« Jésus a payé ! »,
disent-ils


AUX LECTEURS DES DEUX TESTAMENTS


Commentaires sur
Justice & Christianisme :
Tous prêchent l’expiation lévitique
par ivsan & dianitsa
1h30

Retour sur l’un des principaux dogmes du christianisme, celui de la mort du Christ comme sacrifice de substitution. Une notion que l’on appelle aussi sacrifice expiatoire, doctrine de la rançon, de la substitution pénale, de la justification, etc. Nous avons abordé le sujet sous différents aspects dans les causeries suivantes :
n° 16 « Expiation » [nouvel onglet]
n° 18 « Fils de David ? » [nouvel onglet]
n° 24 « Vous devriez être des maîtres » [nouvel onglet]
n° 25 « La foi en l’impossible » [nouvel onglet]

Ils prêchent un évangile et ils le font pour « la gloire de Dieu », par amour pour leur prochain ou pour leur avancement personnel, ou encore à cause d’une authentique Massa (une charge).

Ils prêchent la doctrine de l’expiation

Le sujet est illustré par un échantillon de figures du christianisme plus ou moins connues, plus ou moins présentes dans les médias. Ces chrétiens renommés sont en apparence très différents. En réalité tous sont d’accord sur le point suivant et ne le remettent pas en question : — tous adhèrent formellement à la passerelle mythique solidement jetée entre l’Ancien et le Nouveau Testament autour de la mort du Christ. Et si la majorité des célébrités de l’illustration sont protestantes et sont associées au chef de l’église catholique, ce n’est pas un hasard ; c’est parce que les Protestants se targuent souvent de ne prêcher que le message du Christ, à l’exclusion des œuvres de la Loi. Le transfert vétérotestamentaire sur la fonction du sacrifice de Jésus n’est pourtant jamais, selon toutes les apparences, remis en question par aucune des grandes figures du christianisme, toutes tendances confondues. Qui réfute clairement ce dogme ? Que le lecteur veuille bien nous en informer s’il le sait.

Que dit la doctrine de l’expiation ?

Ainsi donc le Christ serait mort pour « expier » les péchés de l’espèce humaine, ou d’un certain nombre de personnes parmi celle-ci (doctrine de l’élection). Pour pouvoir assumer cette mission divine dans les règles, il serait né de la lignée du roi David et satisferait à un certain nombre de critères attribués au Messie du judaïsme. Cette identification de Jésus -appelé le Christ- au Messie judaïque est la pierre d’achoppement des Évangiles et de tout le Nouveau Testament. Nous avons abondamment argumenté contre cette doctrine. Qu’elle soit tardive ou précoce, et elle s’exprime déjà dans les épîtres, cette doctrine d’une justification pénale au travers d’un châtiment substitutif n’est pas le message du Christ, ce n’est pas la fonction de la mort de Jésus ni sa raison d’être.

Dans l’épître aux Romains, véritable pièce d’étoffe doctrinale, Paul tisse habilement les fils de la logique légale et judiciaire de l’expiation dans la trame de son interprétation de l’œuvre du Christ. Mais c’est dans la lettre anonyme aux Hébreux que l’expiation occupe littéralement le devant de la scène ; son raisonnement y est artistement et systématiquement déployé. Certains passages de l’épître aux Hébreux ressemblent en effet à une vision, évoquant parfois l’Apocalypse de Jean dans ses descriptions quelque peu « cosmiques », vision qui met en scène le rite liturgique du sacrifice lévitique en l’identifiant totalement au sacrifice du Christ. Le Christ est lui-même présenté comme étant l’ultime et suprême actualisation de ce rite dans lequel il est à la fois le souverain sacrificateur et l’offrande sacrificielle. Grâce et justification s’entrecroisent autour de personnages de l’Ancien Testament qui représentent des types du Christ. C’est de cette manière que l’auteur de l’épître répond aux problématiques de respect de la Loi face à l’abandon de certains commandements rituels : en nouant des liens solides et théologiquement argumentés avec la tradition scripturaire. L’épître se charge ainsi de faire l’exégèse de la Crucifixion à la manière allégorique de Philon, établissant des correspondances systématiques avec les Écritures, avec force liens logiques, précisions techniques et descriptions imagées chargées de symboles. Le sang est notamment l’un des symboles les plus puissants utilisés dans cette opération à la fois légale et liturgique qu’est l’expiation lévitique.

