Encore l’amour
À L’ATTENTION DES AMOUREUX
carnivorus

Que les amoureux ne m'en veuillent pas, mais je suis loin d'avoir la naïveté de Brassens qui leur trouvait « des petites gueules bien sympathiques » ; car je trouve généralement les amoureux plutôt clownesques, voire même hypocrites. Oh, je sais fort bien combien cette remarque leur passera au-dessus de la tête. Elle ne les touchera aucunement. Le gigantesque du sentiment qui les unit en ce moment leur apparaît tellement incommensurable que nulle moquerie de ma part ne pourra les effleurer. Tout ce que je leur dirai sera pour eux aussi insignifiant que la mouche sur la crinière du lion. Devant la profondeur des regards que chacun des amants plonge dans les yeux de l'autre, et face à la hauteur des mots qu'ils se murmurent dans l'intimité, mes billevesées resteront bassement terrestres. Ils ne les entendront pas. Eux, ils sont dans un autre monde !

Ils sont dans le monde de l'amour… Ainsi s'accablent-ils de croire au « pur Esprit » de leurs continuelles étreintes et caresses. Pour moi, en revanche, cet irrésistible magnétisme qui les colle avec boulimie l'un à l'autre n'est pas encore l'amour. Peut-être est-ce l'appel de l'amour : fascinant, hypnotique, appétent ; cela, je veux bien le concéder ; mais ce n'est pas l'amour. Non, ce n'est pas l'amour, mais seulement son éventualité à-venir : c'est l'amour annonçant aux humains son étrange besogne en train de sourdre dans leur cœur.

Mais pourquoi donc l'amour se propose-t-il d'abord aux deux amants en se voilant ainsi sous la gloutonnerie de leur zèle affectif ? Pourquoi les trompe-t-il ? Quel est donc le mystère de son visage qu'il dissimule avec tant de force derrière ces houles de sentiments contre lesquelles la nature humaine est totalement impuissante à résister ? Pourquoi l'amour envoie-t-il en premier lieu ce messager de l'irrésistible dont l'invincibilité est pareille à un ange de lumière ? Ces torrents d'émotions ne sont-ils pas, à l'échelle de l'amour, rien de plus que de grossiers sentiments ? Des sentiments certes puissants, et même jugés comme tout-puissants par les amants, mais qui ne sont en réalité qu'une sorte de songe ; un rêve au sein duquel les deux rêveurs plongent allègrement, absolument certains que tout réveil est dès lors impossible : jamais leur passion ne périra, se disent-ils ! L'amour fait accroire au couple que leur passion est éternelle. Aussi peuvent-ils sans crainte s'engager pour la vie. Aucune réalité ne saurait les désunir. La mort, elle-même – se persuadent-ils – ne pourra les séparer tant ils croient pour l'instant à la toute-puissance de leur inclination l'un pour l'autre.

N'était-ce donc que cela ? L'amour n'avait en projet que la signature d'un contrat de mariage ? « Certes oui » répondront le religieux et l'homme civilisé. Ainsi conclut béatement la majorité des hommes depuis des siècles en ce qui concerne l'étrangeté du phénomène amoureux dont ils sont les témoins. Ils l'appellent précipitamment l'amour, puis aussitôt le métamorphosent en mariage en conduisant hâtivement les amants devant le maire ou l'ensoutané de service : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants » ; ou encore : « soyez féconds, multipliez et remplissez la terre. » Ils ont en vérité rajouté de la dissimulation au voile dont s'était au commencement recouvert l'amour. En effet, l'amour véritable est toujours et encore caché derrière le dogme des épousailles. Et d'ailleurs, l'amour se moque bien de cette mission civilisatrice dont l'homme a oint le mariage et la famille ; il ne se fait aucune illusion quant à cette harmonie chimérique par laquelle maires et cléricaux font rêver les amoureux encore dans leur cocon. C'est vers tout autre chose que l'amour tend ; mais son geste mystérieux est si embarrassant et si sauvagement scandaleux que les amants préfèrent le dissimuler derrière l'assurance d'un contrat conjugal en bonne et due forme.

L'amour sait. Et c'est la raison pour laquelle il se cache. Il se cache d'abord sous la naïveté des sentiments, puis enfin derrière les très saintes lois de la famille. Ainsi ne craint-il pas en cela de faire passer amants et parents pour ce qu'ils sont réellement : des clowns, et bientôt des hypocrites. L'amour sait. Il sait que quelque chose ne tourne pas rond chez les hommes – dans la nature humaine. Quelque chose d'obscur, de vaseux, et qui de plus est éminemment terrifié par l'amour, bien que, pourtant, son avidité d'aimer ne soit jamais satisfaite.

