Du Fils Prodigue

À L’ATTENTION DES SAGES

La parabole évangélique la plus connue est probablement aussi la plus mal lue. Les titres, que les traducteurs et les éditeurs ajoutèrent au texte au fil du temps, le dénotent de manière flagrante. « L’enfant prodigue », ou « Le fils prodigue » devinrent « Le fils perdu et le fils fidèle » et plus simplement « Le fils perdu ». Rien n’est plus à côté du propos que le sentier sur lequel ces faux-titres égarent le lecteur. Seul le cadet, nous dit-on, est coupable d’avoir dissipé son héritage, il l’a gaspillé sans même la plus élémentaire prudence d’une comptabilité : il est prodigue. De là, avant même qu’on ne lise le texte, vient-on nous affirmer que l’aîné, a contrario, préserva son héritage par sa sagesse et son travail responsable. C’est-à-dire que ce dernier, en s’adressant au père pour lui dire : « Je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres », nous montre en quoi consiste à être l’héritier divin : en l’obéissance à des commandements donnés par Dieu selon des règles terre-à-terre.

En un simple petit titre la parabole est dès lors commentée, déchiffrée, dévoilée. Elle n’a plus aucun mystère : « Pliez et remballez », nous dit-on, mais surtout : « Obéissez ! » Il serait pourtant plus judicieux de prendre du correcteur blanc de bureau pour effacer ces titres de nos bibles. Sous leur apparence « théologique », ils destinent les lecteurs à devenir des autistes spirituels. Si toutefois vous ne pouvez vous passer de titre, et si le mot « prodigue » vous plaît de par son intonation émérite, optez alors pour l’intitulé suivant : « Les deux fils prodigues », car il n’est aucun des deux fils qui réussisse à préserver son héritage matériel. Si l’un brûla la chandelle par les deux bouts, l’autre le perdit par ses calculs moraux.

La chose est même pire que cela. En effet, des deux fils, seul le cadet eut dès le début l’intuition de la véritable nature de l’héritage — l’autre l’ignora en ne regardant qu’à l’apparence. Les biens et la fortune du père n’étaient pas l’héritage ! Ils n’étaient que de simples fruits, périssables d’ailleurs, puisque le cadet perdit tout son argent sur terre, c’est-à-dire toute sa vie biologique et tous ses avoirs matériels. Cette fortune terrestre renvoie, telle une métaphore, à ce qu’est le véritable patrimoine du père : Sa puissance infinie à posséder autant de biens qu’il le désire, et à les prodiguer autant qu’il le souhaite… quitte à ce qu’ils soient gaspillés dans la débauche ! Le père aussi est prodigue ! Mais a-t-il été prodigue comme l’a été son cadet ? Niet. Il accepta que soient dissipés ses biens périssables parce qu’il avait en vue de révéler à ses fils la véritable nature de l’héritage, celui qu’il cache en Lui-même et dont il désire leur faire don dès le commencement (bereshit).

En affirmant sa liberté d’exister en lui-même, le fils cadet commença donc à se saisir de cet héritage. C’est pourquoi le père ne le quittera pas des yeux. Prenant finalement conscience de ne pouvoir être ce qu’il veut être, que sa volonté de Vivre n’est pas libre de tout, mais qu’elle s’est muée étrangement en un esclavage imposé par la nécessité naturelle — le jeune fils retournera auprès de son père. Bizarrement, c’est au moment où, se dit-il, il revient au moins pour sauver sa peau, acceptant même de perdre son statut de fils pour celui d’ouvrier ; c’est à ce moment précis, disais-je, que l’héritage de sa filiation divine va lui être remis. Il reçoit la liberté d’Être de la main même de celui qu’il avait jugé comme son ennemi ! Car lors de son départ, il avait du père une connaissance erronée, celle inculquée par le religieux, c’est-à-dire par son frère. Ce dernier est l’homme pour qui seule la conscience morale plaît à l’intimité divine.

Ainsi donc, dès son retour, le père pardonne aussitôt à son plus jeune fils ! Il le lave même dans les larmes de sa souffrance, celle qu’il porta telle une croix durant tout l’exil de son fils. Enfin, le faisant entrer dans la maison, c’est-à-dire dans le lieu de la résurrection, il le revêt de la robe, de l’anneau et des souliers. Le cadet, devenu enfin un fils de l’Homme, pourra dès lors être ce qu’il veut être. Justifié gratuitement, il vivra de nouveau, mais dans une nature incorruptible (la robe) ; il recevra, tel un sceau, la divinité de fils (l’anneau) ; et de là, il acquerra l’infini des possibles afin d’exprimer toute sa liberté (les souliers). En lui s’incarnera en quelque sorte l'infini de son père, et lui-même deviendra un reflet de sa gloire, une expression parfaite de l’Être-des-êtres.