La pratique des sacrifices sanglants est une constante anthropologique. On la retrouve dans les religions païennes, archaïques, mais aussi dans les monothéismes de l’islam et du judaïsme. Le sang fait office de lien entre le ciel et la terre dans les rites magiques mais il est aussi une monnaie spirituelle : on rachète une faute par le sang, par le sang on apaise une colère ou on rétablit une harmonie spirituelles, on purifie une souillure, etc. La symbolique du sang concerne aussi le sujet de la filiation. Les « liens du sang » sont une image pour désigner la famille naturelle, biologique qui a aussi ses droits, les « droits du sang ». Dans le christianisme, la doctrine de l’adoption qui découle de la « justification » prétendument accomplie par le sacrifice christique ressort également du domaine juridique (droit de la famille et par élargissement droit social) car c’est une démarche légale — qui passe par le système de la loi — pour rendre officielle une relation entre deux personnes de générations différentes. Les très importantes questions d’héritage, par exemple, dépendent de cette démarche de reconnaissance officielle. La métaphore fut d’ailleurs filée par les premiers chrétiens pour revendiquer un transfert de divers éléments, terrestres et/ou spirituels — droits, avantages, bénéfices, prophéties ou encore « promesses » — provenant du judaïsme.

Expier : payer le prix d’une faute.
Propitiation : acte par lequel on rend la divinité propice, favorable.
Rançon : Christ a été qualifié de « rançon », soit donc de « paiement d’une rançon ». Mais à qui a-t-il donc payé cette rançon si ce n’est à l’accusateur ? Dieu aurait donc marchandé avec le diable ?
Justification : lorsque notre situation avec l’administration régnante est dûment régularisée (nous pouvons respirer, nous voilà sortis de l’illégalité !)
Substitution : lorsqu’un remplaçant vient prendre la place de la créature destinée à être saignée en sacrifice, comme par exemple le bélier remplaçant Isaac in extremis.

Le but de toutes ces tractations solennelles est souvent d’apaiser la colère de l’autorité divine qui exige que ses lois soient scrupuleusement respectées, parfois jusqu’à réclamer du sang ou demander une rançon. Cette autorité divine impitoyable et formaliste se transformerait par la suite en gracieux papa adoptif. Un dieu schizophrène ?

Regarder en face l’inanité de cette doctrine

Voici ce que nous répondions, dans la section commentaires de la causerie sur l’Expiation, à un intervenant qui citait des propos de C. S. Lewis sur le même sujet :

Nous considérons que le sacrifice du Christ n’est pas un système expiatoire. Ainsi, il ne peut en rien être relié aux Expiations sacrificielles du monde païen, lesquelles étaient déjà lévitiques et l'annoncent, ou à celle du judéo-christianisme, tant l’Église n’a pas réussi à se libérer du système lévitique arrivé à son accomplissement dans le judaïsme. Le sacrifice du Christ est l’expression d’une libre volonté de Dieu, laquelle, justement, ne rend plus compte à l’Expiation et à ses Lois régissant le bien et le mal. Le sacrifice du Christ est la libération ultime où Dieu, ni raisonnable, ni occulte, mais libre, ne peut être compris. Le sacrifice du Christ n'est ni le fond d'une pure logique tel le système émanant de la Thora, ni le fond d'un imbroglio ésotérique. Le sacrifice du Christ est une communication d’Existence, de Vie, de Sang, et cette existence n’a qu’une manière pour être expliquée : Il faut la vivre. Or, la vivre, c’est ressusciter. C’est ici que la Foi prend le relais pour l’homme ici-bas qui est encore en lutte contre les évidences de la raison avec ses systèmes.

