La mariée


CONTE

Andréas était un jeune homme amoureux ; et son bonheur était pétillant, à l’image de ce petit village des Abruzzes où il vivait depuis toujours, non loin du littoral. Il demeurait un peu à l’extérieur, dans une petite maison déposée sur le flanc d’un coteau et que l’on découvrait en bout de chemin. À l’arrière de l’habitation se trouvait un jardin, protégé par une haie, auquel on avait accès que par la chambre ; un banc s’y abritait à l’ombre d’un solide chêne, attendant ses invités pour leur offrir la mer qu’on apercevait à une brassée de regard. C’est là que depuis plus d’une année Andréas et sa fiancée se plaisaient à se rencontrer, et ils laissaient naïvement la nuit déborder leur intimité lorsque le temps le permettait. Ce soir d’été était pourtant le dernier de leurs fiançailles, et c’est avec un enthousiasme nouveau que le jeune homme raccompagna plus tôt que d’habitude sa bien-aimée qui demeurait encore au village. Ils se mariaient le lendemain.

Tout avait été bien sûr minutieusement organisé, et c’est dans une ambiance festive que les convives remplirent l’église. Ils s’y engouffraient avec avidité tant sa fraîcheur était délicieuse ; en ces journées d’excessives chaleurs, une telle douceur réconciliait tout naturellement bigots et athées. Andréas arriva le premier ; plein de candeur, il attendit la bien-aimée sur le parvis de l’église aux côtés de ses parents. Mais la fiancée se faisant attendre, le petit groupe fit quelques pas vers l’intérieur pour y trouver un peu d’ombre. Puis l’attente devint lourde. On donna donc un siège aux parents. Lorsqu’enfin le futur marié céda lui aussi, et s’assit, une inquiétude se leva. La fraîche volupté dégagée par le vieux bâtiment se dissipa aussitôt tandis que quelques murmures commencèrent à sourdre. La fiancée ne vint jamais, et nul ne la revit jamais.

Accablé par tant de tristesse, Andréas ne voulut pas retourner chez lui ; il vécut dès lors chez ses parents. Commencèrent alors ses longues pérégrinations. Il parcourut toute la région durant l’été, enquêtant de-ci de-là, interrogeant tout le monde, d’abord les proches de la disparue puis quiconque croisait ses recherches. On l’aiguilla au début assez intelligemment, puis il se mit à suivre le moindre détail et les pistes les plus farfelues. Et bien que rien ne semblait dévoiler le mystère, le jeune homme ne se découragea pas. Il élargit ses recherches aux villes les plus proches, accumulant les kilomètres et inondant de courriers les administrations. Lorsqu’une année fut écoulée, proches et amis s’attendaient à le voir enfin abdiquer ainsi qu’eux-mêmes l’avaient fait depuis longtemps, mais Andréas ne céda pas ; il informa même les siens qu’il se rendait à Rome : « Une indication sérieuse semble me montrer que je toucherai bientôt au but », disait-il. On commença alors à douter de son état mental dans le village. Mais lorsque quelque mois plus tard, il avertit par lettre qu’il prenait le bateau pour la France afin de continuer ses recherches, tous furent alors persuadés qu’il avait définitivement perdu la raison.

Dix-huit années s’écoulèrent de la sorte. Andréas parcourut le monde, et même si son espérance fut parfois mise à terre, elle se relevait toujours avec plus d’ardeur. Il aimait trop pour abandonner cet amour ; il vivait de cet horizon que lui avait offert ce jardin où lui et l’aimée étaient alors si proches. Ainsi traversa-t-il de nombreux pays d’Europe ; il se rendit même sur le continent américain ainsi qu’au Moyen-Orient, puis il rejoignit l’Afrique du Nord où il acheva finalement sa course. Son imagination et son intelligence étaient asséchées ; il était épuisé. Il abdiqua. Mais il ne désavoua pourtant pas cet amour qui demeurait en lui tel un tombeau vide. Aussi décida-t-il de retourner aux Abruzzes qu’il avait quittées durant sa jeunesse. Il arriva au village un soir de fin d’hiver, très tard, et il se rendit directement chez lui ; il avait toujours gardé sur lui la clef. La nuit était lumineuse et il remarqua qu’un voyageur avait installé sa tente à l’entrée du terrain, sur le bocage côté nord, plus ou moins à l’abri des regards. Peu lui importait, tout nomade était désormais un peu son frère. Il continua son chemin et lorsqu’il fut parvenu devant la porte de sa demeure, une intense émotion le saisit ; il ouvrit, hésita, puis entra. Il se dirigea doucement vers sa chambre d’où l’on pouvait accéder au jardin, car il ne désirait qu’une chose : retrouver ce lieu intime où il avait vu pour la dernière fois l’amour qu’il avait tant cherché, tant pleuré.

Il entra dans le jardin et fut stupéfait ! Il se stoppa net. Sous la lumière de cette nuit sans pareille, assise sur le banc, se tenait sa fiancée, son visage tourné vers lui, souriant. Non seulement elle n’avait pas vieilli d’une seule heure, mais elle s’était embellie et anoblie d’une onction particulière. Sa chevelure était telle que le feuillage du vieux chêne n’osait la regarder tant sa propre ramure était en comparaison bien pâle. Andréas crut à cet instant qu’il devenait fou, et il fallut que la mariée lui parle pour qu’enfin il fasse un pas. L’ayant reconnue sans le moindre doute à sa seule voix, il s’approcha d’elle et tendit paisiblement sa main vers la sienne :

— Andréas, que faisais-tu à me chercher parmi les hommes ? Voici dix-huit ans que je t’attends. Ne sais-tu pas que nos noces nous attendent et qu’il n’est pas donné à cette vie de les célébrer ? Regarde, ne vois-tu pas ces voiles venir à l’horizon ?


Le village retrouva le lendemain la maison d’Andréas portes et fenêtres étrangement ouvertes, mais si vous interrogez les villageois, tous vous diront qu’on ne vit jamais aucun jardin derrière la maison, pas le moindre arbre et encore moins un banc. Si, en revanche, vous retrouvez le nomade qui cette nuit-là était tout proche, il vous témoignera que tout cela exista bien. Il vous dira que lui-même, alors qu’il entendit l’époux rentrer, se mit à le suivre discrètement jusqu’à la haie derrière laquelle se trouve le jardin ; puis qu’à cet instant, tout en le perdant de vue, il remarqua soudain, au loin, sur la mer, une voile étincelante s’éloigner doucement, et finalement s’élever avec vivacité tandis que les étoiles s’écartaient à son passage telle une haie de révérence. Mais bien sûr, qui croira le témoignage d’un vagabond ? La parole de nos villageois dociles est assurément plus fiable : Andréas est devenu fou et tout le reste n’est que conte destiné aux enfants.


Ivsan Otets