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Ivsan Otets · pour Akklésia



À partir des béatitudes · Heureux les… [mat. 5]
SUR UN BLOG CATHOLIQUE

Le blogueur : Puisqu’on parle de l’évangile selon saint Matthieu, c’est un peu plus délicat quand même de s’appuyer sur le texte grec comme s’il était l’original !

1er intervenant : Ah bon ? Ce n’est pas l’original ? En même temps, personne n’a jamais vu l’hébreu, même pas les Pères de l’Église ni même saint Jérôme. Alors de là à supputer qu’il n’a jamais existé, du moins par écrit, moi, je n’hésite pas, et je suppute en grand : donnez-moi l’original hébreu attesté de l’évangile de Matthieu, je prends. Jusqu’à maintenant, on cherche toujours. Restons-en au grec, donc.

Le blogueur : Pas hébreux, mais araméen. Et certes, on ne l’a pas, mais pour cette raison aussi je préfère ne jamais m’aventurer dans des interprétations trop littéralement proches du grec, mais plutôt me référer à des passages équivalents d’un autre évangile (Marc, notamment). Ou alors, poser les réserves qui s’imposent. Enfin bref, c’est du pinaillage… mais tant qu’à pinailler, pinaillons bien…

Akklésia : Chercher l’araméen dans le texte n’est pas du pinaillage, voyons ! Mais l’ignorer est par contre une légèreté dans la lecture, pour ne pas dire plus. Les auteurs du NT étaient juifs et totalement imprégnés par la culture, le langage et l’expression juive. En cherchant la manière d’interpréter, de parler et de lire le texte qu’avaient les juifs, nous nous rapprochons bien plus des auteurs tels que Matthieu. En voulant par contre à tout prix en faire des grecs qu’ils n’étaient absolument pas, nous nous sommes éloignés d’eux, et, de fait, nous nous sommes éloignés de ce qu’ils nous disent à propos du christ.
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Rien que le seul mot « heureux » pose un problème, comme l’explique Marie Vidal, qui, elle aussi, à la manière de Tresmontant, va voir intelligemment dans l’hébreu. Elle accepte d’abandonner des préjugés que le temps a tellement fissurés aujourd’hui qu’il est quasiment malhonnête de ne pas en tenir compte : « Ashrei, “heureux”, signifie exactement : les relations de, les avancées de, les dynamismes de… Ainsi, contrairement à une certaine compréhension du latin ecclésiastique, “heureux” ne signifie ni félicité ni quiétude, mais démarches renouvelées à chaque instant. » Et dans la note, elle rajoute : « André Chouraqui a puisé sa traduction “en marche” dans la Tradition séculaire de son peuple à propos de ce qu’est la vie. » — De fait, traduire le texte par « heureux » devient soudainement un peu nian, nian, un peu infantile, quasi hindouiste dans son sous-entendu d’une béatitude inerte. Le dynamisme de la traduction « en marche » révèle, non pas autre chose, mais tout son contraire !

1er intervenant : […] Se poser la question de l’araméen ou pas araméen me semble relever de l’exégèse pointue réservée à des initiés, fort utile mais franchement prise de tête pour le commun des mortels comme moi. […] N’est-on pas en train de se prendre le chou pour rien ? Une rétroversion, même probable, intéressante, ouvrant des perspectives justes et passionnantes, reste pour moi plus douteuse qu’un texte avéré et transmis largement dans une langue qui ressemble à l’anglais d’aujourd’hui : compréhensible par tous à l’époque. La thèse d’un évangile de Matthieu écrit directement en grec ne me paraît pas du tout absurde. Après, pour conclure… j’m'en fous. Si si ! […]
A supposer que Matthieu ait écrit directement en grec (remarquez que je reste prudent et que je ne prétends pas trancher un débat d’experts), il resterait aussi incompréhensible qu’un roman écrit par un français pour des français en anglais. Barbarismes en pagaille dans un anglais relativement approximatif et courant, références constantes à sa propre culture… feraient que son roman serait en grande partie inaccessible à un Anglais qui ne connaîtraient absolument rien à la France (et il louperait quelque chose, le pauvre). Le parallèle vous convient-il ?