Soit donc, le sacrifice du Christ est une anti-réconciliation absolue. Notre volonté est de séparer définitivement le Christ, de faire la séparation et de veiller avec attention de ne plus Le mêler avec un système quel qu'il soit. Nous sommes écœurés par les mélanges continuels qu'on a eu de cesse de faire de Lui avec une logique du bien et du mal et un processus de réparation comptable. Aussi sommes-nous intransigeants. Les Lewis ou autres saints ne nous ferons pas fléchir. Toutefois, nous comprenons que l'individu a besoin de passer par cette subversion, nous-mêmes l'ayant connue. Et nous continuons, dans nos épreuves présentes, à lutter. Car l'épreuve nous pousse toujours à retourner au confort de l'Explicable, vers une spiritualité qui soit logique et dogmatique pour dire ce que nous vivons. Nous essayons de regarder vers la stature de « ressuscité » vers laquelle l’homme est appelé. Car celle-ci gardera de l’individu ici-bas ce qu’il a été comme Être-existant. Cet Être qui, dans la foi, dans l'incognito, buvait de Son sang et mangeait de Sa chair : emmagasinait DE l’ÊTRE . C'est cet or gardé en réserve où la rouille ne détruit pas et dont parle le NT.

Lorsque vous dites que le sacrifice du Christ, tel que nous l'évoquons, est « un concept facile à comprendre tel qu’un enfant puisse le comprendre » pour reprendre votre propos ; ce n’est pas ce que nous pensons. Non. À l’enfant « spirituel », justement, c’est le concept de l’Expiation avec sa logique qu’il faut donner, qu’il soit encore archaïque comme chez le païen ou érudit comme chez le moderne ; car c’est lui, très exactement, tant il est raisonnable, qui est un message facile à comprendre. Mais lorsque l’enfant quitte ce système d'Expiation avec toute ses constructions logiques, il entre alors dans la maturité où Dieu lui dit : « Tu ne peux rien comprendre, rien expliquer, mais seulement vivre ce que tu es, car comme moi, tel un Fils, tu échapperas à la raison. Et dans l’attente de le vivre, de ressusciter, je te donne la Foi. La Foi en cet impossible, cet impossible que je te donne et que je t’ai déjà donné. J'ai dressé ma croix pour te le dire et pour t'aider, précisément, à entrer dans cette Foi. »

Lewis est retourné dans le paganisme pour colorer la raison expiatoire d’occultisme, afin de faire supporter à l’homme moderne la tension que nous impose l’excessive technicité de la vie que nous bâtissons. De là son succès actuel. Car l’homme cherche cet assaisonnement pour sa vie, mais exister spirituellement, c’est-à-dire faire la cassure avec l’occulte et lumineuse raison, cela lui est toujours aussi difficile. Soit donc, ce qu’a fait Lewis, ça le regarde… mais qu’il ne mêle pas le Christ à cela. En somme, la pensée de Lewis, c’est une sorte de Harry Potter : « Je me crois divin parce que je parviens, dans un syncrétisme caché, à mêler l’extase occulte, somme toute raisonnable, avec la scolastique ecclésiale, elle aussi raisonnable, et avec la pure science de l'homme moderne. J'ai fait la réconciliation par le Progrès. Je suis le messie. » pff… écœurant.

Si le Christ a « payé » à une force, à une puissance (la Loi, l’Accusateur, le Père, le Juge suprême…) cela veut dire que cette puissance est l’autorité ultime. S’agit-il de l’Harmonie de l’Univers aux mille rouages, de son Équilibre, équilibre qu’il faudrait tout faire pour rétablir et conserver, telle la balance à deux plateaux symbole de la Justice ? La doctrine de l’expiation est comme une ombre inquiétante : le Christ qui a pouvoir sur toutes choses, qui est Dieu, — doit pourtant « payer » ! Il serait obligé de se soumettre à un marchandage, une transaction avec une puissance supérieure, contraignante. Il y aurait un commerce des âmes, âmes qui auraient un certain prix et qu’il serait possible de racheter. À l’instar de l’improbable dogme de la Trinité, la doctrine de l’expiation oblige à d’importantes contorsions intellectuelles.

Ce qu’implique la doctrine chrétienne de l’expiation :

• Supériorité de la Loi sur Dieu, c’est-à-dire supériorité d’un principe, d’un ensemble de rouages, d’un système sur la volonté personnelle, libre et arbitraire de Dieu !
• Vision légale et judiciaire de la vie, de l’homme, et de toutes choses.
• Vison unifiante et unitaire de la vie qu’une balance judiciaire mesure continuellement. L’existence individuelle et autonome de l’être est accusée car elle prétend que l’homme « est la mesure de l’homme et de toutes choses ».

Pourquoi rejetons-nous la doctrine de l’expiation ?

