Ésaïe le déséquilibré
À PARTIR D'ÉSAÏE 12-9

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2 Écoute, ciel ; prête l'oreille, terre, parce que le Seigneur a parlé, disant : J'ai engendré des fils, et je les ai élevés en gloire ; mais eux, ils m'ont méprisé. 3 Le bœuf connaît son possesseur, et l'âne, la crèche de son maître ; mais Israël, il m'a méconnu, et mon peuple ne m'a pas compris. 4 Malheur à toi, peuple pécheur, nation pleine de péchés, race de méchants, fils pervertis ! vous avez abandonné le Seigneur, et irrité le Saint d'Israël. 5 À quoi bon vous frapper encore, en ajoutant à votre iniquité ? Toute tête est en souffrance, et tout cœur en tristesse. 6 Des pieds à la tête, rien n'est sain en lui, rien qui ne soit contusion, meurtrissure, plaie enflammée ; point d'émollients à y appliquer, point d'huile, point de ligature. 7 Votre terre est déserte, vos villes consumées par le feu ; votre contrée, des étrangers la dévorent sous vos yeux ; elle est désolée et bouleversée par des nations étrangères. 8 La fille de Sion sera délaissée comme une tente dans une vigne, comme la cabane d'un garde dans un champ de concombres, comme une ville prise d'assaut. 9 Et si le Seigneur ne nous eût laissé une semence, nous serions comme Sodome, nous ressemblerions à Gomorrhe. · (version Septante)

Si Ésaïe se présentait aujourd'hui parmi les chrétiens, on verrait en lui un désaxé, ou un illuminé dont il faut se méfier ; quant à ce christianisme d'adolescents et de trentenaires, il dirait du prophète qu'il est « space », qu'il « plane ». Mais étrangement, si « space » se traduit par espace, il peut aussi signifier espacer, ou espacement, aussi le fait d'accuser l'autre d'être « space » c'est avouer être soi-même resserré et étroit ; car derrière cette chrétienté « fraîche, branchée et se croyant libre » se cache finalement une jeunesse vieille avant l'âge et plus moraliste que ses pères ; une chrétienté qui se prépare à une longue vie sans risques, mais douloureuse, et qui finira certainement grabataire tant elle prend soin d'elle et prie pour la conservation de sa race.

Ésaïe osa donc débuter son livre comme le ferait un déséquilibré ; en s'adressant à la Nature : « Écoute, ciel ; prête l'oreille, terre ! » Une habitude connue chez de nombreux personnages bibliques puisque Moïse ou encore Michée prenaient eux aussi le ciel et la terre à témoin ; quant au Christ lui-même, on le voit s'adresser, entre autres, aux arbres (marc 1114), à la mer et aux vents (marc 439) ! Et si l'Église ne prend pas ces hommes pour des fadas et des êtres bizarres, c'est parce qu'elle dispose de théologiens. Ce sont eux qui ont eu la prestigieuse mission de donner une explication raisonnable et rassurante aux Écritures, de rendre étroit ce qui est « space » ! Ainsi le chrétien orne-t-il chaque dimanche le tombeau des prophètes que ses pères théologiens ont tués (mat 233). Il faut le répéter : si Ésaïe prenait aujourd'hui la parole dans les Églises ou les Facultés de théologie, on lui fermerait la bouche d'une manière et d'une autre. La lecture ecclésiastique prétend en effet que le prophète s'adressait à la Nature « selon une formule rhétorique : pour signifier l'importance du message qu'il avait à prononcer ». « De nos jours, prétend donc le chrétien moderne, d'autres moyens de communication sont disponibles, et la liberté d'expression est reconnue ; c'est pourquoi Ésaïe deviendrait probablement prêtre, pasteur, docteur en théologie ou encore évangéliste envoyé par une société missionnaire veillant bien à le contrôler ».

