Ivan Illich
NÉMÉSIS MÉDICALE
Ivan Illich
Voici une reproduction de Némésis médicale, L’expropriation de la santé, d’Ivan Illich.

pdf akklésia Illich
Le « covid-19 », cette mystérieuse entité qui commence à bouleverser le monde, est, nous-dit-on, du ressort de la médecine. C’est une maladie, un virus. C’est par conséquent l’affaire des professionnels de la santé. Ce sont eux que l’on consulte, que l’on fait parler ou taire aujourd’hui afin de justifier toutes les décisions politiques, toutes les mesures sociales imposées jour après jour à chacun d’entre nous. L’affaire est donc sérieuse. Sérieux, le sont également les « blouses blanches », les docteurs, les professeurs et tous les spécialistes de la santé qui se voient investis d’un pouvoir encore plus redoutable que celui qu’ils détenaient déjà avant le début de « toute cette affaire ». Il incombe désormais à la parole médicale, annexée par le pouvoir politique, de gérer entre autres choses nos possibilités d’entrer et de sortir ou de respirer librement.
On observe, incrédule, se déployer toute la puissance intrinsèque du discours et du système médical officiels et on voit cette puissance investir une part importante du champ de l’existence humaine. On note qu’elle prétend exercer son emprise sur le cours de la vie de tous les hommes à travers le monde et on constate avec une panique grandissante que ce pouvoir médical prend possession en temps réel de l’intimité des bien-portants comme des malades, lui qui jusqu’ici tirait sa légitimité première de ces derniers uniquement. Dans les années 70, Ivan Illich remettait déjà en question le pouvoir exorbitant de la médecine moderne comme il remettait en question d’autres super structures de la modernité industrielle qui arrachent à l’homme son bien le plus précieux : l’autonomie. Le corps médical et les institutions associées ont depuis longtemps déjà professionnalisé et accaparé « la santé » ; il semble qu’ils soient actuellement en train de dévoiler brutalement le terrible visage qu’Illich brosse dans son étude.
Par l’influence qu’elle exerce sur les corps et les esprits et par bien d’autres aspects, la médecine moderne se compare absolument au pouvoir religieux.

Dianitsa Otets


P

L’homme face à l’Église médicale
Commentaire du Némésis médicale d’Ivan Illich

pdf akklésia Fermin Guerrero
I
On se demande quelle légitimité avait Ivan Illich pour parler de la médecine avec cette assurance dont témoigne son livre Némésis­ ­médicale. De quelle autorité se réclamait-il quand il prit la liberté d’accuser les sciences de la médecine d’avoir enfanté une « némésis », une puissance maligne venue des dieux, une déesse vengeresse envoyée par l’Olympe ? Où se trouve le procureur qui l’a adoubé pour édicter cet audacieux jugement contre le prestigieux corps médical dont l’Occident est pourtant si fier :
La médecine est fondamentalement une activité iatrogène, une fabrique de malades ; elle tue et torture les hommes plus qu’elle ne les soigne, ne les guérit et ne les console. Et ce n’est qu’au troisième rang qu’il faut placer l’impact de l’acte médical sur la santé globale, l’allègement du poids de la morbidité, et la prolongation de l’espérance de vie. C’est pourquoi, le médecin est un fourbe quand il s’approprie les victoires des autres, qu’il écarte ensuite pour en tirer profit et se présenter, lui seul, aux yeux des peuples, tel un héros intouchable.
Ivan Illich nous dit-il dans l’ouvrage que nous présentons ici d’où lui vient sa légitimité ? Nous montre-t-il les colonnes de cet irréfutable Droit qui le défend ? Nous dévoile-t-il l’emblème qui nous permettrait d’identifier son sceau ? Assurément. Mais avec une extrême discrétion. Presque avec timidité. On pourrait même affirmer qu’il est à la limite de la dissimulation. Je crois pourtant qu’évoquer ce Pouvoir grâce auquel il osa arracher le voile blanc de cette « noble dame » qu’est la sainte médecine était en réalité, pour l’auteur, comme marcher sur des œufs et prendre le risque d’embrouiller son discours. Aussi préféra-t-il rester sur le versant pragmatique de la démonstration, le domaine du réel, des preuves et de l’étude rationnelle.
Ce qui n’est pas mon cas. C’est pourquoi, pour le lecteur de ­Némésis médicale qui n’aura pas entendu le « murmure de l’auteur » je dévoilerai ici le secret d’Ivan Illich.
Voici, pour commencer, ce que ce penseur venu des Balkans nous dit, dans sa troisième partie, tout au début du chapitre 7 :
« Les années qui précèdent et suivent immédiatement la Révolution ont vu naître deux grands mythes, dont les thèmes et les polarités sont opposés ; mythe d’une profession médicale nationalisée, organisée sur le mode du clergé, et investie, au niveau de la santé et du corps, de pouvoirs semblables à ceux que celui-ci exerçait sur les âmes ; mythe d’une disparition totale de la maladie dans une société sans troubles et sans passions, restituée à sa santé d’origine. […] Les deux rêves sont isomorphes – l’un racontant d’une façon positive la médicalisation rigoureuse, militante et dogmatique de la société, par une conversion quasi religieuse, et l’implantation d’un clergé de la thérapeutique ; l’autre racontant cette même médicalisation, mais sur le mode triomphant et négatif, c’est-à-dire la volatilisation de la maladie dans un milieu corrigé, organisé et sans cesse surveillé, où finalement la médecine disparaîtrait elle-même avec son objet et sa raison d’être. »
C’est en réalité une citation de Michel Foucault que reprend ici Ivan ­Illich, citation tirée de ce qu’il appelle « sa magistrale étude » : Naissance de la clinique, une archéologie du regard médical. En effet, tandis qu’Illich écrit sa Némésis médicale en 1975, Foucault, lui, occupe une chaire au Collège de France et milite politiquement, entre autres, pour les travailleurs immigrés ainsi que pour de meilleures conditions carcérales. Il jouit d’une certaine autorité et il est hautement recommandable. Ainsi assure-t-il au secret d’Illich une légitimité intellectuelle puissante auprès du public moderne. De plus, le philosophe poitevin est non seulement une figure de la philosophie moderne, mais son père était chirurgien de même que son grand-père maternel. Michel Foucault laissera d’ailleurs à son frère cadet le relais de la profession que lui tendait sa riche famille. De fait, ­Foucault parle d’une profession médicale organisée telle un clergé et qui utilise son pouvoir sur les corps comme l’Église l’exerçait sur les âmes ; puis il compare la médicalisation moderne à une conversion religieuse aux pieds d’un clergé thérapeutique. Enfin, il estime que la médecine est en train de disparaître avec son objet et sa raison d’être. Lorsqu’il reprend ces propos à son compte, Illich est simplement en train de s’aplanir une autoroute à l’asphalte parfait. En plus de son propre travail, monumental, et de son parcours personnel prestigieux à l’Université pontificale et à Princeton, voilà que le Collège de France et la haute tradition philosophique française sont appelés à servir le maître d’œuvre. Il ne lui reste plus qu’à rouler.
C’est ainsi qu’Ivan Illich emploiera directement et sans complexes le terme d’« Église médicale » pour juger l’œuvre de la ­Némésis ­médicale ! Comme ­Foucault, il affirmera avec conviction que « depuis le début du siècle, le corps médical est une Église établie. » (97). Il parlera même ouvertement du rapport malsain qui existe entre l’Église médicale et l’État, puis en rappelant les abus mystiques et vénaux de l’Histoire ecclésiastique, il les transférera sur cette médecine moderne accusée, elle aussi, de pillage religieux : « L’économie de la santé est une discipline étrange qui n’est pas sans rappeler la théologie des indulgences d’avant Luther. » (84).
Bref, on voit fort bien qu’Ivan Illich, à partir de là, était en mesure de déplier en veux-tu en voilà des parallèles de toutes sortes pour révéler la déchéance de la médecine en un pouvoir ­politico-religieux. Car assurément, si Michel Foucault savait de quoi il parlait, Ivan Illich, qui était prêtre catholique, né dans une famille aristocratique et formé à Rome, à la Grégorienne, savait lui aussi de quoi il parlait ! Il n’abusera cependant pas de la Théologie, de la Philosophie ou de l’Histoire. Il préférera directement utiliser la réalité sociale, industrielle et technique pour gifler la médecine sur un terrain où elle ne pourra pas fuir avec l’argument du mépris ou de la violence. Car Illich savait lui aussi que n’importe quel scientifique se défend fort bien lorsqu’on l’accuse de pratiquer à son tour l’obscurantisme religieux : il parle le latin mathématique. Il fait comme l’antique clergé. Il utilise l’autorité d’un argument abscons. Un argument auparavant appelé « latin spirituel ou divin » et qui est aujourd’hui appelé « latin mathématique ou scientifique » par le médecin devenu prêtre. Ce même médecin qui est ainsi « investi, au niveau du corps, de pouvoirs semblables à ceux qu’un prêtre exerçait sur les âmes. »
Néanmoins, j’affirme que c’est ici que se trouve le droit caché d’Ivan Illich. C’est là que se devine, en filigrane, et même invisible, toute l’énergie d’où sa pensée tire sa force. Ivan Illich était prêtre avant tout. Pareillement Jacques Ellul, lorsqu’il écrit La Technique, Le Système technicien ou Propagandes, ne laisse rien transparaître de son secret. C’est néanmoins le théologien protestant qui écrit, qui se saisit du réel, qui nous le dévoile et qui prophétise le cauchemar de la Technique. En vérité, l’un et l’autre nous disent : « À toi, qui sais et connais les lieux d’où j’écris, à toi donc d’aller plus loin ! D’aller même peut-être là où je n’ai pas été autorisé à aller. » C’est en quelque sorte le fameux : « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. » Il semble qu’Illich nous invite à prendre la main du ­Nazaréen pour mieux comprendre ce qu’est la Némésis médicale.
