Ad hominem
[contre la personne]


AUX LÂCHES
bestiole

Lors d’une discussion, qu’elle soit d’ordre philosophique, théologique ou même politique, il est certain que l’argument contre la personne provient des plus fines lames qu’on puisse trouver au cours de tels débats. A contrario, comprendre la pensée de l’autre, l’écouter, saisir tout le sens de son propos ; puis enfin, chercher en soi, interroger sa propre intelligence, jusqu’au doute même s’il le faut ; et finalement mettre en question son adversaire dans le seul cadre de ce qu’il a dit — voici un labeur exigeant bien trop de sueur, d’efforts, de temps et d’ampoules aux mains. Voyons ! L’homme ne laboure plus à la charrue et aux bœufs ; il a évolué, et à bien plus forte raison l’a-t-il aussi fait dans le débat intellectuel.

Les antiques disputations, par lesquelles tant de savoirs sont pourtant parvenus jusqu’à nous sont donc regardées avec dédain comme étant inhumaines et venant d’un autre âge ! Quant aux hommes religieux, cette tension qui consiste à chercher et à continuellement s’interroger – jusqu’à remettre en doute ses certitudes dogmatiques ; c’est là une attitude charnelle et très certainement de l’ordre du péché diront-ils. Les religieux en appellent aux autorités de l’inspiration et de la révélation, et les contester, c’est dès lors contester l’argument d’autorité. Toutefois, le sage et le saint étant tous deux pleins de noblesse et d’empathie, ils savent se mettre à la portée de l’autre. Ayant appris à ne pas trop brusquer leur prochain par l’épée de la révélation et à ne pas trop l’écraser de leur subtile intelligence, ils ont eux aussi développé cette technique à nulle autre pareille qu’est l’argument contre la personne. Peut-être même en sont-ils les inventeurs ; mais assurément ils sont parmi les meilleurs escrimeurs qu’on puisse trouver en ce domaine.

Il faut bien l’admettre ; l’argument ad hominem, ou plutôt ad personam, l’argument contre la personne est le propre du moderne, du civilisé, de l’éduqué. Fini le temps où il suffisait de sortir son estoc pour aiguiser le fer avec son prochain. Fini le temps des disputations et des contradictions dans lesquelles tout homme évolué et normal souffre sous une « violence » qu’il ne peut plus supporter aujourd’hui. Pareillement en est-il pour le christianisme mondain qui voit ces adversaires-là comme archaïques et barbares : « Suer et risquer même de douter du dogme pour chercher la vérité ? Vous n’y pensez pas cher monsieur ! »

Ainsi en appelle-t-on à la fine lame de la haute technique qu’est l'argument contre la personne. Ad hominem, c'est d’abord aimer. Il faut sympathiser avec l’adversaire, être proche de lui. Il faut savoir lui faire la bise et tremper chez lui et avec lui son pain dans le même plat. Il faut être doux et marcher à pas feutrés tel un chat qui vient tendrement se rouler contre votre mollet. Et petit à petit, avec tout le tact du psychologue, ce talentueux épéiste du 21e s. saura faire entendre à son prochain qu’il a un problème de Personne. Peut-être est-il blessé ? Peut-être souffre-t-il en secret d’une plaie profonde et purulente ? Peut-être même a-t-il un démon et a-t-il besoin de soins psychiatriques ? Mais certainement, c’est là que se trouve la raison de ses contestations infondées ; ses stupides et absurdes raisonnements qu’il est d'ailleurs inutile de discuter lorsqu’on est un homme équilibré.

Ha ! le bon vieux temps des adversaires directs et courageux est révolu. L’homme a évolué… et le diabolique, fidèle à ses maîtres, a tout autant évolué avec eux. Ayant aiguisé son épée jusqu’à la plus haute finesse, il a su la forger jusqu’à faire d'elle un « i » ; puis l’ayant placée où il se devait, de voleur, il est devenu violeur. S’approcher au plus près de l’autre, jusqu’à se faire passer pour ami, voire même pour un frère ; puis, délicatement, l’ayant endormi par une fausse empathie, passer sa main dans son intimité pour le saisir à l’endroit le plus douloureux. Tel est l’argument ad hominem. Et c’est probablement la raison pour laquelle, lorsque la foule et les religieux disputaient avec le Christ, argumentant précisément en s’aidant de l’ad hominem, ils lui disaient : « Tu es possédé, tu as un problème de personne… » ; et le Christ de leur répondre : « Vous me déshonorez ! » (jn 849). Sans aucun doute, c’est la chose la plus terrible qu’on puisse s’entendre dire de Sa part.

Telle est donc la réponse qu’il me plaît de donner à tous ces faux frères qui sans cesse m’attaquent de la sorte parce que je suis akklésiastique ; parce qu’eux-mêmes sont trop lâches pour se rendre là où se trouve le véritable débat.


Ivsan Otets