d’être aimée, cette jouissance banale, commune à toutes les femmes, cela devenait pour elle une passion, semblable à celle du pouvoir ou de l’or dans un cœur d’homme, une soif que les années augmentaient et que rien, jamais, n’avait pu étancher complètement. » Tout comme la reine Jézabel dont elle est la métamorphose, Gladys voulait être aimée et adorée : « Elle était entourée d’hommes amoureux. Les serments, les supplications, les larmes, elle y était accoutumée comme un ivrogne l’est au vin ; elle n’en était pas rassasiée, mais leur doux poison lui était nécessaire comme le seul aliment qui l’eût fait vivre. Elle ne s’en cachait pas. » Et toutes deux savaient qu’il leur fallait, pour atteindre cette félicité, donner le change à leurs adorateurs, à savoir leur beauté et un pouvoir, qu’il soit politique, financier, médiatique ou religieux. L’une et l’autre « ne se souciaient au monde que de l’amour, aussi méritaient-elles le pardon de leur plus grande faute pour une telle consécration au bonheur. »


Irène Némirovky a discerné l’esprit de Jézabel et sa subtilité de manière bien plus profonde que les religieux tant ces derniers raisonnent de manière manichéenne : la méchante Jézabel contre le bon Élie. Étant fièrement revêtus d’œillères au-delà même du texte, il s’ensuit qu’on trouve à leur chaire et sur leurs couches des spécimens de Jézabel fort bien articulés. Le christianisme est quant à lui copieusement achalandé en hommes et femmes de ce type, ceux-là mêmes qui, sans même s’en rendre compte, et avec la plus grande sincérité, conçoivent secrètement le spirituel comme une possibilité de pouvoir et de prospérité… Comment les reconnaître ? C’est fort simple ; à l’instar d’Élie, mettez en question leurs certitudes, appelez-les au désert pour écouter le murmure, et à coup sûr vous aurez une réponse à la Gladys Eysenach : « Je ne veux pas penser. Je ne veux pas, je ne veux pas…, murmura-t-elle, en cachant son visage dans ses mains : ça me fait mal. Je veux un peu de repos, un peu de bonheur… Comprends-moi. Sois mon amie… »


Mais qu’est-ce qui perdit Jézabel et Gladys ? C’est d’avoir eu, une seule fois, une considération pour un individu défendant lui aussi son pouvoir personnel vis-à-vis du leur. En portant leur regard sur l’autre, comme sur leur égal, elles auraient pu s’oublier et oublier leur avidité, commencer à aimer, à se sauver, en sacrifiant leurs intérêts, mais elles transformèrent cette chance en un piège pour elles-mêmes. Jézabel répondit aux droits de Naboth par le meurtre, puis lui vola son bien ; et Gladys répondit pareillement aux doits de son petit-fils. De là, le même procès pour toutes les deux. Élie disant à Jézabel : « Les chiens mangeront Jézabel » ; et le petit-fils de Gladys de constater, peu avant d’être tué par sa festive grand-mère : « “Sale vieux”, songea-t-il, en serrant les poings. Il confondait dans la même haine Gladys, la mère de Laure et tous ceux qui gardaient leurs places, leur argent, leur bonheur, ne laissant à leurs enfants que le désespoir, la pauvreté et la mort. »

Et qu’importe que l’une eût acclamé Élie comme prophète, ou que l’autre eût vécu moralement et religieusement son riche veuvage, le véritable procès de Jézabel est bien celui qu’a vu Irène Némirovsky : c’est de vouloir garder sa place, son argent, son bonheur, laissant aux autres le désespoir, la pauvreté et la mort. Et qu’importe enfin que ce soit au nom de la démocratie, du Dieu d’Élie, ou du droit à jouir de sa vie et de sa liberté ; tout comme le diabolique, Jézabel n’a pas de préjugés vestimentaires, mais elle prend surtout bien soin d’être toujours couverte par une vérité supérieure…, quitte à la corrompre avec charme, conviction et autorité.



Ivsan Otets