II
Ainsi donc, Ivan Illich avait parfaitement conscience que le corps des hommes, tout comme l’âme des hommes, devait absolument appartenir à quelqu’un : avoir un propriétaire ! Et peu importe si cela est caché à l’individu et dans quelle mesure il en a connaissance ou quelle conscience il a de cette réalité. Car dans ce monde-là – notre monde – les maîtres n’ont pas l’obligation de révéler leur identité au « ­capital-humain » dont ils ont la garde. Certes, officiellement, et pour être politiquement correct, chacun est désormais en droit de choisir son maître. Mieux encore. La naissance d’une civilisation moderne, dit-on, c’est lorsqu’un maître autocrate est forcé de devenir démocrate. L’homme évolué est dès lors convaincu que les maîtres démocrates partagent leur gouvernement sur les âmes avec ces mêmes âmes. Ils règnent ensemble. Ils sont assis tous les deux sur le trône : propositions et votes. Les âmes se gardent elles-mêmes en définitive, avec l’aide de la douce autorité des Lois qu’elles se donnent à elles-mêmes, après un consensus démocratique. C’est pourquoi, si vous interrogez le moderne, il consentira peut-être encore à utiliser le terme de « maître » mais pour aussitôt dire que son maître l’aime, qu’il est là pour son épanouissement existentiel, qu’il est en vérité un « frère » que ses « frères » démocrates ont élu. Quant aux plus évolués, ceux qui se croient déjà « augmentés », qui se rêvent comme les posthumains à-venir ; ceux-là vous diront qu’ils ont été Affranchis, qu’ils sont absolument Libres. Le maître ? Mais c’est le posthumain, l’homme par excellence. Ne voyez-vous pas que son avènement est très avancé ?
Nous assistons à une refonte absolue de la liberté humaine. Le sans-maître, l’affranchi, c’est désormais le posthumain rendu maître de la Loi après avoir percé les énigmes les plus impénétrables de toutes les Sciences. Mais c’est un leurre ! Un leurre de type religieux. Un leurre puissant. Un leurre venu de la Raison. La Raison manipule depuis toujours cette illusion avec un tel talent et selon un tel mystère que les plus grands sont tombés à ses pieds, envahis par son époustouflante beauté et sa fantastique vérité. Aussi ne pouvaient-ils douter qu’elle ne fût également la suprême bonté. Et c’est encore elle, la Raison-logos (λόγος), qui depuis l’origine prétend « créer l’homme à son image », ce qui signifie qu’elle lui promet – SA liberté ! La liberté des maîtres. La liberté divine. Mais… à condition ! À condition que l’homme obéisse, précisément, à cette sainte image que le maître-λόγος fait naître en lui. « Si tu veux tout soumettre, soumets-toi à la raison » disait déjà Sénèque. Telle est la puissance des maîtres : faire accroire aux hommes qu’ils sont fils de ­Galilée, qu’ils sont libres de l’obscurantisme religieux, alors qu’ils sont, en vérité, semblables à ceux qui s’opposaient à Galilée. Ils sont incapables de reconnaître que « la terre est en mouvement autour du soleil ». C’est pourquoi ils sont les fils des papes, des fils d’évêques : ils ne croient pas que chaque homme est en mouvement autour de son soleil, de son maître, à qui il appartient. Car il n’existe pas d’homme qui ne soit – corps-et-âme – la propriété de quelqu’un, de quelque chose : d’une ­Vérité suprême. Et il importe peu que cette vérité soit personnelle ou impersonnelle ; il importe peu que vous l’appeliez Dieu ou les dieux, ou la Nature, ou la Raison, ou le dogme de l’Évolution, ou encore l’Univers, etc. Ce qui importe, ô homme, pour reprendre Galilée, c’est que « tu tournes autour de ton maître » : Eppure, ti muovi ! Telle est la vérité invisible que la Raison grave, siècle après siècle, sur la puce-conscience des posthumains. À leur insu. Bien sûr.
Soit donc, c’est à partir de cette ligne de pensée que commence la haute lutte d’Ivan Illich. C’est à partir de là qu’on entre sur sa terre intellectuelle. Dans sa prophétie même. Bien plus. Dans sa révélation, à l’écoute de son secret : le corps et les âmes des hommes sont en train d’être livrés au soleil de la médecine, à la sainte-mère médecine, à cette nouvelle ecclésia qu’est l’« Église médicale ». Elle a été pensée, architecturée et légitimée par les Sages, par les fils de la Raison, tout au long de l’Histoire. Et après bien des luttes, ils en ont posé les fondations. Mais ce sont leurs fils, ces maudits posthumains, forts de la sève technologique de leurs pères, remplis d’enthousiasme, qui aujourd’hui dressent les clochers de l’Église ­médicale sur nos mégapoles et sur le Monde : urbi et orbi. Aux nouveaux hommes, il faut un nouveau maître. Aux nouvelles brebis, de nouveaux bergers. Et bien sûr, cette église-là, elle aussi, dévorera ses brebis, mais avec de tels crocs nanotechnologiques et informatiques que la lutte pour la première fois semble impossible. Voici donc la déesse ­Némésis. Elle vient en faisant sonner le doux tocsin de ses ondes électromagnétiques inaudibles et en posant sur nos langues les hosties invisibles de ses toxines en tous genres. Elle est telle un jugement divin, nous dit Ivan Illich.
Cette médecine moderne est l’une des plus majestueuses portes d’entrée de l’enfer posthumain que nous fabrique la Raison. Un Monde infernal, en effet ! Car, nous dit encore Illich : « l’apparence de Némésis a changé, non pas sa nature » (164). Le penseur croate évoque ici les mythes dont nous parlent les Anciens. Ces mythes « donnaient forme et limites  au rêve malsain de l’homme », ils posaient à l’homme des « limites sacrées », et celui qui « succombait au vertige » de les franchir « devenait la proie de Némésis pour avoir porté ombrage aux dieux. » Même « le héros ne pouvait éluder la revanche cosmique » finit par expliquer Illich.
Ce sont précisément ces mythes que le moderne croit avoir vaincu. Il se trompe. Car ces antiques mythes dessinent des vérités qui aujourd’hui encore régissent notre monde. Bien plus, ces vérités n’ont pas bougé d’un iota quant à leur nature et leur intention. ­L’Histoire a été incapable d’ôter un seul point sur le « i » de leurs innombrables lois. Ces vérités sont toujours aussi puissantes et actives. Rien n’a changé. Les dieux et les déesses se présentent simplement autrement. C’est-à-dire que seules leurs méthodes se modifient en s’adaptant à l’homme pour mieux le tromper. Les divinités ont aimé les tiares papales, elles aiment aujourd’hui les tiares des Docteurs ès science – puisque telle est l’inclinaison de l’homme. La tiare divine d’autorité demeure donc, et seule la marionnette qui la porte a changé afin de plaire à la dialectique du mythe de l’Évolution. Cette tiare d’autorité, il faut le répéter, s’articule sur le dogme économique suivant qui est fondamental : les hommes sont corps et âmes la propriété de maîtres immortels qui règnent ici-bas et qui régneront là-bas. C’est ainsi que les hommes sont livrés entre les mains de leurs maîtres, entre les mains de ceux en qui ils croient, de ceux pour lesquels ils bâtissent des Églises !
Vous croyez que les églises religieuses ont conduit les hommes dans les géhennes de l’Histoire ? Et vous croyez que les Lumières en ont fini avec cela ? Haha ! Osez donc ouvrir les yeux ! Regardez cette magnifique Église médicale dont nous parle Ivan Illich. Elle a pour elle un pouvoir technologique et politique tel que les antiques hadès ressemblent au doux crépitement d’un joyeux foyer comparativement aux fleuves de lave que la médecine moderne a commencé à déverser sur le Monde. La seule seringue du Docteur ès science est plus puissante que les mille épées du Grand inquisiteur.
De fait, rien ne change sur cette vieille Terre où l’homme s’incarne, car on lui demande, encore et toujours – une conversion. C’est une conversion moderne, minutieuse, pointue, technique. C’est la conversion à Némésis. Némésis, nous dit Illich, c’est « le choc en retour du progrès industriel », c’est un « monstre matériel » qui est « né du rêve industriel ». Némésis, nous dit-il encore, « s’est annexé la scolarisation universelle, l’agriculture, les transports en commun, le salariat industriel et la médicalisation de la santé. Elle plane sur les chaînes de télévision, les autoroutes, les supermarchés et les hôpitaux.» (164). Il s’ensuit que dans ce processus, la Némésis médicale est l’un des bras de Némésis industrielle. L’un des plus efficaces. Car être « moderne », acquérir un mode de vie moderne, c’est être saisi par ces multiples bras grâce auxquels la déesse nous enchaîne subtilement : l’école, l’alimentation, la voiture, l’informatique, les médias et bien sûr – la médecine. La conversion industrielle de l’individu au rêve industriel orchestré par Némésis commence donc dès le ventre de la mère. Et cet homme-moderne ainsi saisi ne parvient plus finalement à trouver le moindre espace pour lui-même. Étouffement. Il lui est impossible de s’ouvrir un royaume intérieur et caché où la déesse serait interdite, chassée, maudite et enfin oubliée. ­Némésis ne le laisse jamais sans surveillance. Nul n’échappe au baptême technique, aux seringues vaccinales, aux torrents administratifs. Ils sont obligatoires. Le prêtre médico-politique qui est là dès la naissance et qui accompagne l’individu durant toute sa vie, sera encore là lors de son entrée en Ehpad ou au chevet de son lit d’hôpital.