Akklésia : Si le texte grec est bourré de fautes (ce qui est vrai), vous prenez un bâton pour vous faire battre !
Soit dit, lorsque vous retournez précédemment la chose en parlant d’« exégèse pointue réservée à des initiés mais prise de tête pour le commun des mortels », c’est tout simplement une manière de botter en touche. Car vous parlez avec facilité du grec, de st augustin, même du paradoxe, et vous vous lancez dans le commentaire même du texte biblique… Pourquoi vous arrêter dès lors ? Il ne faut pas s’arrêter au milieu de la montagne, mais la gravir jusqu’au bout voyons ! La question de l’araméen se pose aujourd’hui bien qu’elle ne se posait pas à st augustin pour des raisons inutiles à développer ici. — De plus, il n’est pas question d’initier le commun des mortels au grec pas plus qu’à l’araméen, mais de savoir faire évoluer la traduction avec les perspectives mises en avant avec le temps. C’est ce que fait Chouraqui, sans nous prendre la tête à nous expliquer sa méthode et son érudition de l’hébreu ; il traduit « en marche » au lieu du « heureux ». Et cette traduction change radicalement la couleur du texte, sans la compliquer, bien au contraire, elle simplifie le texte tout en lui donnant la profondeur qui lui manquait.
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Supposons que cette traduction soit meilleure et bien plus proche de la pensée de l’auteur, c'est alors la « vision béatifique » des « heureux » qui devient soudain un truc pour « initiés et une prise de tête pour le commun des mortels » (ce qui est le cas d'ailleurs). Mais le « en marche » de Chouraqui permet au « commun », précisément, de se rapprocher du texte parce que, justement, il met en valeur la donnée pratique, concrète et non prise de tête ! L’acte de foi est bien plus proche de l’homme, a contrario de cette sorte d’ésotérisme béatifique trop loin de la vie quotidienne de milliers de croyants.
Finalement, le « heureux » est grec et bien grec, rappelant la critique de Nietzsche à leur propos : « …c’est une manière courageuse de s’arrêter à la surface, au pli, à l’épiderme ; l’adoration de l’apparence, la croyance aux formes, aux sons, aux paroles, à l’Olympe tout entier de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur ! »
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La véritable question est posée par Chestov : « Athènes ou Jérusalem ». Or, le texte nous vient de Jérusalem, même si d’énormes efforts nous font accroire qu’il vient d’Athènes, nous qui baignons depuis notre tendre enfance dans la pensée logique des Grecs. Aujourd’hui, enfin, on retourne à la racine, mais il faut, bien sûr, dépasser nos préjugés sémites pour botter les fesses des Grecs et revenir à la manière allégorique et constamment évocatrice des prophètes hébreux dont Matthieu est la suite !

1er intervenant : Et si, comme souvent, la position n’était ni à droite ni à gauche, ni en haut ni en bas, ni araméenne ni grecque, mais l’union entre les deux ? Pas le dilemme “ou bien… ou bien…” mais le catholique “et… et…” ?
Je ne nie en rien l’intérêt de la traduction de Chouraqui. Je ne renie en rien le “heureux” supposé grec. Nietszche, que j’aime beaucoup, n’est néanmoins pas mon auteur ou exégète chrétien préféré. Pas plus que Platon et Aristote, que j’aime beaucoup aussi. Si Chouraqui nous permet de purifier le “heureux” supposé grec en lui redonnant sa dynamique, Alléluia ! Amen de gloire au Dieu Vivant ! Je prends !
Si le décuple “heureux” si paradoxal de ce texte nous permet de comprendre que nous sommes faits pour le bonheur, mais qu’il n’est pas pour ici-bas, mais qu’il nous est promis et donné par le Seigneur dans la mesure où l’on se met en marche vers et avec lui, chouette alors, Deo gratias et tutti quanti !
Pour corriger les supposées multiples fautes du grec, il faudrait un texte mieux attesté, plus “original”. On n’en a pas. Et il ne faut pas oublier que c’est l’Esprit Saint l’auteur premier du texte, et que l’Esprit Saint ne parle ni hébreu, ni grec, ni araméen, ni même latin, pas plus qu’en arabe. Si si, j’vous jure ! La théologie et la tradition chrétiennes peuvent aussi nous permettre d’approfondir le texte. L’exégèse aussi. Bénis soient les exégètes !