Parce qu’elle donne une lecture lévitique du sacrifice du Christ. Elle considère l’homme comme un « justiciable », ainsi que toutes choses sous l’angle de la justice et de ses tractations. Elle ne voit pas la Résurrection avec toutes ses problématiques sur la nature de l’homme, c’est-à-dire sur la nécessité d’une récapitulation existentielle de son être, intérieurement, plutôt qu’une mise en règle de son casier judiciaire, extérieurement. L’homme n’est pas un pécheur au sens légal du terme, mais essentiellement un raté au sens existentiel, et ce, précisément parce qu’il fonde la vie… sur la légalité du bien et du mal.

Oui, Jésus est Dieu. Oui, Jésus est venu pour l’homme. Mais… Non, Jésus n’est pas le Messie qu’attendaient et que continuent d’attendre les Juifs. Non, Jésus n’est pas ce Fils de David, chef d’un futur royaume collectif terrestre ou céleste. Non, Jésus n’est pas le souverain sacrificateur… tant attendu par le système lévitique.

Alors pourquoi, ou pour quoi Jésus est-il mort ?

Nous avons commencé à tenter de répondre à la question ici : Subterfuge. Dieu par sa mort et sa résurrection, vient nous parler du plus grand sujet d’angoisse de l’homme : sa mort et le devenir de son être à la mort. Que vais-je devenir à ma mort ? Et il nous en parle par l’exemple, par le modèle, c’est-à-dire en appliquant concrètement son discours à lui-même, dans la radicalité de sa propre incarnation : il vient nous parler de la résurrection de notre être après notre mort. Toutefois son histoire, son parcours, son « œuvre » fulgurante — mort & résurrection — a été recyclée dans les tuyaux pédagogiques de la justice du bien et du mal. Or, l’école de la justice du bien et du mal c’est la Torah, la raison, la morale…toutes choses qui sont absolument nécessaires à l’homme dans son cheminement vers la vie de l’esprit, toutes choses qui en sont l’éveil, le préalable, l’étape première. Mais ces choses ne sont pas le discours du Christ.

S’agissant des échos de l’Ancien Testament, nous pouvons à la limite considérer l’idée de la prise en charge des meurtrissures, maladies et autres souffrances qui sont le lot commun des humains, une idée évoquée dans les fameux versets d’Isaïe 53. Séparée de sa relation de cause à effet (ce n’est pas à cause des « souffrances du juste » que nous sommes guéris), on peut dériver de cette référence l’idée que notre résurrection est totalement à l’initiative de Dieu, et que c’est Lui, en effet, qui se chargera de relever notre être de la mort ; qu’à ce moment-là, en effet, il nous tirera totalement de notre faiblesse ultime et prendra en charge tout notre être pour lui ouvrir une vie nouvelle. Cette façon de voir le Christ comme étant l’Être « plus grand que nous » — ayant cependant enduré notre malheureuse condition — qui va réussir à nous délivrer du tombeau, à nous sortir de la mort pour nous faire passer à une vie libérée de toute nécessité, se rapproche bien plus du véritable message christique que l’interprétation lévitique du paiement expiatoire réparant une certaine faute adamique.


j  j  j

LA JUSTICE DE L’EXPIATION EN IMAGES

1 • Dieu doit passer par le système judiciaire et se soumettre à ses avis pour valider son projet de salut

2 • Le plan judiciairement valide de Dieu s’accomplit lorsque Dieu s’incarne et meurt — ce plan s’appelle « Justice de Christ »

Pourquoi l’« agneau expiatoire » ressuscite-il à la fin ? On voit bien qu’avec la résurrection — qui, rappelons-le, n’était prévue ni par les textes ni par les sages, scribes, prêtres et prophètes d’Israël — on passe à une autre dimension de Dieu.


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Tableau de John Lavery, High Treason: The Appeal of Roger Casement, The Court of Criminal Appeal, 17 and 18 July 1916, huile sur toile, 214x322 cms, c. 1930 (pour l’image du Tribunal) ; Bonhomme à la Bible : freepik.com.

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En bref : Un texte qui s’efforce de démontrer qu’Expiation et Résurrection ne font pas bon ménage.