Cette conversion à l’« Église médicale » de toute une civilisation d’hommes et de femmes, plus ou moins athées, plus ou moins mystiques, plus ou moins croyants, plus ou moins ecclésiastiques : voilà qui porte à sourire ! Certains diront même que c’est un sketch comique, d’autres que c’est pathétique. Je n’ai quant à moi aucune naïveté concernant la réception d’un tel discours. L’homme moderne, fidèle de Némésis sans le savoir, entre son SUV, son portable et sa santé digne d’Apollon ou d’Aphrodite lit mon « blabla » avec condescendance. Mes mots sont pour lui le dernier cri d’un monde antique qui disparaît, le dernier souffle d’un vieux chien, d’un sous-homme que l’Histoire efface. Car l’amour de Némésis, avec sa puissance ­techno-médicale et son armée d’abbés-cliniciens, est en train d’enfanter l’homme-neuf. La déesse le sort des moules du rêve industriel qu’elle a inoculé aux hommes. On ne dira plus « ecce homo », voici l’homme, mais « behold the healthy one », voici le sain. Ainsi va la dialectique, du « saint » au « sain ». Il suffisait simplement d’enlever le « T » en forme de croix.
Soit donc – Némésis médicale – ce livre d’Ivan Illich, prêtre catholique, a pu être quarante-cinq ans durant, pour n’importe quel citoyen, pour n’importe quel intellectuel, pour n’importe quel moderne (entre son SUV et son portable), une occasion de plus de se taper le cul dans une bassine. Lazzis et sarcasmes en tous genres ! Le curé a écrit cela il y a presque cinquante ans… en 1975 ! Voyons, c’est aussi vieux que la Préhistoire. En effet, aux yeux de ­l’Homme-augmenté que la modernité est en train d’enfanter, ce discours venu de l’an 1975 est semblable aux dessins des grottes de Lascaux qu’observe le paléontologue.
Puis l’année 2020 arriva. Dès lors, impossible de lire un tel ouvrage sans les nouvelles lunettes. Celles qu’on appelle Covid-19. On ne rigole plus. On ne se tape plus le cul dans une bassine. Confinés et masqués par l’« Église médicale Universelle », chacun ne commence-t-il pas à entendre le cri :
Il faut bien que tu m’appartiennes – corps et âme !
III
Mais revenons à l’essentiel, à ce cri d’amour de la Némésis médicale : « Il faut que tu m’appartiennes corps et âme. » Il est relativement aisé de nos jours de l’entendre, mais à l’époque où Ivan Illich écrit, en 1975, une telle ouïe était quasiment impossible, sinon de la part d’un esprit aiguisé voire prophétique. Car en 1975 le « rituel célébrant et consolidant le mythe selon lequel le médecin livre une lutte héroïque contre la mort » (56) tournait alors à plein régime. Attaquer le médecin comme le fit Illich était donc une audace qui exigeait bien sûr beaucoup de courage, mais surtout d’être abondamment armé sur le terrain intellectuel, scientifique et spirituel. Car le médecin était un saint, un héros qui défiait la mort. Le mettre en examen était un blasphème. Certes, l’audace prophétique n’était pas rare, et bien des hommes avaient déjà entendu Némésis et la défiaient sous ses habits traditionnels – la soutane religieuse, la redingote politique, l’uniforme militaire – mais personne avant Illich, à ma connaissance, n’a entendu aussi distinctement la voix de Némésis alors qu’elle revêtait tout juste sa tenue moderne : la blouse médicale.
Remontons néanmoins jusqu’en 1842, il y a donc près de 180 ans, et intéressons-nous à un autre chercheur qui avait lui aussi une oreille audacieuse. En effet lorsque Nicolas Gogol publie la première partie de ses Âmes mortes, il est lui aussi en train de percevoir le « cri d’amour » de Némésis. Mais il n’arrive pas à décrypter le propos avec netteté. Son écoute est parasitée d’un côté par les bruits de l’arène carriériste dans laquelle l’écrivain pense entrer, et de l’autre par la vocation religieuse qu’il croit parallèlement embrasser. Il est même hanté jusqu’à la torture par sa vision religieuse traditionnelle, ecclésiastique et nationaliste de la vérité. Il n’arrive pas à s’en libérer. Ne parvenant finalement jamais à aiguiser son écoute, il commence à douter. Il finit par ne plus savoir s’il est le jouet du diabolique ou bien la plume prophétique du divin. Et tandis que la voix de la déesse crie et lui perce les tympans, ­Gogol chute et s’écrase, les ailes consumées.
Gogol n’est pourtant pas le premier à entendre, puis, par manque de travail d’une part, et pas peur de franchir le Rubicon d’autre part, à finir dans le déséquilibre total, la folie, l’internement ou encore le suicide. Entendre ­Némésis exige de ceindre ses reins, son cœur et ses poumons. Tous les monts olympiens l’imposent. C’est pourquoi, même aux plus durs et aux plus savants d’entre les prophètes, les dieux ne montrent que leur dos. Or Nicolas Gogol, qui avait certes une bonne oreille, était loin d’avoir le cuir d’un Moïse. C’est ainsi qu’il se consuma complètement. Ce fut un carnage. Après avoir travaillé plusieurs années sur la seconde partie des Âmes mortes, il prévoyait une trilogie, le voici en 1852 en train de brûler intégralement la suite de son œuvre. Et, ça ne s’invente pas, avant de mourir dans le même mois les médecins s’acharnèrent sur lui pendant plusieurs jours pour le guérir, jusqu’à réellement le torturer. ­Nicolas Gogol demande grâce pour son corps aux médecins comme il avait demandé grâce toute sa vie pour son âme au starets sectaire qui l’a convaincu de brûler son œuvre. Il a 42 ans.
Le personnage principal des Âmes mortes s’appelle Pavel ­Ivanovitch Tchitchikov. C’est un fonctionnaire malin. Il achète des ­moujiks aux grands propriétaires. Les moujiks sont des serfs, c’est-à-dire des esclaves-paysans. Mais Tchitchikov achète seulement ceux qui sont morts entre deux recensements. Car pour l’administration russe, jusqu’au recensement suivant, ces âmes-là sont encore en vie, encore comptabilisées en tant que vivants, et les propriétaires doivent encore payer l’impôt les concernant, la capitation, l’impôt sur les âmes. Lorsque Tchitchikov achète ces morts, il libère donc leur propriétaire de l’impôt. Il déclare ensuite ces âmes, encore administrativement vivantes, sur une autre terre ; une terre qui désormais, sur le papier, est opulente. Ainsi espère-t-il obtenir du crédit foncier russe une grasse hypothèque.
Gogol nous parle donc de l’économie des âmes. Or pour un homme, pratiquer l’économie des âmes, c’est ouvrir le ciel, c’est déclencher la venue de Némésis. Une ombre se déploie subrepticement sur la vie du comptable et de l’entrepreneur qui pratiquent ce commerce qui appartient aux dieux seuls. L’économie des âmes est cette « limite sacrée » à ne pas dépasser dont parle Illich. C’est l’économie interdite. Celle qui enflamme la colère de l’Olympe. Ceux qui « succombent au vertige de la franchir deviennent irrémédiablement la proie de Némésis pour avoir porté ombrage aux dieux. » Que l’économie des âmes soit la prérogative des dieux est pourtant un fait connu depuis toujours. C’est pourquoi au cours de l’Histoire, les Pavel Tchitchikov sont continuellement repris dans leurs motivations. Qu’ils soient dignitaires religieux, fonctionnaires politiques ou officiers militaires, Némésis doit sans arrêt leur taper sur les doigts. La déesse a pour mission de les pousser à se réformer, à s’améliorer, à abandonner leurs desseins égoïstes et à aimer l’individu diront les naïfs de toutes sortes. Car ainsi parle Némésis : « Les âmes appartiennent aux dieux qui ont décrété leur bonheur et qui interdisent leur commerce. À mort l’Inquisition religieuse, à mort les Autocrates et à mort les César. Vive la liberté de conscience, vive la république et vive la paix ! » L’âge d’or au cours duquel les dieux auront directement les âmes entre leurs mains arrive. En attendant, ils tolèrent les égoïstes auxquels ils confient cette charge. Mais malheur à eux, puisque leur morale ne sera jamais suffisante ! Comment rivaliser avec la santé technologique ou la justice et le bonheur mécaniques d’une machine, c’est-à-dire d’un dieu ?