Akklésia : « Comprendre que nous sommes faits pour le bonheur, mais qu’il n’est pas pour ici-bas, mais qu’il nous est promis et donné par le Seigneur dans la mesure où l’on se met en marche vers et avec lui… » oui !
Pour ce qui est de « l’Esprit, auteur du texte » ; là encore, ok… « mais » ! — En effet, le texte biblique ne suit pas la logique de rédaction du coran qu’on retrouve dans l’islam par exemple ; rédaction faite sous une espèce de dictée ésotérique où l’écrivain est quasi possédé ! Nous le savons, Dieu ne possède pas mais chemine ! Aussi, le texte est-il « originé en Dieu », lequel inspira les hommes qu’il choisit, mais tout en étant avec eux, non en les utilisant comme de vulgaires machines à écrire ou des bandes magnétiques enregistreuses. Dieu était avec eux, tenant compte de leur humanité, tenant compte du contexte de leur vie, de leur cursus, de leur culture, de leurs talents comme de leurs faiblesses… Et ceci nous fait du bien ! Car nous pouvons envisager que le texte ne soit pas exempt d’erreurs puisque ce sont des hommes comme nous qui l’ont mis en forme ; et, paradoxalement, nous pouvons nous reposer sur le fait que le sens vers lequel il nous invite ne ratera pas sa cible puisque le souffle l’inspire. Ainsi, Dieu nous dit-il : « En marche, questionne le texte, interroge, remets-le en question — interprète, tu interpréteras ! » Il n’est d’aventure plus profonde, plus difficile, plus riche, plus exaltante que d’écouter et de sans cesse découvrir une parole née dans le mystère de Dieu, et qui, précisément, devient vivante, lorsqu’elle trouve ceux qu’elle cherche : les hommes de l’audace qui l’interpréteront, la questionneront et ne la laisseront jamais se faner en se figeant dans les tables de pierre. La parole aime même ceux qui doutent honnêtement, car il n’est de véritable « foi qui ne soit au prix du doute », pour reprendre le mot d’Ellul.

1er intervenant : Permettez-moi de vous renvoyer au Dei Verbum 11.
Dans ce texte, il y a à la fois la négation d’une dictée stricte, c’est-à-dire du sens coranique de l’inspiration, qui n’a jamais été le sens biblique, et à la fois la négation de toute erreur dans les Saintes Écritures, ce qui est fidèle à la plus ancienne tradition chrétienne et juive sur la question […] Commencer à penser que nous, aujourd’hui, nous pourrions corriger les écrits bibliques en fonction de ce que nous pensons avoir découvert aujourd’hui de leur signification, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres. Je ne dis pas que c’est ce que vous pensez, mais ce que vous écrivez peut le laisser croire.
[…] Interpréter, certes, il le faut : aucune possibilité de fondamentalisme pour celui qui lit la Bible (il suffit d’en lire les deux premiers chapitres pour être guéri de toute tentation fondamentaliste). Mais interpréter n’est pas corriger le texte, mais se laisser corriger par lui.
Quant au doute, je préfère ne pas utiliser ce terme-là, carrément ambigu. Je préfère utiliser le terme de questionnement. Comme disait Newmann : “Mille questions ne font pas un doute !” Se poser des questions fait avancer dans l’intelligence de la foi. Douter est le contraire de croire, et ne saurait donc faire avancer dans la foi… Le doute peut donc se trouver en opposition totale avec le questionnement : la preuve en est que quelqu’un qui ne croit pas ou plus mais se pose des questions est déjà en route vers la foi, puisque le questionnement ouvre le cœur, quand le doute le ferme.