C’est aux sons de la fête, là où l’amour n’a plus d’obstacles, que l’aîné est révélé dans son propre fond. Alors que les fils de l’homme et le père mangent et chantent, usant des biens de leur vitalité spirituelle sans aucune avarice (le veau gras), l’aîné se refuse l’accès aux festivités. Aussi le verrou n’est-il pas au père mais à ce fils de la terre qu’est le plus sage des hommes. Et en quoi consiste ce verrou ? En une idolâtrie s’incarnant dans son temps, tout simplement. Le premier-né chérit sa raison morale plus que le père, il est incapable de sacrifier les commandements. Il adore et idolâtre l’obéissance morale masquée sous sa théologie. Il rend sa science de la vérité supérieure au père lui-même. En effet, il en appelle précisément à l’argument moral pour mettre son frère et son père en accusation : « Tu festoies avec celui qui a gaspillé ton bien avec les prostitués, tandis que je travaille sans désobéir à ta volonté. Tu n’agis pas selon le principe des mérites, tu es injuste », dira-t-il à son père.

Mais était-ce la volonté définitive du père que son premier fils travaille aux champs avec les ouvriers ? Certes non. Elle n’était qu’une volonté primaire, encore intermédiaire, imparfaite. Et c’est là précisément qu’est la perte de ce fils : il donne aux lois du bien et du mal l’attribut d’éternité. Où se trouve l’œuvre parfaite du père ? Lorsque celui-ci, peu de temps avant le retour de son jeune fils, « alors qu’il était encore loin, l’aperçoit, puis ému dans ses entrailles, court se jeter à son cou pour le couvrir de baisers. » Le père est donc parti dans le lointain à la rencontre de son fils. Il quitta son domaine, les cieux, pour partager un temps l’exil de son fils et anticiper son retour ! N’était-ce pas plutôt là, à ses côtés qu’il aurait aimé voir son autre fils, l’aîné ? Or ce dernier ne se préoccupait que d’obéir à sa logique, c’est-à-dire préserver son héritage matériel qu’il croyait spirituel. L’aîné s’occupait de lui-même quand le père se sacrifiait pour son fils disparu. Non seulement il n’y a pas équivalence de volonté entre le père et le premier-né, mais il y a là deux volontés et deux intentions contraires — deux façons de vivre qui s’opposent !

Le texte reste silencieux sur ce que fit par la suite l’aîné ; la parabole met en exergue la bonne nouvelle plutôt que le jugement. En effet, le père exhorte son fils aîné sans attiser sa jalousie : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi », puis il met en avant la fraternité retrouvée : « Il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé. » Et cependant… il y a un relent désagréable dans ce « il fallait… car il était et il est ». Tout d’abord, la fête est finie, elle est passée. Et le fils aîné l’a ratée. Ensuite, la position du jeune fils est incontestable, elle est protégée par le père lui-même qui n’accepte pas qu’on la remette en question : « Il est vivant, il est retrouvé. »

Ainsi, cachée dans le récit, une question se pose inévitablement. Car l’événement de retour du plus jeune fils et l’attitude inattendue du père a mis l’aîné en face d’une révélation : sa justice morale est absurde, elle s’avère inutile et obsolète pour ce qui regarde le monde-à-venir. Bien pire, lui-même est désormais condamnable ! Par son égoïsme voilé sous sa loi, il refusa la compassion divine qui transforma le « débauché » en fils accompli. Ce témoignage de la conscience aurait dû lui permettre de se jeter au cou du père pour être libéré de ses préjugés raisonnables ; il n’en fut rien. Le fils aîné n’accepta pas de renier la vieille justice des commandements, aussi n’alla-t-il pas festoyer. Il ne voulut pas justifier son frère gratuitement bien que ce dernier ait reconnu son égarement avec larmes et supplications. Que fera-t-il dès lors ? Se rendra-t-il ennemi du père et du fils ? Va-t-il élever sa propre justice au-dessus de celle du père ? Niera-t-il sa divinité ? Dira-t-il que le tribunal du bien et du mal est la justice parfaite, et que Dieu est incapable de surpasser les esprits de vengeance ?