Que les dieux sont injustes. Qu’ils sont cyniques. Qu’ils sont fourbes. Car assurément, ce sont eux qui appellent les Tchitchikov, ce sont eux qui les forment et leur donnent un emploi, et ce faisant, les destinent aussi à la vengeance de Némésis. Car la déesse les attend toujours en fin de parcours. Oui ! Ce sont les dieux qui nomment les fonctionnaires, qui les oignent et les enseignent – il faut bien gouverner les hommes ! Il faut bien des maîtres pour diriger les hommes, pour les faire paître, pour les tenir, corps & âmes, entre leurs mains ! Mais attention : sous l’autorité des dieux seuls ! Nulle autre autorité n’existe pour une tâche aussi noble : seuls les vérités éternelles et les dieux qui les manipulent sont dignes de conduire l’Humanité. Voici donc les divinités à leur besogne : elles nomment leurs prélats, leurs énarques et leurs généraux, mais pour aussitôt les destiner au sacrifice déjà préparé pour eux par ­Némésis. Car l’accès à l’Olympe leur sera refusé. L’immortalité ne leur sera pas accordée. Ils seront absolument privés de la nature divine. Oui. Némésis les consumera aussitôt leur travail accompli puisqu’ils ont osé faire commerce des hommes, de leurs corps et de leurs âmes.
Mais que veulent les dieux ? Ils prétendent nous vouloir libres, heureux, et en sécurité. Sans maître. Sans protecteur. Sans médecin. Et toutefois ils nous laissent enchaînés aux pieds de leurs Olympes ; ils nous privent des ailes grâce auxquelles nous pourrions enfin voltiger au-dessus des nuées d’une nature divine. Il n’y a aucun doute que si tel est le cas, il y aura toujours lutte entre nous et les dieux ; car rester au pied de l’Olympe signifie précisément pour l’Homme ne pas être réellement libre, ne pas connaître le véritable bonheur et toujours craindre pour sa sécurité. Malheureusement, il y a une autre réponse possible à cette question : « Que veulent les dieux ? » Il y a leur propre réponse, la réponse des dieux. Et si je dis « malheureusement », c’est parce que c’est cette réponse-là qui poussa ­Gogol à préférer brûler son œuvre et mourir plutôt que de l’écouter. Et c’est encore à l’ombre de cette même réponse qu’Ivan ­Illich met sur papier sa Némésis ­médicale en nous révélant que les assassins sont les soignants. Oui, malheureusement, parce qu’il vaut mieux entrer en guerre avec les dieux, jusqu’à la mort, comme le fit Gogol, ou jusqu’au blasphème, comme le fit Illich, plutôt que d’être envoûté par les dieux et revêtir, en leurs noms, la blouse médicale de leurs nouveaux trafiquants d’âmes.
Voici la réponse des dieux : nous ne les comprenons pas. Pourquoi ? Parce que nous ne savons pas qui ils sont réellement ; parce que nous ne connaissons pas leur véritable nature. Dès l’instant où leur nature essentielle nous est révélée, leur principe substantiel dévoilé, tout devient lumineux !
En effet, les dieux sont des Vérités-éternelles. C’est-à-dire qu’ils sont des émanations de la Raison, du logos, ce sont donc des « êtres » pour lesquels tout Principe Éternel est sacré ; des « êtres » animés, par exemple, par le commandement absolu suivant, le Principe de Contradiction : « On ne peut nier et affirmer une même vérité dans le même temps ». Ce serait « tomber dans l’arbitraire », nous disent-ils, « tomber dans le péché », « tomber dans l’Individu ». Un tel monde, où sont bafoués les Principes Éternels au nom des caprices de la volonté, les dieux l’appellent la « chute dans l’adamité, la chute dans ce qui est humain ». On comprend désormais pourquoi dieux et déesses nous refusent l’Olympe. N’est-ce pas clair ? Ils nous refusent l’Olympe parce que nous ne sommes pas comme eux, nous ne sommes pas des êtres-machines ! Ainsi se croient-ils héroïques lorsqu’ils supportent nos injustes outrages. Bien plus, les dieux nous aiment et veulent sincèrement nous enlacer dans leur réalité, sur les flux où ondule leur être-machine. Car ils nous croient dans l’insécurité et malheureux, puisqu’ils jugent notre liberté comme la conséquence de notre ignorance, de notre aveuglement, lesquels nous obligent sans cesse à choisir, nous placent à chaque instant face à des « ou bien, ou bien », devant nos futurs contingents. Eux-mêmes ne choisissent jamais. Ils savent. Et leur bonté les pousse à nous communiquer ce divin savoir afin que nous soyons, comme eux, des êtres-machines, des êtres-destin, affranchis du devoir d’arbitrer des choix : des êtres-fatals revêtus de l’onction mathématique.
Tout le cortège divin unifié travaille à cette tâche avec ardeur et subtilité. Alors que nous avons chuté en devenant « une volonté individuelle », alors que la mort risque de nous séparer éternellement des dieux, ces derniers œuvrent à nous faire remonter aux cieux, à nous faire vibrer en eux. Nous devons devenir une brillante ligne du code sacré, un segment divin parmi ces myriades de données dont est formée leur Vérité-suprême : l’Un. Celui qui rejoint ainsi l’âme cosmique, la conscience universelle, celui-là a été purifié de l’arbitraire, de ce maudit homme-libre dont le vouloir est par nature ennemi des Vérités-éternelles. Il est dès lors animé par le même sang dont est animée la divinité : le sang des vérités éternelles, du principe de contradiction et autre principe de causalité immuable. Soit donc, la volonté des dieux, c’est l’être-Machine ! Les dieux désirent que nous accédions à ce statut de la machine qui est pour eux l’olympe de l’être, la perfection, le champion olympique qui ne peut plus être en erreur quant aux lois-éternelles. C’est pourquoi les dieux n’interdisent pas réellement le commerce des hommes, mais plutôt le commerce mal fait. C’est-à-dire que le commerce bien fait est celui qui implique de faire muter l’homme plutôt que de le gouverner, de le faire muter d’humain à transhumain puis à posthumain.
Dans cette perspective de mutation définitive de l’humain, le processus de gouverner n’est qu’une étape nécessaire et pédagogique. Il s’agit de convaincre l’homme que le gouverner est impossible, précisément à cause de – sa nature. Tout gouvernement déclenchera donc des Némésis, des jugements, et cela, jusqu’à ce que l’homme soit enfin convaincu, à force des continuels échecs de ses maîtres, qu’il lui faut chercher autre chose qu’une politique idéale ; que celle-ci n’existe pas ; que le problème est un problème de Nature de l’être. Dès l’instant où l’homme est ainsi convaincu d’abandonner sa nature, afin de muter vers une autre – alors commence le véritable travail des dieux. Le cœur de leur action.
IV
Les dieux, dans leur grande sagesse, ont donc désenchanté le monde afin de mieux le réenchanter. Et leur talent est remarquable. Ils ont déclaré illicite et pathogène l’opium du peuple afin d’avoir l’exclusivité de distiller et de vendre le leur sur le marché mondial. C’est à cette fin qu’il ont fait venir sur la scène des idées leurs Voltaire, Spinoza, Kant, Hegel, ainsi que leurs Copernic, Darwin, Freud, Einstein, et même des Celse, il y a déjà 18 siècles. Par la bouche de ces prophètes de la Raison, les dieux ont scandalisé les hommes. Ils les « ont mis en fureur, disait Chestov, en leur montrant que la foi ne s’identifie pas mais s’oppose au savoir » (je souligne). Tel était l’étendard du désenchantement que le divin logos déployait sur le Monde. Ses dieux et ses ministres avaient pour mission de mettre à mort le pouvoir religieux en le criminalisant, en déclarant que la Foi stoppait l’avènement des fils de la Raison, qu’il fallait s’arracher à ses barreaux, qu’il fallait s’ouvrir à la puissance libératrice des savoirs que la lumineuse Raison épanchait sur la terre. Ainsi fut abolie l’Âme et sa dangereuse propension pour la Foi ! Les dieux, avec leur armée d’intellectuels et de scientifiques, produisirent une ­Némésis directement équipée par la ­Raison des techniques les plus modernes ; c’était une vengeresse envoyée pour guillotiner l’Âme, Dieu, les Ecclésias d’Occident et d’Orient et pour procéder à leurs funérailles. L’armée céleste de la Raison déposait si généreusement et si concrètement le savoir sur terre et dans les cœurs, que l’autorité des vieux savants de la morale et de la foi n’était plus adaptée à cette nouvelle intimité avec les dieux et leurs connaissances. Le temps de leur service glorieux s’achevait ; le logos affectait ces vieilles autorités morales à des tâches subalternes. Bien sûr, les corps religieux résistèrent tant il est éprouvant de quitter sa gloire. Ce fut en vain. Leurs armes étaient totalement inadaptées face aux secrets que les dieux du logos livraient désormais à leurs nouveaux corps de savants rajeunis. Leur science était capable d’offrir les garanties d’une vie paradisiaque, ici et maintenant ! On en avait fini avec l’incertitude des croyances, leurs promesses posthumes et leurs contraintes morales.
Les antiques éden glissèrent donc petit à petit dans un usage récréatif, tels des contes naïfs, alors que le religieux était banni des trônes du gouvernement. Son autorité légale lui était ôtée. La voie était ouverte. Les dieux pouvaient déclarer à l’homme qu’il était un corps-conscient et que désormais sa vie charnelle serait guérie par le prêtre-médecin et sa vie psychique par ce même prêtre-médecin.
Dans ce nouveau monde, désenchanté mais fort de sa rationalité et de sa logique, la scientia devint le seul Maître de ces corps-consciences enfin affranchis de l’âme. On avait mis à mort la concurrence religieuse qui avait pourtant régné en s’accaparant la majorité des actions sur le marché des âmes-d’homme durant des millénaires. Ce fut une OPA hostile magnifiquement réussie. Les dieux ont transféré la totalité du marché des âmes à la seule propriété d’un fonctionnariat moderne que la déesse Raison a renouvelé. Les âmes ne seront désormais déposées qu’entre les mains de ceux dont l’intimité avec le logos de la Raison est complète ; ceux qui ne s’appuieront que sur le pragmatisme des évidences qu’offrent les savoirs logiques, soit, les politiciens, les scientifiques, les militaires, les économistes, les techniciens, etc. Les prestigieux trônes en or et en diamant des religions ont donc été saisis par ces nouveaux maîtres. Il suffit dès lors, à ces derniers, de se réapproprier à leur manière les étincelantes promesses religieuses pour réenchanter le monde.