Akklésia : Interpréter, c’est corriger continuellement ! C’est corriger une interprétation fondamentaliste du texte, une interprétation définitive et non existentielle. C’est pourquoi on interprète le texte sans cesse, durant toute notre vie, car toute pensée divine non existentielle n’est pas propre à l’homme, mais seulement à l’esclave ; celui-ci est encore convaincu de sa servitude — il obéit à la lettre par manque de liberté et ne peut dès lors interpréter, faire vivre le souffle dans la lettre. On interprète tellement d’ailleurs, que le même texte ne dit plus la même chose dans ma vie 20 ans plus tard (à l’échelle historique, cela saute aux yeux dans les commentaires bibliques). Ainsi, le lait du biberon est une chose pour l’enfant, et le lait dans un café en est une autre pour l’adulte. Mais pour la vache, le lait reste le lait puisqu’elle est une vache et ne sera jamais libre !
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« Mille questions ne font pas un doute » prétend Newmann ; cet homme suppose donc savoir ce qu’est un doute… permettez-moi d’en douter ! Car quiconque connaît le doute sait fort bien qu’une seule question suffit à établir le doute. Ainsi Jean le baptiste douta et posa une seule question directement au Christ : « Est-ce toi le messie ou devons-nous en attendre un autre ? »
La réponse que fit le Christ à la foule (après avoir répondu à Jean) est de plus très surprenante : « Parmi ceux nés de femmes, il n’est paru de plus grand que Jean ». De fait, Jean était plus grand que Moïse, mais, surtout, cette réponse faite à la foule doit s’entendre autrement ; en effet, la foule assista au questionnement de Jean et connaissait son emprisonnement. Aussi, faut-il plutôt entendre : « En vérité, il vous sera impossible de ne pas douter de moi ; voyez, cela arrive aux plus grands parmi vous. » Quiconque craint donc de douter et de questionner Dieu, comme osa le faire Le baptiste, il est fort probable qu’il veuille d’un messie du non-scandale. En effet, Jean fut scandaleusement décapité, lui qui avait probablement les préjugés quant au messie, à sa venue glorieuse, à la toute-puissance de Dieu… etc. Voyant l’échec, et ne saisissant pas que Dieu gagne lorsqu’il échoue, à ce moment-là, Jean douta… approfondissant alors son rapport avec dieu.
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De fait, la conviction est l’ennemi de la question ; et toute question qui ne dépasse pas un doute n’est pas une question existentielle ou spirituelle, c’est une question de mathématicien, c’est tout. Aussi ne pourrait-elle conduire à plus de foi mais seulement à plus de certitudes, de rigidité, de conviction. La question du mathématicien ne cherche pas la foi et l’amour, mais la preuve et la sécurité : précisément de ne plus avoir besoin de la Foi !
La conviction n’est pas la foi car elle ne vit pas dans un rapport humain avec Dieu ; la conviction ne surgit pas comme surgit la foi, elle qui vient à nous scandaleusement, dans la faiblesse de nos pauvres vies. La conviction naît du besoin de s’arrêter, tandis que la foi naît d’une soif de liberté, d’un désir de sortir des points d’arrêt. C’est pourquoi la liberté n’est pas respectée quand vient la conviction. La conviction n’est pas la foi, elle ne peut produire cette confiance abstraite qui lie les deux amants ; il se peut même que la conviction soit un intégrisme latent.
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Jean prit la liberté de douter sans cesser d’aimer, car celui qui aime, même quand il doute, celui-ci verra sa foi grandir, parce que l’amour pour Dieu dépassera le scandale, ce scandale qui met en question cette conviction qu’il croyait être la foi ! C’est ainsi que Jean dépassa le scandale d’être décapité, lui qui avait cru, avant le nazaréen, en un messie dominateur et dominant. À deux pas du billot, il dut remettre en question une tradition millénaire qui lui avait représenté le messie, non tel le Fils de l’homme, mais tel un zeus foudroyant par l’éclair de la conviction, par la preuve : par la force ! Ha… avoir foi, quelle puissance souveraine, précisément sur les certitudes des certains.