L’histoire de l’humanité se lit — pourrait-on dire — comme les épisodes faisant suite à cette parabole. C’est ici que la tournure des événements s’aggrave tragiquement. La colère de l’aîné évoquée par le texte constitue en quelque sorte sa teneur prophétique, car cette colère ne s’est jamais tue en 2000 ans. C’est en craignant la vengeance des lois que le christianisme établi, symbolisé par le fils cadet, s’est finalement allié aux fils aînés ! Il est entré dans le compromis. Il s’est soumis à la justice de feu qu’enseignent les lois de la raison. Les philosophes antiques, qui avaient transformé le vieux paganisme en morale et en connaissances savantes, furent d’abord reçus avec honneur dans la théologie chrétienne. Par suite, ses héritiers ont acquis de nos jours une large part dans l’église : l’humanisme, les sciences humaines, sociales, cognitives, le droit politique… et enfin, la mondialisation des croyances cachée sous l’œcuménisme, sont là autant de levains dans la pâte d’origine.
À partir de « l’âme de l’église », le christianisme s’est allié aux nations, c’est-à-dire aux « âmes des peuples » (volksgeist), tendant toujours plus vers le totalitarisme final qu’est « l’âme du monde » (weltgeist). Ou, pour reprendre Alain Finkielkraut : « là où était le Je, le Nous doit advenir. » Chestov, quant à lui, exprimera cette pensée des totalitarismes de la manière suivante :

« Toute notre activité terrestre se ramène à faire ressortir le général et à dissoudre en lui le particulier. Notre existence sociale — or l'homme est obligatoirement un animal social puisqu'il ne peut être un dieu et ne veut être une bête — nous impose à l'avance un « être général ». Nous devons être acceptables pour notre milieu. »

C’est ainsi que le fils cadet a rendu sa culpabilité bien plus aiguë que celle du fils aîné. Car si l’aîné n’entra pas dans la fête, le christianisme y est entré et a subverti de l’intérieur la bonne nouvelle ! Il a fait cohabiter la justice morale avec la compassion insensée du père, il a mêlé à la folie prodigue du père la raison lâche et prudente des fils de la loi. Il s’est livré à cette pâte métaphysique où la vérité est définie en tant que relativité absolue. Il a tué la vérité en tant que valeur unique, là où chaque-Un est précisément une sortie de l’espèce, une sortie du général. En terme théologique, il a fusionné la grâce et la loi. Le christianisme vulgaire a commis le plus grand crime qui soit : « Il est allé en reculant » disait Kierkegaard, et « il est ainsi devenu un paganisme. »

Or, nous dit la parabole, le jeune fils, lorsqu’il manqua du nécessaire « alla se mettre au service d’un des citoyens du pays qui l’envoya dans ses champs garder les cochons ». De fait, en reculant, le christianisme est devenu « acceptable à son milieu », il ne scandalise plus. Après avoir été d’abord employé à garder et faire perdurer les sagesses et les mythes antiques — les cochons — il devint acceptable : telle est sa victoire ! C’est-à-dire qu’il reçut lui aussi le titre de citoyen et propriétaire terrien. Ainsi élevé à l’honneur de maître et surveillant protecteur, lui aussi emploie désormais « les repentis » pour élever la conscience morale, pour que le monde se confie aux chimères du bien contre le mal… au pied du vieil arbre. Ces « repentis », qu’on nomme aussi « convertis », sont ceux-là même qui souffrent de la famine spirituelle et qui sont privés de la liberté de l’esprit par la nécessité des lois. Ils ont été plongés dans l’adversité lors d’une séquence de vie difficile, aussi pensent-ils trouver un peu de douceur dans l’illusion de prospérité et de bonheur que proposent les églises et autres sagesses terrestres. C’est ici qu’est mentionnée la pulpe douceâtre du caroubier. Cet aliment mielleux, telle une sécurité raisonnable, alimente les faux-prophètes qui prédisent la paix du monde présent. Pourtant, à l’ombre de l’arbre ecclésiastique et sous les larges feuilles de l’esprit de corps, quelques-uns des fils prodigues n’arrivent pas à trouver l’espérance promise auprès des devins de la paix : « Il ne se trouve personne pour leur procurer cette consolation. »

Ils entreront dès lors en eux-mêmes : ils sortiront ! Ils rejoindront la Vérité dernière qu’ils ne trouvent que dans cette connivence intime avec le père — au-delà des vérités générales et du miracle religieux. Car si la douceur du caroubier ne leur convient pas, c’est parce qu’ils savent que se prépare pour eux une fête sans pareille derrière le tombeau vide. Dans le monde-à-venir les attendent des vêtements neufs et une dignité nouvelle. Cette liberté-là, cet amour déraisonnable, n’en sentez-vous pas l’odeur spirituelle en vous-mêmes ? Comment croyez-vous que le Christ ait pu parler du veau gras sans être le maître d’œuvre de ce repas qu'il offrira aux siens ? Et comment pensez-vous entrer dans cette fête si le père ne vous ouvre ? Et où croyez-vous que soit le père si ce n’est caché dans son exil ? Le père est le Christ : Dieu est un.

ivsan otets