La Raison exécute ici son tour de passe-passe. Ses jongleries magiques. C’est-à-dire que toutes les catégories scientifiques sorties du logos se combinent pour restituer à l’homme son vieux rêve ! On nomme donc un seigneur, le logos médico-scientifique, et on promet de nouveau aux hommes d’abolir la douleur, la maladie et la mort. Puis aussitôt, entre les mains des papes et des brahmanes du sublime savoir médical et technologique, l’antique rêve est redéfini par l’expression suivante beaucoup plus rationnelle : augmenter l’homme. Ainsi nous promet-on l’Avènement d’un fils de l’homme qu’on nomme le Transhumain ou le Posthumain.
Toutefois, j’insiste, c’est un processus qui suit le fil conducteur du religieux et du mystique qu’on a soigneusement laissé en filigrane. C’est une trame et une aide dont la Raison ne peut se passer pour formuler sa prophétie du posthumain à-venir. De plus, le divin-logos a cette particularité de ne pas avoir de tabous. C’est un pragmatique. Aussi n’a-t-il aucun scrupule à revenir sans cesse à ses fondamentaux mystiques pour paître la masse de ses fidèles. Je parle notamment du fondamental rêve d’immortalité et de béatitude si précieux au cœur et aux tripes des hommes. C’est ici que la sagesse des dieux, ou plutôt, leur plasticité, est magistralement acrobatique. En témoigne l’enchaînement des événements dans lesquels les dieux incarnent leur action. Ils ont ouvert avec fracas la modernité. Par des révolutions, par des chutes dynastiques, en fracassant des vérités millénaires, en détruisant des cultures et des civilisations entières et en violant toutes les virginités terrestres. D’abord enivrés par l’ambroisie et le nectar de la Raison dont l’abondance soudaine avait été sans pareille, les dieux – reflets de la rencontre entre le logos et les hommes – retrouvèrent enfin leur maîtrise et leur sang froid. Ils remarquèrent alors une chose qui concentra toute leur attention : il était indispensable de rappeler le concept d’« âme » sur la scène. Il faut redonner son âme au corps !
Mais, cela va de soi, en peaufinant ce concept d’âme en termes scientifiques. Il faut prendre un soin particulier, je le répète, à dissimuler que l’approche reste totalement religieuse. Il ne faut pas heurter le rationaliste nouveau-né. Et ce n’est que lorsque ce dernier sort de ses couches de la révolution moderniste qu’on peut commencer à lui parler d’une méta-science de l’Âme.
Soit donc, de manière concrète, que produit cette démarche ? Eh bien, cela conduit le prêtre-médecin à rendre égales et même équivalentes les deux parties de l’âme. Plus encore, cela le porte à agréger, à fondre, à fusionner en une seule la partie visible de l’être avec sa partie invisible, le corps avec son aura, le corps avec son soi transcendantal, le corps avec son principe éthéré, etc. Au-delà de ces termes plus ou moins métaphysiques il est toujours question de la Conscience domiciliée dans le Corps. La Raison va simplement plus loin dans la révélation de son propos, dans l’expression de sa nature fondamentale. C’est-à-dire qu’elle ne revient pas en arrière en réinjectant de la spiritualité chez les hommes, mais elle passe à un type de spiritualité absolument holistique. Le visible et l’invisible font désormais partie d’un Tout, et cela inclut la partie visible de l’être avec sa partie invisible. L’individu n’existe plus réellement mais il s’insère dans une idée du collectif devenue monstrueuse. C’est un collectivisme spirituel qui accompagne le collectivisme physique. Le Tout tisse la trame de Tout-l’Univers connu où hommes, animaux, lois et objets sont mis sur le même plan. C’est pourquoi l’homme moderne parle dès à présent de Conscience Humaine comme d’une extension de la Conscience Cosmique, comme d’une partie de l’Un-des-dieux en définitive. Il ne peut plus y avoir de conscience individuelle parce que cette dernière est en train d’être interdite au profit unique de la conscience collective. Cette dernière sera le seul « Être » qui subsistera.
L’être humain devient la bribe, l’éclat conscient d’une super-conscience. Cet iHomme que les savoirs ont ouvert, épanoui, qui s’est éveillé diront d’autres, cet être-là est vu comme une fine et précieuse gouttelette qui aspire à baigner dans la sainte et mystérieuse Unité qui émane de la divine Raison : la ­supra-interconnectivité ­originelle. C’est là-bas que va et vient l’information originelle ; sur cette toile que la Raison a tissée, quelque part, dans un monde source, vibratoire, quantique. C’est sur cette toile aux fils d’or et d’argent que vivent et se meuvent les êtres-augmentés par les prêtres et les prêtresses de la déesse Raison. Les filaments lumineux de la trame divine sont les nouveaux vaisseaux dont se servira le Posthumain pour porter sa vie. Il sera une Conscience Sublimée fusionnée à son Moi Transcendant.
Il s’agira donc de livrer son corps-conscient au prêtre-médecin et à ses ­hyper-technologies, tant physiques que psychiques. C’est alors que l’individu pourra évoluer. Il pourra monter vers cette nouvelle vie extraordinaire de l’être-augmenté. Celui dont le corps, la pensée, la mémoire et les émotions ont été purifiés et passés aux tamis des nouveaux savoirs médico-technologiques ; celui-là sera un ­Posthumain. Cette antique âme-corps qu’est l’homme sera enfin accomplie. Il sera enfin devenu parfaitement « un » grâce aux savoirs scientifiques qui auront pris en charge le visible et l’invisible dont il est constitué. Les divinités ancestrales avaient donc vu juste. Elles manquaient seulement de moyens. Ou plus exactement, elles devaient elles-mêmes se métamorphoser en s’ouvrant davantage à leur déesse suprême, la Raison. Ainsi fait, elles ont pu nommer leur nouveau prêtre : le médecin-guérisseur aux mille bras des technosciences. Après avoir appliqué à l’individu la même métamorphose que la leur, elles peuvent aujourd’hui redéfinir l’homme de la façon suivante : une conscience sublimée qu’on a soudée à un corps nanotechnologique puis connectée au Tout. Un tel être aura de plus l’avantage, dans son nouveau monde, d’être absolument transparent à tous et à tout – dans son corps et dans sa conscience ! Le contrôle et la sécurité seront optimums. Le crime n’existera plus.
Certes, un monde sans crime, c’est déjà beaucoup. Mais n’y a-t-il pas pour l’homme une meilleur récompense me demanderez-vous ? Contentons-nous pour l’heure de dire que l’individu croit ici avoir désormais accès au divin, qu’il se dit lui-même devenir divin, et qu’il pense ainsi être à deux doigts d’accomplir la Promesse : abolir la douleur, la maladie, et la mort. De fait, sa motivation est survitaminée et la moindre contradiction lui est insupportable. Il est totalitaire. Il suit la logique de l’être-logiciel qu’il est devenu. Par conséquent, il voit l’être humain traditionnel, l’être biologique qui est en-bas, dans le monde non augmenté, comme un potentiel danger. Car ce dernier est cet hominidé qui aura été laissé derrière les portes de l’Histoire, derrière les thérapies techniciennes que l’Église médicale a ouvertes pour ses élus – les Augmentés. Il sera donc très simplement l’homme préhistorique de ce futur dans lequel les dieux poussent l’humanité, là où commence la post-Histoire. L’Histoire telle que nous l’avons connue n’aura été qu’une parenthèse : Philippe Muray avait encore raison.
Voici donc comment les dieux réenchantent lentement l’Être. Ils tissent à leur enchantement initialement religieux les artifices qu’offrent les possibilités de la connaissance scientifique. Que proposaient-ils auparavant à l’âme religieuse qui voulait être libérée de la corruptibilité du corps ? De livrer l’une, l’âme, et l’autre, le corps, au processus moral et dogmatique d’une loi divine gouvernante. Que proposent-ils désormais à l’âme moderne qui veut transcender sa vie ? De modifier l’une, la conscience, par des altérations de ses états psychiques, et de la greffer sur l’autre, le corps, dont on aura aussi modifié le bios par des lois hautement scientifiques. Rien donc ne change dans le fond, l’arc-boutant qui relie l’ancien processus des lois morales au nouveau processus des lois scientifiques reste le même : « Tu seras à la tête si tu m’obéis » nous lancent sans cesse les dieux. Tel est leur processus. Il faut changer le réel, l’organiser, abolir le chaos d’où naissent toutes les contingences ; il faut changer l’être, l’organiser, abolir son arbitraire d’où naissent la douleur, la maladie et la mort. La cime de ce processus dont on voit de plus en plus clairement les neiges, c’est le transhumanisme. C’est le posthumain.