LA DOCTRINE DE L’EXPIATION

extrait


PAGE 1

« Les poètes juifs du Moyen Âge jouaient sur l’allitération entre le sang (dam, dM) et la larme (dima, dmoh) et ils priaient Dieu de bien vouloir accepter les larmes humaines comme un sacrifice et d’exaucer la personne. [1] »

Le Christ aurait bien sûr fait la joie de ces poètes puisqu’il versa et son sang et ses larmes : dam et dima. L’ensemble du christianisme n’attacha pourtant aux larmes du Christ qu’une valeur lyrique, à usage dramaturgique et narratif ; on s’en servit au même titre que les antiques prophètes transféraient sur les dieux des émotions humaines pour rapprocher le divin de l’humain, pour mieux se faire comprendre des foules et combler leur absence de « connaissance spirituelle ». Mais il en fut tout autrement pour le sang. Le sang, c’est du sérieux ! Autant le christianisme plaça les larmes dans la catégorie du pathos, autant il éleva le sang dans la catégorie supérieure du logos : « Car l’âme de la chair est dans le sang ; je vous l’ai donné sur l’autel, pour faire l’expiation de vos âmes ; car c’est pour l’âme que le sang fait l’expiation. » (Lév. 1711).

PAGES 21-22

Il n’a pas échappé à la « Justice divine » que l’Écriture voit dans la Torah le fait que ses préceptes devaient être inscrits, ontologiquement, dans l’être, dans son intériorité, c’est-à-dire que l’homme devait tout simplement changer de Nature. Spinoza, pour ne citer que lui, en témoigne dans son Traité théologico-politique : « À l’origine la Religion a été donnée aux hommes comme une loi par écrit parce qu’alors ils étaient comme des enfants. Mais plus tard Moïse (Deut.306) et Jérémie (3133) leur prédirent qu’un temps viendrait où Dieu écrirait sa loi dans leurs cœurs. [2] » Bien des auteurs ont ensuite vu dans cette mutation de l’être le plus grand danger qui menace l’homme, une métamorphose métaphysique inacceptable. Jacques Ellul parle notamment de la chosification de l’être dans son Système technicien et Kierkegaard ne ratait jamais une occasion pour se moquer de cette réification en disant que si « dans le règne animal, chaque individu est un exemplaire de son espèce [...] il y a une différence entre une génération d’hommes et un banc de harengs. » Kafka utilisa lui, comme à son habitude, la fiction prophétique, comme dans La Colonie pénitentiaire où un officier de justice vient directement graver le commandement qui a été violé sur la peau du coupable : « Respecte ton supérieur » par exemple. Avec cette machine à écrire la Loi kafkaïenne, il ne s’agit plus de lire la Loi dans un livre, comme au temps de l’enfance disait Spinoza, car pour Kafka la maturité a pour elle que « l’homme déchiffrera un jour la loi avec ses plaies. » Paul fut quant à lui plus proche de Spinoza que des auteurs existentiels, car l’Expiation dont il décrit avec minutie l’articulation a pour conséquence, dit-il, que « notre vieil homme a été crucifié » (Rom. 66), et que « nos membres sont esclaves de la justice pour arriver à la sainteté » (cf.Rom. 619). Mais cette écriture de la Loi dans le cœur était pour Paul un processus métaphysique et non une pratique religieuse rigide. Il la rattachait en effet à la scène d’expiation invisible qui s’était déroulée dans les lieux célestes lors de la crucifixion de Jésus. C’est ce phénomène étrange dont je viens de parler, de transfert de l’innocence juridique vers la peau du coupable, dans son vécu même, soit donc de cette fameuse prophétie thoraïque où « Dieu écrit la loi dans les cœurs. » Dans la pratique, Paul refusa, en accord avec sa doctrine, qu’on retourne à l’obéissance pure et dure de la Loi ; le sacrifice de Jésus ayant réglé la dette, il suffisait désormais de vivre la Loi « par l’Esprit » disait-il, puisque « notre vieil homme a été crucifié » et que l’Esprit fait – naturellement – de nous, des esclaves de la Justice. Ce coup de baguette magique de l’Esprit, nous savons tous que, dans le réel, ça ne marche pas. Ça ne fonctionne que sur le papier. C’est doctrinal. Théorique. Chimérique. C’est la Doctrine de l’Expiation.

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[1] Catherine Chalier, Traité des Larmes, VI : Les larmes du Messie, Albin Michel, 2003.
[2] Chapitre xii.