1er intervenant : […] “Toute pensée divine non existentielle n’est pas propre à l’homme, mais seulement à l’esclave”. Qu’est-ce que cela veut dire ? Une pensée divine existentielle, je ne puis en avoir, puisque je ne suis pas Dieu. Pas compris. Un peu fumeux, si vous me permettez un jugement sur votre raisonnement.
Questionner / Douter. Par “questionner”, j’entends “se poser des questions”. Par exemple : “Comment se fait-il que Jésus soit à la fois pleinement Dieu et pleinement homme ?”, ce qui est un donné de foi auquel j’adhère, mais que je ne comprends pas forcément. Si j’y adhère par la foi, je ne doute pas… parce que doute et foi sont contraires.
[…] Votre interprétation du passage de Jean questionnant – par envoyés interposés – Jésus est pour moi précisément une interprétation, et, me semble-t-il, une interprétation erronée. Ce qui est dit dans le texte, c’est que Jean pose une question. Il n’est dit nulle part que Jean doute. Pour ma part, je suis convaincu que Jean ne doute pas : au contraire, il croit que Jésus est réellement le Messie, mais il ne comprend pas comment il agit. Alors il pose la question, et il a sa réponse par Jésus qui le renvoie au prophète Isaïe, n’annonçant pas qu’un Messie triomphant, mais annonçant en revanche ce que Jésus fait : des guérisons de tous types. Et Jean croit, plus fort de sa réponse. Interprétation diamétralement opposée de la vôtre, mais la clé est anthropologique.

Akklésia : Ainsi, devant le mot de Jean : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre »… affirmer qu’il ne douta pas, permettez-moi — sans offenses aucune sur votre personne — mais c’est être malhonnête intellectuellement. Il faut tirer sur le texte à le casser et le brûler pour soutenir cela… oui, ça c’est fumeux ! Jean douta, de même que David fut adultère, de même que Moïse tua, de même que Jacob trompa, etc., etc., etc. Voici enfin des gens spirituels, MAIS, comme nous ; humains, faibles, pris par le doute… ET, qui aimaient Dieu. C’est pour cela qu’ils dépassèrent cette faible humanité charnelle. Lorsque le mystère est trop profond, tel que la divinité du Christ dont vous parlez, bien qu’il fut humain à la perfection, ces hommes se réfugièrent alors dans les ténèbres de la foi. Là où ne peut venir la lumière de la raison, laquelle explique tout, comprend tout et pense orgueilleusement pouvoir expliquer la liberté de Dieu que rien n’impose pourtant ! Qu’il est doux d’avoir foi, de ne pas avoir à expliquer et à se justifier… à expliquer et se justifier d’aimer !
Dieu, c’est l’homme, ou plutôt, nous ne savons ce qu’est l’homme, ou plutôt ce que signifie être fils de l’homme, être celui qui vient, le second, celui qui naît après être déjà né… Naître, non de la glaise mais d’un souffle. De même disait Dostoïesvky à son frère : « Je n’ai qu’une visée : être libre. J’y sacrifie tout. Mais souvent, souvent, je pense à ce que m’apportera la liberté… Que ferai-je, seul parmi la foule inconnue ? [...] Je suis sûr de moi. L’homme est un mystère. Il faut l’élucider et si tu passes à cela ta vie entière, ne dis pas que tu as perdu ton temps ; je m’occupe de ce mystère car je veux être un homme. »
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Existentiel, oui, à rapprocher, bien sûr, de l’existentialisme. Je lis et relis qu’une chose, toujours la même : Dieu ne pense pas en dehors de l’existentialisme quand il parle à l’homme dans la passion qu’il tient pour lui. Et une pensée non fondée sur l’idée que l’autre doit exister (existere), qu’il doit sortir, qu’il doit être ce qu’il est, lui seul, un nom unique, un être particulier, etc. ; voici donc une pensée toute contraire à l’Esprit ; une pensée toute mondaine, toute raisonnable… À savoir, une Généralité ! On obéit à une généralité qui vaut pour tous, partout et toujours. De fait est-elle contre l’Unique, contre l’existence d’un être particulier, contre la sortie du général, contre l’affirmation de notre liberté. Mais la généralité est sécurisante puisque l’homme a honte de sa nudité, de sa liberté ! La généralité, c’est une pensée mathématique dans l’absolu, et sous un rapport de vie, d’existence donc, c’est une pensée destinée à celui qui doit obéir d’abord, même s’il doit crucifier sa liberté — c’est-à-dire pécher en choisissant entre 2 données théoriques qu’il trouve sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
C’est dont une pensée pour l’enfant, ce qui est ici normal puisqu’il faut d’abord obéir et prendre conscience pour être ensuite assoiffé de liberté et Sortir. Mais pour l’adulte, c’est une faute, car en ce cas on a l’esclave, même si l’esclavage de nos jours est tout empreint de politesse, tant il aime se dissimuler derrière la raison : le diabolique est un grand poli !