C’est pourquoi, lorsque le moderne critique l’enchantement religieux, il cache malicieusement qu’il chevauche et reproduit exactement le même enchantement auquel il a seulement fait subir de constantes transformations dites « évolutives ». Car ce sont exactement les mêmes divinités qui portent le chamane et qui inspirent les recherches quantiques. Tel est l’art des dieux. Époustouflant ? En apparence seulement, car c’est simplement la dialectique dite « du Progrès ». Ce sont les jongleries magiques du logos. On ne perd rien, on transforme tout. On sert le même vieux gruau : il faut obéir aux lois éternelles de l’Un, il faut se fondre en Lui, corps et âmes, de sorte à être un membre de Son corps dont Il est la tête, une information interne à Son savoir glorieux, une onde dans Son système vibratoire, un mot dans Ses lois, etc.
Bref, peu importe la complexité du sortilège, ce qu’il importe de connaître – c’est sa puissance. En effet, je viens de dire à l’instant que « le moderne critique l’enchantement religieux alors qu’il cache malicieusement qu’il reproduit exactement le même enchantement ». Or, c’est faux. Le moderne est sincère. Il croit réellement travailler à un autre processus, supérieur, logique, noble. Ainsi est-il pris dans la puissance du sortilège. Il possède tellement la divine Raison qu’il est finalement possédé par elle. Et on ne sait plus à la fin qui mène l’autre. L’un et l’autre se possèdent mutuellement, se transforment mutuellement. Ils s’annihilent, l’un par l’autre et l’un en l’autre. Les dieux on fait tomber l’homme qui les a fait tomber. Les sciences déshonorent l’homme en le chosifiant tandis que lui-même les déshonore en essayant de leur transférer sa liberté. Le sortilège est un neuroleptique. C’est un tourbillon dans lequel on chavire simplement en l’étudiant. Et assurément, le médecin comme le physicien ou l’informaticien sont absolument certains de libérer l’humanité des prêtres, des évêques et des théologiens, et il leur est absolument impossible de voir qu’ils ont repris leurs charges et qu’ils s’en acquittent beaucoup plus efficacement.
C’est pourquoi Ivan ­Illich parle fort justement de la médecine moderne comme d’une Église médicale. Il a littéralement raison. Car les médecins sont au cœur, voire même le cœur de ce travail des dieux de la Raison. Ils sont leurs nouveaux experts en corps & âmes, leurs nouveaux sauveurs, leurs nouveaux maîtres, leurs oints consacrés par l’huile scientifique et parlant le latin de clinique. La voici cette troupe de Pavel Tchitchikov en blouse blanche, bleue ou violette, en tablier-chasuble et en sabots médicaux. Ils parcourent le monde pour acheter les âmes sur toutes les propriétés terrestres où elles se trouvent : la politique, l’armée, la technique, le divertissement, le sport, l’écologie, l’enseignement, l’art, etc. L’Église médicale constitue un clergé moderne missionné par les dieux pour accomplir une tâche macabre : fabriquer des êtres-machines et en finir avec l’homo sapiens. L’éradiquer. Le déposséder. Puis verser ensuite toutes les richesses acquises par ce trafic aux seuls posthumains : les maudits consentants. C’est ainsi que le clergé médical est actuellement en train de rassembler ses fidèles ; il leur distribue ses prébendes, ici et là, ainsi que des trônes, et de l’or bien sûr. Tout ce beau monde veut baigner dans le bonheur, cette récompense que versent les dieux à ceux qui les servent, à ceux qui signent leur Profession de Foi.
L’OMS évoque d’ailleurs l’esprit de cette Profession de Foi lorsqu’elle définit la santé de la manière suivante : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Cette citation provient de la Conférence internationale sur la Santé qui eut lieu à New York en 1946 ; elle fut signée par les représentants de 61 États. Une définition de la santé qui n’a pas été modifiée depuis, nous dit-on sur le site officiel de l’OMS. Admirable définition puisqu’elle fait écho à la fonction messianique que nous fournit la Bible !
En effet, le Roi-Messie biblique jongle pareillement avec les trois espaces du « physique, du mental et du social ». Le Sauveur judéo-ecclésiastique a théologiquement la triple tâche d’être Roi, d’être Prêtre et d’être Prophète. Les Anciens usaient de vocables propres à leur culture, mais la structure est parfaitement identique à ce dont parle l’OMS : la perfection physique, psychique et relationnelle de toute la population humaine, et de chaque individu. La démarche consiste d’abord à souder ensemble deux idées : la santé, salvus, et le salut, salus. Il faut les rendre interchangeables pour traiter les parties plus ou moins matérielles du vivant. Puis un Sauveur se verra confier la charge qui l’obligera à s’atteler à deux tâches : d’une part, le travail sur l’âme-corps de l’individu, et d’autre part, le travail sur les interactions sociales du collectif. Il devra donc être sur TOUS les terrains. N’est-il pas le Sauveur ? Un héros, un surhomme et un dieu ? Aussi peut-il parfaitement être homme d’état, chef militaire, médecin, psychiatre, juge, technicien, scientifique, artiste, enseignant, etc. C’est pourquoi l’Ancien Testament nous esquisse ce Sauveur « par les meurtrissures duquel nous sommes guéris et qui a été frappé pour les péchés de son peuple » (Is. 53). Et le Nouveau ­Testament s’est saisi à pleines mains de cette identité du Sauveur : « Il guérit tous les malades, afin que s’accomplît l’oracle d’Isaïe le prophète : Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 816-17). Assurément, on parle du salut d’un peuple dont chaque individu est sauvé-guéri dans son corps-âme. C’est un salut ­médico-politique ! Et c’est pour un tel salut, précisément, que l’Église médicale a oint et missionné des organismes tels que l’OMS, pour un salut sanitaire à volonté messianique, nous dit cette dernière, car il est Physique, Psychique et Social.
Nous constatons encore une fois que les dieux sont malins comme des singes, ou plutôt comme les omniscients logiques qu’ils sont. Car ils ont encore une fois repris leur vieux concept de « messie » ; ils ont repris leur premières œuvres, celles qui remontent aux antiques civilisations mésopotamiennes. Et encore une fois, ils restent fidèles à l’adage favori de la sainte Raison qu’ils adorent : « On ne perd rien et on ne crée rien, mais on transforme tout. » Dès lors, il n’est pas étonnant de constater que leur Église médicale, associée au haut-système technico-industriel qui nous gouverne, a gravé sur ses blouses le slogan de l’antique sauveur : « Les meurtrissures sont une guérison ; les infirmités et les maladies conduisent au salut. »
En effet, et voici la pierre d’angle qu’on ne peut pas ignorer pour saisir la stratégie de la modernité. L’Église médicale n’est pas là pour sauver, mais pour faire périr. Elle est « iatrogène », nous explique Ivan Illich. C’est « le terme technique qui qualifie la nouvelle épidémie de maladies engendrées par la médecine, “ ­iatrogenèse ”, composé des mots grecs iatros (médecin) et genesis (origine) » (26). L’Église ­médicale n’est pas là pour donner la vie, mais pour donner la mort. Son œuvre est de produire une némésis, une némésis de type médical, c’est-à-dire un jugement, et plus précisément un jugement élaboré par une médecine dont le tranchant est prodigieusement acéré par la technologie. Et ce jugement consiste à donner aux hommes ce qu’ils veulent ! Or, les hommes veulent en finir avec la douleur, la maladie et la mort. Ils veulent devenir des immortels fondus dans la béatitude éternelle. Ils veulent devenir des dieux. Et à cet égard, nous nous souvenons des termes de l’antique mythe : « Quiconque succombe au vertige de franchir les limites sacrées devient la proie de Némésis pour avoir porté ombrage aux dieux. » Voici donc que cette « revanche cosmique » est aujourd’hui plus terrible, plus subtile, plus cynique et plus moderne que jamais. Pourquoi ? Parce que son jugement est précisément de donner à l’homme ce qu’il veut et non plus de le lui refuser. À savoir qu’il deviendra de même nature que les dieux qu’il vénère. En forçant les dieux à supprimer leurs interdits, les hommes se sont eux-mêmes voués à la géhenne.
Les ailes de Némésis se déploient donc sur le monde et sur les villes. Les dieux et les déesses accomplissent « le rêve malsain » que l’homme se dicte à lui-même par la divine Raison, qu’il adore : faire l’homme à l’image de la chose, à l’image de la Raison. Ainsi parle la Némésis médicale : « Eh quoi ! Abolissons l’humain que nous connaissons. Et avec son consentement, par diverses manipulations sociales, scientifiques et médicales, fabriquons un être-machine ! » ­Sachez donc que Némésis médicale ne cédera rien tant qu’elle ne vous aura pas définitivement livré, corps & âme & peuple, aux bras des ses NBIC : les Nanotechnologies, les Biotechnologies, l’Informatique et les sciences Cognitives.
Tel est le rêve de l’Église médicale, tel est le rêve de l’homme moderne : mettre ta conscience sur une puce qu’elle va souder à la carte mère de la ­Raison. L’Église médicale a oint ses prêtres-médecins qui viennent pour arracher ta conscience de ton corps afin de la poser sur un dé en silicium qu’ils vont greffer sur une trame mondiale. Tel est le concept de « résurrection » vu par son sauveur : une transsubstantiation médico-scientifique. C’est pourquoi, en ces temps, la Raison a bâti son Église médicale, car la médecine est la plus en capacité de manipuler ton corps-conscience que tu as déjà livré entre ses mains en toute confiance.
