La mauvaise mère


PARABOLE : AUX FILS DE L’ÉGLISE

Mauvaise mère akklésia

Dans une paisible ville de montagne vivait une charmante jeune fille prénommée Myriam. Une enfance rude et odieuse l’avait rendue aussi modeste que résignée, et ses années de jeunesse s’effritaient encore sans que les épreuves semblassent vouloir l’épargner. C’est pourquoi, lorsqu’un beau jour de printemps elle rencontra un mari digne et attentionné, on eut dit qu’elle naissait une seconde fois, se découvrant un cœur nouveau. Son bien-aimé releva son honneur. En effet cet homme noble, que la puissance et la richesse n'avaient pas avili, entourait la jeune femme d’un amour véritable. De cette idylle naquit d’abord une jolie petite fille qui fut baptisée Anouchka, car sa mère dit alors : « Voici une Grâce que me donne la vie pour ma consolation ». Quelques années plus tard vint au monde un second enfant, un garçon, qui fut appelé Christian, car, dit Myriam : « Voici mon Huile, car désormais le ciel m’offrira l’abondance. »

Les années passèrent et les enfants grandirent, hélas, en mauvaise âme. Le jeune homme commença par devenir avare puis avide, jusqu’à définitivement se porter à voler. Il était toutefois rusé et, parce que sa bonne éducation et sa politesse l’armaient de talent, nul ne soupçonna jamais ses méfaits, pas même ses plus proches amis. Quant à la jeune fille, étant parvenue à sa liberté de femme, elle s’engagea à dévorer les fruits de la joie sans retenue, jusqu’à l’addiction. Elle trahit ses plus fidèles compagnes et ne parvint jamais à aimer autrement qu’en de brefs et fugitifs instants. Toutefois, à l’instar de son frère, elle cacha sa nature profonde sous une grande joie de vivre. Ainsi devint-elle une menteuse à l’habilité peu commune. On finit par vanter le frère et la sœur comme des modèles d’honnêteté tout en se persuadant que leur vie était irréprochable. Et cette réputation de droiture fut telle que nul ne subodora jamais les feintes dont usait cette fratrie pour dissimuler leur nature authentique.

Que fit donc la mère lorsqu’elle découvrit une telle infortune ? Elle couvrit cette honte en appliquant un bandeau sur son regard ; puis elle chérit ses enfants comme au premier jour de ses maternités. Elle occulta totalement la nuée ténébreuse qui les enveloppait, et même, elle fit de ce ministère sa principale préoccupation. Ainsi négligea-t-elle son mari en méprisant ouvertement ses intentions. Car ce dernier, bien qu’absent, était préoccupé et inquiet. Loin de vouloir masquer le visage de ses enfants, il avait à cœur et à l’esprit que l’un et l’autre incarnassent réellement la grâce et l’huile dont leurs noms étaient l’augure. Mais Myriam n’écoutait plus celui qui avait pourtant arraché sa jeunesse des sables mouvants. Elle mangeait à la table de sa progéniture, caressant l’une pour sa beauté, félicitant l’autre pour son intelligence, et les couronnant tous deux d’une innocence factice dont elle finit elle-même par se convaincre. Se persuadant avec orgueil d’être bonne et juste, elle lavait la poussière de leurs pieds tandis que leurs cœurs à tous trois devenaient de plus en plus noirs.

Que fera l’époux lorsqu’il reviendra de son difficile périple ? Qui soutiendra sa déception alors qu’il avait précisément entrepris un long voyage afin d’offrir aux siens le meilleur et le plus étonnant de ses trésors royaux ? Et que répondra-t-il à sa femme en la voyant dire au mal : « Tu es le bien ! » — Assurément, il renversera la table de ses repas et la rendra à sa méchante candeur pour en être dévorée. Il lui dira : « Tu n’es plus Myriam, la rebelle que j’aimais, mais Maria, l’amère à son époux que je rejette. » Il donnera ensuite sa noblesse et ses trésors à une autre femme, à une épouse digne et valeureuse. Quant aux enfants devenus dès lors illégitimes, il criera en plein jour leur théâtre, leur duplicité et leurs crimes, puis il les livrera au bourreau. Il les abandonnera à leur propre avarice et à leur propre boulimie dont ils seront à jamais les victimes.

Ainsi en sera-t-il des gargantuas religieux enfantés par la lâcheté et l’indécision d'une mauvaise mère. Car toute mère qui refuse de mourir prive ses fils et ses filles de l’héritage du père. – Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.


Ivsan Otets