1er intervenant : Cher ami, tant que vous ne reconnaîtrez pas que poser une question n’implique pas NECESSAIREMENT le doute, mon interprétation vous semblera malhonnête. La clé est là. Je la maintiens, sans casser le texte (puisque nous lisons le même) ni le tirer à moi : il n’y a rien qui permette d’affirmer que Jean doute, sauf si douter est identique à poser des questions. C’est bien la clé.
Permettez-moi de vous poser une question : pourquoi pensez-vous tant de choses en opposition ? Pourquoi tant de MAIS en majuscules ? “Enfin ! des gens spirituels, MAIS comme nous ; humains, faibles, pris par le doute… MAIS, ils aimaient Dieu, et c’est pour cela qu’ils dépassèrent cette faible humanité charnelle.” Et si vous remplaciez ces MAIS par des ET ?
On retrouve la même pensée dans votre manière d’opposer pensée existentielle et pensée essentielle (oui, c’est comme cela que je traduis). Oui, les pensées existentialistes et essentialistes sont opposées, puisque l’une pense tellement l’existence qu’elle en oublie l’essence, quand l’autre pense tellement l’essence qu’elle en oublie l’existence. Dans l’un comme l’autre cas, il y a amputation de la pensée, et la pensée boite forcément : comment penser l’acte d’exister sans un “quid” qui existe ? Comment penser une essence si on ne pense pas un existant ? L’essence n’existe pas réellement (sauf en Dieu, et encore faut-il penser l’essence différemment de toute essence créée, ce qui explose les cadres de l’intellect humain), tandis que l’acte d’exister est toujours celui d’une “essence existante”, c’est-à-dire d’une substance.
Pour penser, “intelliger”, on a besoin des deux : de l’essence, qui est de l’ordre général, et de l’exister, qui est de l’ordre singulier. Penser l’un sans l’autre, c’est cesser de penser le réel. “Distinguer pour mieux unir”, comme disait Maritain. Et ma pensée sur la question vient notamment de l’excellent livre de Gilson, “L’être et l’essence”, passionnant.