V
Les bons médecins existent-ils ? Des médecins qui, en quittant l’Église médicale, ne seraient donc plus iatrogènes. Des médecins défroqués somme toute. Utilisons le parallèle des ministères ecclésiastiques pour répondre à cette question. Car nous savons tous qu’il existe justement des prêtres défroqués, mais on ignore en revanche que le propre du « bon berger » est de faire sortir des bergeries. Vous trouverez cela dans le chapitre 10 de l’Évangile de Jean où il est dit que le prêtre se tient hors-église et qu’il invite ceux qui s’y trouvent à abandonner l’état ecclésiastique. Le Bon berger est là-bas défroqué et il défroque ! Une situation coutumière à la Bible d’ailleurs. Le propre de la théologie est de briser les tables de la Loi comme le firent Moïse ou Paul, et s’opposer au Temple, à la liturgie et autres sabbats est une habitude chez les prophètes de l’Ancien Testament. On pourrait multiplier les exemples tant ils se présentent avec abondance dans toutes les religions. Cependant est-il aussi simple de dire que le propre du médecin est de ne pas appartenir officiellement au corps de l’Église médicale, et par conséquent, de prétendre aussitôt que l’exercice illégal de la médecine serait la marque du « bon médecin » ? Assurément non. Il en est d’ailleurs de même sur le terrain ecclésial : le fait de se prétendre « akklésiastique » n’est pas l’assurance de produire un discours sur Dieu qui soit spirituel. Pratiquer « un exercice illégal du christianisme » en me déclarant akklésiastique n’est pas la preuve qu’une onction du Christ est déposée sur mon propos. Niet. Mais poursuivons ce parallèle ecclésiastique dans notre recherche de ce que pourrait être une bonne médecine.
Tout d’abord, être « akklésiastique » ne consiste pas à être « contre l’Église » mais simplement à la remettre à sa place. Ainsi fait, ­l’akklésia n’est absolument pas l’opposé mais elle est la suite de ­l’Ecclésia. En effet, le rôle de l’Ecclésia est de couver, de protéger et d’enseigner les immatures qui ont encore besoin des soins collectifs d’un groupe parental. Aussi parle-t-on pour l’Église de ­brebis, d’animaux domestiques, parce que l’immaturité, par son inconscience des droits et des devoirs, a encore un pied dans l’animalité. Mais la démarche akklésiastique est tout au contraire pour ceux dont la maturité est telle qu’on peut les libérer de l’autorité parentale. Ils peuvent être sans églises. Ils ne sont plus en risque d’être autonomes. Leur maturité les libère de la surveillance des adultes, littéralement de l’episcopus : l’évêque, le surveillant. Aussi n’a-t-on plus affaire ici à l’anonymat de la brebis, mais à un sujet, c’est-à-dire à un humain qui est connu et appelé « par son nom ». Dans les termes de l’allégorie évangélique, le texte nous dit que ces sujets « suivent le Christ dehors parce qu’ils connaissent sa voix » (Jn 1034). La nouvelle intimité de type « frère-frère » ou « fils-père » de l’akklésia vient abolir la première relation d’autorité éducative de type « enfant-adulte » ou « brebis-pasteur » de l’Ecclésia. Certes, pour celui qui ne peut vivre loin des jupes de sa mère, c’est un scandale. Mais pour celui qui a atteint l’âge de ­l’autonomie, ayant lui-même vécu un temps dans les jupes de sa mère, la chose est naturelle. C’est pourquoi il prendra bien soin de refuser à l’enfant le processus akklésiastique ! On ne livre jamais un enfant à la rue, car ce serait le livrer aux loups, c’est-à-dire le pousser à perdre la foi. Tel n’est pas l’esprit de l’akklésia. L’esprit akklésiastique, c’est appeler dehors seulement ceux dont la maturité est telle qu’ils sont capables de dépecer les loups.
Ainsi en est-il de la marque du « bon médecin ». C’est un médecin défroqué de même que le « bon berger » est un berger défroqué. Et comme lui, il n’est pas contre le corps médico-ecclésiastique, mais il est lucide quant aux dangers de l’Église médicale car il connaît sa tendance à infantiliser le patient, il connaît son orgueil et surtout son intégrisme à se croire l’unique dépositaire de la vérité sanitaire. Enfin, le « bon médecin » sait lui aussi qu’une bonne pratique médicale doit absolument promouvoir l’autonomie de l’individu. Ici, nous nous éloignons de plus en plus de cet esprit de condescendance et de supériorité savante affiché habituellement par le médecin et dont l’odeur remplit son cabinet. Le propos d’Ivan ­Illich va continuellement dans ce sens et il ne cesse de nous entretenir sur ce rapport « autonome/hétéronome ». C’est la trame de son discours, la clef par laquelle il voudrait renverser le processus mortel créé par la médecine.
« Il s’agit de convaincre les médecins, dit-il, mais avant tout leurs clients, qu’au-delà d’un certain niveau d’effort la somme des actes préventifs, diagnostiques et thérapeutiques ayant pour cibles les maladies spécifiques d’une population, d’un groupe d’âge ou d’individus, abaisse nécessairement le niveau global de santé de toute la société en réduisant ce qui précisément constitue la santé de chaque individu : son autonomie personnelle. Il s’agit de susciter, dans un peuple de consommateurs de santé, la prise de conscience que seul le profane a la compétence et le pouvoir nécessaires pour renverser une prêtrise sanitaire qui impose une médecine morbide. Il s’agit de démontrer que seule l’action politique et juridique peut maîtriser ce fléau contagieux qu’est l’invasion médicale, qu’elle se manifeste sous la forme d’une dépendance personnelle ou d’une médicalisation de la société. » (11). Ou encore : « L’efficacité atteinte par une société dans la poursuite de ses objectifs sociaux dépend du degré de synergie entre les deux modes de production, le mode autonome et le mode hétéronome. » (72).
La démarche morbide de la médecine est donc le pendant de la morbidité que l’Église chrétienne a produite, précisément par l’amputation de l’autonomie de l’individu. Côté christianisme, cette démarche a réussi le tour de force de passer les siècles grâce à un argument en acier trempé : le Corpus Christi. On a prétendu que l’Église était le « corps du Christ ». Quitter l’Église équivaudrait donc à quitter le Christ : « Hors de l’Église, pas de salut ! » C’est exactement selon ce même principe que fonctionne la mécanique de l’Église médicale : Hors du médecin, pas de salut, c’est-à-dire pas de santé physique ou psychique ni même sociale (rappelons-nous les propos de l’OMS). On a cru impossible la spiritualité sans l’autorité du Corps Ecclésiastique ; pareillement croit-on impossible que la santé puisse exister sans l’autorité du Corps Médical. « Dans une société morbide, nous dit Illich, l’environnement est recomposé de telle sorte que la plupart des gens perdent en de fréquentes circonstances leur pouvoir et leur volonté de se suffire à eux-mêmes, et finalement en viennent à croire que l’action autonome est impraticable. » (63).
Qui aurait pu imaginer cela ? Que la médecine allait suivre les traces de l’Église qui a trop souvent excommunié, pourchassé et torturé les hommes mûrs durant des siècles au nom du Corpus Christi. Qui aurait pu imaginer que la médecine allait aussi mutiler l’individu, décapiter son autonomie, et elle aussi s’imposer inquisitrice ? L’Histoire nous montre comment le politique a finalement remis l’Église des papes et des popes à sa place. Or voici. C’est un malheur ! Car le politique est aujourd’hui incapable de renouveler une telle chose avec le prêtre-médecin. Impossible. Le politique ne peut plus imposer à l’Église médicale ce qu’il imposa jadis à l’Église chrétienne, précisément parce que le politique règne avec, à sa gauche, l’Église médicale, et à sa droite, le Technicien. C’est une triade. Une trinité même. Tu touches à l’un, tu as les trois comme ennemi ! C’est une impasse. L’ère du Posthumain est bien là.
VI – Récapitulation en guise de conclusion
L’homme a finalement accepté l’idée de Dieu, de l’âme, de son immortalité, et de la liberté (n’en déplaise à Kant) ; mais il a profondément subverti ces notions (Kant est ravi). Ce fut magique. Qu’est-ce que Dieu ? C’est la Nature, ou l’Univers, ou la Conscience universelle, ou les Lois éternelles de la Raison, etc. Qu’est-ce que l’âme ? C’est le supramental, ou le soi, ou la conscience éveillée, ou le moi transcendant, etc. Et qu’est-ce que son immortalité ? C’est un état modifié, par les sciences cognitives, de la conscience que l’on va mailler à un corps augmenté par les technosciences. Quant à la liberté ? Eh bien, c’est ce dieu-là, cette âme-là, et cette immortalité-là. D’ailleurs, on a même subverti le concept de péché. Le péché est la fameuse individualité séparatrice que les grecs flagellaient déjà abondamment, dixit Anaximandre : le péché est tout « individu particulier qui est apparu sur la scène du monde, qui est sorti de son propre gré du sein de l’unique et du commun pour avoir une existence individuelle. Ainsi a-t-il commis un grand crime. » (d’après la traduction de Chestov). La boucle est donc bouclée puisque, dans l’échéancier de la Raison, l’ère posthumaine consiste précisément à procéder au retour du pécheur dans le sein de l’Un, dans la ­supra-interconnectivité mondiale du thérapeute et du programmeur.