L'amour sait aussi qu'une seule saison suffit. Car il suffit qu'une seule et rapide saison passe sur le banc romantique des amoureux pour qu'apparaisse la mousse de la réalité ; l'impitoyable réalité et sa nécessité que nul sentiment ne peut convaincre. C'est alors que de nouveau se font entendre, et l'homme, et la femme ; c'est-à-dire l'Ego. Ce boulimique et insatiable ego tellement habile à tout prendre de l'autre jusqu'à se convaincre lui-même d'être aimant. Voici donc l'instant tragique ; car lorsque sonnent les premières notes de cette tragédie, l'amour se décide enfin à parler ; lorsque les deux amants cherchent avec angoisse à se délecter aux voluptés d'un sentiment que l'increvable réalité est en train d'étouffer – voici que surgit l'amour : « Il te faut mourir, dit-il aux deux rêveurs ; puis renaître. » Redevenus naturellement hommes et femmes d'amants qu'ils avaient fugitivement tenté de paraître, les deux bougres sont alors pétrifiés devant le visage enfin dévoilé de l'amour. Les fervents sentiments et les contrats de mariage n'étaient que vanité ; nos deux tourtereaux désormais dans la cour des grands ne peuvent échapper à cette vérité !

C'est ainsi que l'amour accomplit son insolite besogne : il tue l'homme, il tue la femme. Et plus les amants entendront l'amour, plus ils seront brisés. Et lorsqu'enfin les deux clowns amoureux se mettront à pleurer, alors cesseront les moqueries des gens spirituels qui regarderont avec sérieux l'amour en train de s'élever et de se déployer dans l'invisible – hors de la cage des deux ego. C'est l'instant magique à partir duquel de la tragédie sortira de l'or. Le boute-en-train romantique et le pitre des vertus familiales voient soudain qu'ils ne sont nullement des fils de l'amour ; ils ne sont que des bêtes ayant essayé ici de faire les chérubins sous les artifices de langoureux violons, et là les archanges en édictant des règles matrimoniales civilisatrices. Enfin, quand les clowns de ces amours de théâtre auront pleuré tout le maquillage de leurs visages égocentriques, peut-être que l'amour daignera venir en eux. Peut-être fera-t-il naître d'eux un autre homme, une autre femme : l'amant véritable et le fils de l'homme.

C'est la raison pour laquelle, lorsque le Dieu se fait homme, il se présente à l'humanité avec le sacrifice qu'il porte en sa propre Personne. Car si le Dieu nous aime vraiment, il sait fort bien que l'humain que nous sommes, tordu au possible et qui tourne tout de travers, que cet homme-là ne sait rien de l'amour. Qu'il n'en saura d'ailleurs jamais rien. Pourquoi ? Parce que son égoïsme le rend incapable d'imaginer que l'amour n'a pas pour finalité d'être amoureux ; et quand finalement il peut le concevoir, il croit que l'amour a pour suprême mission de protéger la vie, de lui donner une structure organisée, harmonieuse et sensuelle qu'il nomme le bonheur, le mariage, la sainte ekklésia de la famille, etc.

Nous ne savons rien de l'amour ; puis lorsque nous soupçonnons que tel est bien le cas, nous demandons au Dieu de nous l'enseigner – mais, à condition ! À condition que son amour soit tout simplement le superlatif de cette image de l'amour que nous avons bricolé dans notre petit cerveau d'animal intelligent. Nous exigeons du Dieu qu'il nous joue une sérénade éternelle, qu'il nous enrichisse d'abondantes bénédictions par toutes sortes de filtres magico-religieux qu'il nous apprendrait à manigancer ; ou encore, qu'il nous donne une si haute moralité, une telle obéissance à ses lois, que nous pourrions alors mériter, de droit, qu'il enchaîne notre réalité dans un voluptueux bonheur où tout serait alors parfaitement sécurisé et aseptisé.

Nous voulons somme toute sauvegarder notre vie, la défendre et la garantir de tous maux – coûte que coûte – et c'est cela que l'homme religieux et son frère raisonnable appellent l'amour, son « salut », sa mission civilisatrice ayant pour projet d'apporter la paix sur Terre. Nous sommes tel cet homme opulent de la parabole (luc 12) ; nous bâtissons de plus grands greniers pour y amasser notre vie dont nous sommes tellement fiers, la voyant cheminer de progrès en progrès, et nous pensons que l'amour est précisément là pour accomplir avec nous cette tâche : garantir notre bonheur et le sécuriser. Or voici, tout au contraire, l'amour vient pour nous tuer ! Tel est le propre de son absence d'avarice. Car la vie dans laquelle le Dieu demeure ne craint nullement de mourir tant la résurrection lui est naturelle – et c'est de cette Vie-là qu'Il veut oindre les hommes. C'est pourquoi notre concept de l'amour est tout simplement diabolique, à tel point que même le diable est capable d'aimer ; ce qui pour lui, pour nous, signifie apporter à l'humanité bonheur, paix et sécurité, mais tout en prenant bien soin de lui épargner l'amer souvenir suivant : à n'importe quel moment du jour ou de la nuit, à tous, l'âme sera redemandée. Tous nos amours tissés de nos plus beaux fils d'or, toutes nos passions forgées au feux de nos plus profondes certitudes et toutes nos cathédrales de l'harmonie touchant aux cieux s'écrouleront alors dans la poussière – à l'instar du simple animal et sans plus de force que n'en a un vulgaire ver de terre. Aussi y a-t-il entre notre amour d'une part, ses sentiments, ses je t'aime, ses promesses, ses incarnations au sein du mariage et des nombreuses autres communautés morales que l'humanité bâtit avec talent, tandis qu'il est aussi humain que diabolique – et l'amour du Dieu d'autre part, un abîme infranchissable.

ivsan otets