Songe d’une nuit d’été


PARABOLE

Un jeune homme désespéré suppliait continuellement le ciel sans voir la moindre éclaircie se manifester dans sa vie. Et alors qu’il se coucha un soir, l’âme lasse et tout aussi éreintée qu’auparavant, la parole céleste lui fut adressée dans un songe.

— Ton Dieu sort cette nuit avec ses armées, lui disait-on . Ô homme ! Te joindras-tu à lui ou resteras-tu sur ta couche ?

— En quoi lui serai-je donc utile, répondit le songeur. Mon âme a été brisée à son marteau et mon cœur transpercé de son fleuret ! Mes jeunes années pèsent sur mes épaules plus que le temps d’un vieillard et mon cœur n’est qu’un marécage brumeux et ténébreux. Je ne saurais même pas donner l’avoine aux montures que chevauchent ses valeureux héros.

— Lève-toi, lui répliqua l’être céleste, et je te montrerai ses troupes.

Le jeune homme se dirigea donc vers sa fenêtre, en cette nuit claire et vivifiante d’un été dans lequel il était en train de se perdre. Stupéfait, il vit alors l’innombrable foule répandue sur la plaine. Elle était si vaste qu’elle se confondait au loin avec les collines qui là-bas rejoignaient le ciel étoilé. Mais il n’y avait là aucun de ces impressionnants destriers et de ces magnifiques chevaliers qu’il s'était depuis toujours imaginé faire la gloire de l’armée divine. Il ne voyait que de vieilles charrues et des ânes sur lesquels certains avaient le privilège d’être portés. La majorité de cette désarmante armée était à pied. Et il eut beau chercher attentivement, il ne trouva aucun de ces héros aux cheveux d’or ou d’argent et aux épaules de marbre ; aucun de ces hommes au sang pur tenant en mains l’épée rutilante ou l’arc que l’on tend jusqu’à la mort. Tout au contraire, il n’avait sous ses yeux que le spectacle d’individus sans gloire. Nul n’était bien portant. L’un boitait et l’autre semblait presque aveugle ! Celui-ci était malade et son partenaire semblait même sourd ou encore muet ; cet autre-là avait l’air de ne plus avoir toute sa tête tandis que les plus démunis étaient finalement portés sur des lits par leurs compagnons.

— Que signifie cela ? Demanda-t-il au séraphin de velours qui lui ouvrait les yeux. Comment un tel camp pourrait-il vaincre l’armée du mal si prodigieusement entraînée avec sa redoutable technique ? Dieu ne les envoie-t-il pas vers une humiliante défaite ; à un malheur semblable à mon désespoir ?

— Où as-tu donc appris que les fils des hommes auraient pour mission d’entrer dans la mêlée contre le mal ? Non ! Aucun d’eux ne versera son sang pour lutter contre le monde.

— Mais qui blâmera les hommes, dès lors ? rétorqua le jeune homme. Car si jamais aucun d’eux n'est brisé, et si jamais leur conscience ne s’éveille, nous savons bien qu’ils deviennent plus méchants et cruels que la bête tant ils sont ingénieux à être injustes.

— Cette charge ingrate a été donnée à la Nature. Ses lois sont tout équipées à cet effet. N’est-ce pas elle l’Armée Céleste dont l’intelligence est insondable et dont les forces sont indomptables ? Dieu a planté au milieu du monde l’arbre du bien et du mal, l’arbre de la logique au pied duquel les hommes aiment tant se délecter. L’arbre de mort. Cette Justice est pour tous les hommes une dispute insurmontable. Par sa charge de condamnation, le mendiant d’aujourd'hui peut demain être un héros, et le roi d’un instant ne tarde pas à retrouver la poussière qui se rira alors de lui. Par elle, Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance. Connais-tu, ô homme, un seul de tes semblables qui jamais ne fasse le mal ? Montre-le-moi et je l’honorerai. Voici, tu n’en trouveras pas un.

Le jeune homme mit un long moment à reprendre sa respiration, car ces dernières paroles l’avaient étouffé… Puis un silence réfléchi s’installa en lui. Il semblait s’éveiller bien qu'il fut dans un songe. Reprenant l’étrange discussion, il demanda de nouveau, avec cette fois une toute fraîche humilité, et tout en désignant le spectacle qu’il contemplait de la fenêtre de sa chambre :

— Pourquoi donc parler d’une Armée mon Seigneur, car ceux-là n’ont rien d'héroïque ?

— C’est à juste titre que tu questionnes ainsi, car ceux-là sont fils de la résurrection. Ouvre davantage les yeux. Ne vois-tu pas qu’ils sont en train de ressusciter ! L’ombre de leur faiblesse sur laquelle tu les as auparavant jugés n’est en vérité que la douleur de leurs enfantements. Observe encore et tu verras bientôt la lumière de leur nouvelle vie ! Tu verras cette confiance qu’ils ont en Dieu ! Tu verras qu’ils sont en marche vers la victoire sur leur propre mort. Aussi se rendent-ils plus forts à mesure de leur marche : de leur naissance. Quand ils sont faibles aux yeux des hommes, c’est alors qu’ils sont forts.

— Mais mon Seigneur, demanda enfin le jeune homme dont le visage commençait à s’égayer, contre qui ou quoi combattent-ils ainsi sans autres armes que leur foi et leur faiblesse ? Quelle est cette puissance qui s’efforce de faire ainsi avorter leurs naissances ?

— Ils luttent contre la Nature. Ils luttent contre l’Armée Céleste. Car tout fils de l’homme ressuscite contre-Nature. Ils luttent contre la Justice naturelle du bien et du mal qui ici-bas a été établie contre l’homme terrestre ; contre Adam le terreux. Ils disputent contre l’illusion du bonheur terrestre et contre la peur paralysante de son malheur. Ils combattent l’ange de la raison dans leurs propres âmes qui auparavant les avait soumis à sa Justice. Aussi leur marche est-elle magnifique. Ils sont les témoins d’un procès que Dieu lui-même a ouvert pour arracher l’homme à cette Nature. Un jugement qu’il a définitivement scellé contre elle, en trois jours, en se couronnant d’épines ! C’est le procès contre les Parfaits ; c’est le procès contre les Bien-portants ; c’est le procès contre la Justice terrestre que vénèrent les « justes ». Ton Dieu a fait sortir l’homme des condamnations logiques du bien et du mal. Comment ignores-tu encore que ces faibles-là que le monde méprise jugeront demain les anges et les parfaits ? Voici, Dieu sort en cette nuit d’été vivifiante pour témoigner de cela. Resteras-tu sur ta couche ou viendras-tu rejoindre tes frères ?


Ivsan Otets