Enfin, on a pareillement accepté l’idée d’un Fils de l’homme pour qui rien n’est impossible ; qui est fils de Dieu ; qui est l’homme-Dieu. Oui ! On veut bien de cet homme-Un puisque son esprit est corps et que son corps est esprit ; puisqu’ils sont inséparables ; puisque lui-même affirma qu’être un tel homme, c’est être un temple divin indestructible : « Détruisez ce temple, en trois jours je le relèverai. » (Jn 219). Mais bien sûr, son procédé « par la foi et la déraison » exprimé lors de sa venue sur terre ne convient pas au dogme raisonnable autour duquel le transhumain veut fabriquer son propre homme-Un. On l’a donc lui aussi profondément subverti. On a inséré l’évangile dans les mythes et les symboles de l’histoire religieuse. Ainsi a-t-on décidé de ne pas réellement tuer le Fils de l’homme, et par conséquent de ne pas le ressusciter ; puis on a affirmé pouvoir obtenir une version réaliste de la victoire sur la mort, la maladie et la souffrance en passant par la transcendance scientifique. Il faut, non pas « ressusciter », mais « transhumaniser », dit-on désormais ! Il faut faire du Posthumain, de l’Être-Machine, car tel est le véritable homme-Dieu : un fils de la Raison. « La foi et la résurrection étaient une métaphore, nous disent les posthumains, pour les hommes encore un peu benêts. Mais dès l’instant où l’homme commence son augmentation par la Raison, il est certain que la promesse s’accomplira. Il multipliera les pains et sera prospère, il ne craindra ni le vide ni la mort et il sera immensément riche et puissant ! Nous, les posthumains, passerons par ce chemin d’excellence que l’antique messie, un peu simplet lui aussi, s’obstina durant quarante jours à ne pas emprunter. »
Admirable n’est-ce pas ? Quelle belle mise à jour technoscientifique et médicale des concepts millénaires les plus ardus que l’homme ait eus entre les mains ! Quelle magie ! Car on nous sert, pour finir, le même Opium du peuple : Abolition de la douleur, de la maladie, et de la mort. Et sans la moindre gêne en plus, car on passe encore et toujours par cette même voie que nous ont ouverte les premiers hommes : l’Arbre de la science du bien et du mal. Geste répétitif. À l’instar du vieux couple adamique qui jadis fut placé devant l’alternative des deux arbres, le moderne ne veut pas passer par l’Arbre de vie ; il n’empruntera pas l’étroite voie des ténèbres de la Foi. Il préfère passer par le large chemin des lumières de la Raison.
Voyons. Il doit bien exister une 3e voie. Une voie qui passerait entre l’obscurité de la foi et les lumières des théories universelles, entre l’arbitraire et le nécessaire, entre le Fils de l’homme avec sa résurrection seule et le Posthumain avec son vaccin nanotechnologique. Entre le « partir sans savoir où je vais » des adogmatiques et le « devenir chose » des hommes-logos.
Je rassure le lecteur. Cette 3e voie existe. Nous connaissons tous le subtil serpent : cet enroulé autour de son Arbre des savoirs. Et nous savons qu’il ne déçoit jamais car il a plus d’un tour dans son sac. N’est-il pas Maître et Docteur en sciences du salut-salus et de la ­santé-salvus ? À quiconque lui en fera la demande, il proposera donc une solution. Il s’adaptera. C’est ainsi qu’il ouvrira une 3e voie, une vraie fausse 3e voie. Car cette voie-là est plus exactement un succédané de la voie lumineuse des Posthumains, elle est pour ceux que la perspective transhumaniste effraye encore. Elle est une sorte de sous-voie. Mais elle est néanmoins brillante puisqu’elle se veut être une propédeutique à la voie du Posthumain. En effet, la Raison sait fort bien que seule l’alternative des 2 voies existe en vérité : la Foi ou les Lumières. C’est pourquoi, à celui qui rejette la Foi mais que l’ère des transhumains terrorise, on fera accroire qu’il peut choisir la version allégée des Lumières comme solution indépendante. On lui dira que c’est une voie d’équilibre qui évite les extrêmes, qui chemine entre le feu des passions et la glace des théorèmes. Une voie plus humaine. Et on lui cachera adroitement qu’elle finit par une impasse où l’attend – le Posthumain.
Cette 3e voie des craintifs, c’est celle où on calomnie d’abord la Foi en confondant sa démarche avec l’hypocrisie ou la dérive religieuse ; puis, en bon stoïcien et en homme de sagesse, on critique violemment la prophétie du Posthumain, « cette prétendue victoire sur la mort, cette ubuesque greffe de la conscience sur un réseau technologique » dit-on. Ayant ainsi giflé les deux moines fous – car seule la 3e voie médiane est sagesse – on lancera fièrement, en gonflant un torse rabelaisien : « Science excessive est ruine de l’homme. Il nous suffit donc de rester dans les Lumières tout en refusant d’augmenter l’homme au-delà de l’impossible ! N’avons-nous pas tué le premier Fils de l’homme ? Nous tuerons pareillement le second, le Posthumain. Puis nous continuerons de jouir sans crainte de la vie puisque la mort ne nous effraye pas ; car, ce que nous craignons vraiment, c’est précisément d’en être effrayé comme le sont ces deux-là. »
N’entendez-vous pas ce discours ? Cette vieille lecture d’un humanisme des Lumières plus ou moins stoïcien et épicurien qui a l’art d’assembler ses idéologies en puisant à tous les râteliers : « C’est une guerre de classe, celle des riches contre celle des pauvres… Ceux qui ont des privilèges complotent contre ceux qui n’en ont pas car ils les craignent… Le discours posthumain est effrayant et pire que les discours que tenaient Hitler, ce sont des psychopathes… Il faut ouvrir les yeux aux gens ; il faut des lanceurs d’alerte ; car le premier ennemi de la guerre, c’est la vérité… La médecine fabrique des remèdes mortels et organise des crimes afin de servir une mondialisation totalitaire… Mais nous avons le pouvoir de changer cela, parce que le ciment qui crée la civilisation, c’est l’amour, etc. » Ce florilège de citations est tiré d’un documentaire dont je ne tiens pas à faire la publicité. Néanmoins, et c’est typique de cette 3e voie, on y trouve des hommes et des femmes qui ont en réalité collaboré durant des années avec ce qu’ils critiquent aujourd’hui : Inserm et autre Institut Pasteur, professionnels de la santé, politiciens, chercheurs, intellectuels, faux rebelles, etc. Ici et ailleurs, la 3e voie se formule en bricolant des modèles intellectuels surannés, mais qu’elle peut aussi revoir intelligemment et en faisant preuve d’un discernement réaliste parfois très intéressant. C’est pourquoi elle rassemble indubitablement beaucoup de monde. Malheureusement, la pierre d’angle sur laquelle elle trébuche est celle des hommes normaux. Je parle ici de ces « hommes normaux » dont parle David Rousset, lui pour qui l’univers concentrationnaire n’était pas de l’Histoire puisqu’il fut déporté et torturé. Il écrivit alors plus tard : « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. »
Cette 3e voie ne sait pas ce que savent les hommes anormaux des deux autres voies – les uns, que la résurrection est possible, et les autres, que le posthumain sera. C’est la raison pour laquelle la 3e voie produit des « hommes normaux », des homo sapiens, des hommes qui seront, hélas, cet « homme préhistorique du futur » dont je parle plus haut. C’est d’ailleurs une appellation inspirée d’un transhumaniste qui, lui, parle de « chimpanzés du futur », expression reprise par une association grenobloise anti-transhumanisme. Cet « homme préhistorique du futur » est sur la 3e voie comme l’a été le silex avant l’électricité. Il est sur cette voie afin d’être préparé à sa futur conversion à l’ère posthumaine, car ainsi que je viens de l’expliquer, cette voie n’est qu’un leurre puisqu’elle est la gestation du posthumain, sa version allégée, ses prémices. Les « hommes normaux » qui la parcourent ne pourront donc pas résister. Ils sont déjà suffisamment attachés à leurs privilèges pour ne pas vouloir les perdre, et ils adorent déjà, sans vouloir le confesser, le mode de vie posthumain. Leur éthique sera donc consumée par la nouvelle luminosité de la Raison qui se lève sur leur tête.
Le Posthumain est inéluctable ; et seuls deux groupes se tiennent face à lui.
D’abord, ses futurs frères de la 3e voie ; ces vieux humanistes qui ont tout fait pour que vienne cette mondialisation qu’ils ont appelée de tout leur être ; ses frères, qui certes freinent maintenant des quatre fers en voyant que la puissance de la Raison est en train de faire muer leur cher universalisme ; ses frères qui voient sourdre de cet universalisme une gouvernance médico-technologique mettant en échec leur éthique de citoyen du monde. Peu importe. Qu’ils raillent donc. Car pour le Posthumain, ceux-là n’existent pas réellement, sinon comme une hostilité utile.
Puis, il y a ceux dont les posthumains seront un jour, au mieux, les valets : les Fils de l’homme. Et si je crois qu’ils sont akklésiastiques, c’est parce que le Corpus Christi a lui aussi été participant de cet universalisme dont l’Église médicale et la technologie se servent maintenant pour régner. Les bergeries ne seront donc pas consumées. Au contraire, et elles le font déjà en partie, elles intègrent le phénomène ! Parce que l’universalisme est l’essence de l’Ecclésia, et parce qu’il est l’essence de tout religieux, quel que soit le nom de son Dieu. Il s’ensuit que le Fils de l’homme est plus caché que jamais ! Est-il encore possible de l’entendre frapper aux portes des bergeries ? Comment l’ère posthumaine qui pense de plus en plus l’incarner et réaliser ses promesses peut-elle encore l’entendre ? Soit donc, pour les fils de l’homme, le temps est venu de s’enfoncer de plus en plus dans les ténèbres de la Foi, peut-être même au point d’être introuvable.

Ivsan Otets