Akklésia : Je n’oppose pourtant pas, comme vous le dites, « pensée existentielle et pensée essentielle ». L’essence est d’ailleurs un terme que je n’ai pas utilisé, c’est pourquoi vous faites bien de rajouter concernant mon propos : « c’est comme cela que je traduis ». Permettez-moi aussi de vous traduire, car il semble que vous assimilez l’idée d’existence (donc d’existentialisme) à une notion de pragmatisme, à l’acte d’exister, que vous mettez donc en vis-à-vis de la racine de l’existence que vous appelez l’essence. Jusque-là, le raisonnement binaire se tient et reste somme toute très banal.
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MAIS, il semble que je me fasse mal comprendre… il faut dire que l’existentialisme et Kierkegaard ne son plus lus, c’est pourquoi nombre de penseurs en font une notion un peu anoblie du bon vieux pragmatisme. C’est une erreur, non pas grossière, mais simplement de ne pas avoir cherché ce qu’il pouvait signifier chez Kierkegaard. Quant à Sartre ou Camus, étant sans-dieux, ils en ont fait ce que nous savons, et là, ce n’est plus le fait de ne l’avoir pas lu je suppose, ce n’est que de la vulgaire hypocrisie chez eux.
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Voyez-vous, lorsque je prétends que tout propos divin est existentiel, je prétends qu’il n’est pas de différence entre Être et Essence en Lui, qui est UN. De fait allégorique ne trouvons-nous pas le présent dans l’hébreu biblique. Le « Je suis » n’existe pas, c’est une supercherie, car la réponse faite à Moïse est précisément qu’il n’y a pas de généralité en Dieu ! Il n’y a pas de choses fixes dont l’essence serait statufiée, éternelle, un présent éternel et impossible à modifier, comme une règle mathématique par exemple, comme tout ce qui prétend à la généralité pour tous, partout et toujours.
Ainsi, il n’y a pas de Nom divin qu’on pourrait s’accaparer. Moïse est repris et corrigé, c’est sévère. Dieu, il est toujours un devenir. Il est la Vie. C’est cela l’existentialisme : « Je ne suis pas ceci ou cela pour l’éternité » répond Dieu à Moïse, « Je n’ai pas de nom ; tu ne peux me posséder comme on possède une vérité générale. Je serai ce que je serai, ou : Je vis ce que je suis et c’est ce que je suis que je vis. Aussi, ne sait-on ce que je serai demain, car je ne rends compte à aucune essence générale, à aucune vérité établie à jamais de ce que je serai et de ce que j'ai été. Je suis libre, à l’infini. Seule ma promesse est tenue lorsque je l’ai donnée. Je la tiens toujours, même lorsque les temps et les circonstances semblent dire l’inverse, et cela, afin que seul le rapport de foi s’établisse avec moi, non pas un rapport où il suffirait de m’obéir comme à une généralité. Si toutes les généralités proviennent de moi, elles ne sont pas moi ; elles ne sont que mon ombre ! C’est pourquoi elles seront un jour abolies et jugées, car elles soumettent injustement les hommes, elles contraignent ce don de la liberté que je leur fais, ce don qui, lui, provient de mon esprit, non de mon ombre. Cela se fera lorsque j’apparaîtrais à chaque-un. »
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Il serait donc totalement faux de dire à propos de Dieu « que ce qu’il est, c’est de l’ordre général, et de ce qu’il fait, c’est de l’ordre de l’existence ».
Mais d’où vient le général, d’où vient la vérité éternelle qu’on impose et qui se dit inmodifiable ? Cette vérité vient de la nécessité pour l’enfant de trouver une sorte de sécurité devant un maître du général. Puis, quand il sera grand, quand il voudra imiter son Père et embrasser sa liberté, il s’opposera à la généralité, disant aux anges (qui sont des généralités, n’étant pas libres), à l’instar de son Père : « Ainsi je veux, ainsi j’ordonne, que ma volonté tienne lieu de raison (Juvénal) ».
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En somme, vous êtes en train de me ramener à l’arbre binaire quand je tente de vous amener à l’autre arbre. Puis vous essayez de comprendre, au pied de l’arbre des dualités ce qui ne peut être vu qu’à la cime de l’autre arbre où je m’efforce d’être. Ce n’est pas une histoire de perspective cela. Car il est vrai qu’au pied des dualités, les perspectives sont légions, et se valent toutes d’ailleurs, MAIS, il en est autrement lorsque la vie n’est plus comprise selon la dualité du bien et du mal, lorsque Dieu est au-delà. Lorsqu’on commence à chercher Dieu au-delà du bien même.

1er intervenant : […] Je suis d’accord aussi pour dire que, quand on pense Dieu, ces dualités implosent. Bref, je ne pense pas aller beaucoup plus loin dans le débat, pourtant intéressant : ce n’est ni le lieu, ni le moyen le plus approprié, et je n’ai guère le temps.