Je ne crois absolument pas qu'Ésaïe parlait à la Nature de manière rhétorique ; il parlait réellement à la Création, et la Création l'écoutait. Eh quoi ! les auteurs de l'Évangile auraient-ils donc eux aussi utilisé l'Art oratoire, tout comme Ésaïe ? N'est-ce donc que selon cette habitude d'écriture liée à leur temps qu'ils auraient inventé que le Christ parlait aux arbres et aux vents ? Eh quoi ! jamais le figuier ne trembla à Sa parole et en devint stérile ; et jamais la tempête ne L'entendit et cessa aussitôt ? Allez donc faire un tour à la Faculté théologique de l’Université de Lausanne par exemple, vous y rencontrez un certain crétinisme érudit vous expliquant, langues antiques et philosophies à l'appui, que jamais Paul ne vit le Christ sur le chemin de Damas, que jamais personne ne vit le Christ ressuscité, et que tout cela est une façon rhétorique et naïve qu'avaient les premiers chrétiens pour susciter la foi et l'espérance messianique. Mais que répondrait le Nazaréen à un tel discours s'il passait de nos jours les portes des Facultés et de cette chrétienté si évoluée ? « Qu'il te soit fait selon ta foi, ô homme savant ; car lorsque ta mort te fera face, c'est ainsi que je m'adresserai à elle : selon tes propres paroles. Je lui parlerai de façon rhétorique ; et toi, tu resteras dans ton tombeau. La terre n'entendra pas ma parole et te gardera lié, tandis que le ciel aussi me verra muet et ne s'ouvrira pas pour toi. »

D'ailleurs quel est-il ce message si important qu'Ésaïe voulait faire entendre ? « Mon peuple ne m'a pas compris et ne m'a pas connu ; il est sans intelligence et ne comprend rien ». De plus en plus étrange. Car comment un homme peut-il prétendre discourir sur l'intelligence quand l'instant d'avant il parlait avec la Nature ? « N'importe quoi ! », n'est-ce pas ? « Que celui qui parle aux arbres ou aux vents ne nous parle pas d'intelligence ; et que celui qui veut nous apprendre quelque chose recueille d'abord l'onction du peuple, se soumettant à ce qu'il demande et à la théologie qu'il réclame. Qu'en outre il se marie, fasse preuve d'une vie témoignant de sa bonne moralité et d'une conscience pure. » Tels sont les nouveaux « Ésaïe » à qui l'ekklésia donne une chaire de prophète, de porte-parole du divin ; des « Ésaïe » mondains et civilisés à qui l'on a appris comment être applaudi par le peuple et comment, surtout, ne plus être « space ». Assurément, la terre et le ciel méprisent de tels hommes ; ils n'ont rien à leur dire ; ils ne sont pas ces fils de l'homme dont la Création attend la révélation, « soupirant et souffrant dans cette attente les douleurs de l’enfantement » (rom 822) ; car ainsi parlait encore Paul, lui qui pareillement écoutait la Nature.

Que sont-ils donc ces nouveaux « Ésaïe » et le peuple auquel ils s'adressent ? Un ramassis de benêts, un christianisme d'imbéciles heureux dont tout le corps est malade d'avoir tout expliqué, tout compris et tout entendu. Oui, « une hutte dans un champ de concombres » ; telle est cette Église qui ne veut pas d'espace, qui ne veut pas être folle, mais qui aime être resserrée dans un discours dogmatique ; un discours qui lui offre la certitude de ne plus jamais être remise en question. Une Église qui n'entend ni la terre, ni le ciel, ni l'Autre, et qui voit comme une bizarrerie tout discours qui diffère du sien. À plus forte raison n'entend-elle pas le Tout-Autre ; elle ne comprend pas Dieu ; elle ne le connaît pas, précisément parce qu'elle croit l'avoir très bien compris, certaine que bien peu de choses pourraient la surprendre de Sa part. Oui, « à quoi bon encore frapper cette chrétienté-là ? » Elle est tel un malade sous morphine, craignant par-dessus tout que la souffrance renverse soudainement ses vérités éternelles ; elle est malade d'être une cruche pleine du savoir que lui offre sa Cité moderne, elle ne veut pas entendre ce reste des déséquilibrés que Dieu laisse ici-bas pour la sortir de son hypnose.

Ivsan Otets