Les deux frères


À PARTIR DE LUC 15 — La parabole dite : «  Le fils prodigue »

mazeltov !

Avec sa manie de vouloir tout nommer, l’homme n’a pu s’empêcher de donner un titre aux paraboles évangéliques. En effet, il est étrange pour la raison de ne pas intituler une histoire, aussi brève soit-elle, même si son auteur n’a pas trouvé bon de le faire. Cela rassure. Car le titre définit à l’avance les limites à l’intérieur desquelles la « lumière doctrinale » pourra jaillir de notre réflexion. Notre intelligence ne supporte pas le désordre ; les récits trop ouverts et trop libres sont difficilement manipulables dans un enseignement chapitré. C’est ainsi qu’une parabole fort connue dans l’Évangile de Luc fut intitulée Le fils prodigue. Pourquoi les exégètes bibliques n’ont-ils pas choisi un autre titre tel que Un père d’exception, ou encore Le frère aîné ? Pourquoi imposer un titre quand le conteur ne l’a pas fait ?

Nous savons que le Christ, à qui on reprochait la fréquentation « des gens de mauvaise vie », passait pour un immoraliste aux yeux des religieux de son époque. Ainsi, cette parabole s’adressait certes à tous, mais aussi spécifiquement aux religieux présents ! En effet, celui qui nous rapporta l’histoire du fils prodigue, a inclus deux petites paraboles juste avant celle-ci, et pour les introduire, voici comment il parle :

« Tous les péagers et les gens de mauvaise vie s’approchaient de Jésus pour l’entendre. Et les pharisiens et les scribes murmuraient et disaient : Cet homme reçoit les gens de mauvaise vie et mange avec eux. Mais il leur dit cette parabole… » (151-3)

Pourquoi alors les « maîtres » et autres interprètes des Évangiles veulent-ils que cette parabole s’adresse presque exclusivement aux « gens de mauvaise vie » ? Pourquoi ont-ils quasiment fait oublier le personnage du frère aîné ? Car, s’il est aisé d’identifier les « gens de mauvaise vie » au jeune frère, au gaspilleur, il est alors simple d’identifier par la ruse les religieux avec l’autre frère, l’aîné obéissant. Or, comme toujours, les religieux sont ceux qui « expliquent les mystères » des paraboles, et il leur est avantageux de cacher la vraie nature du frère aîné, celui qui est jaloux et incapable de pardonner, bien que raisonnable et travailleur, car ce personnage, c’est eux ! Aussi, portent-ils l’attention sur le plus jeune, l’homme de « mauvaise vie », le rebelle. En concentrant le récit sur ce dernier, ils font subtilement oublier le frère aîné, le moraliste précisément. Puis, en affirmant que le désir du Père est le retour à l’Obéissance, ils sous-entendent que le frère aîné, c’est l’obéissant, le modèle à suivre. Il est temps, disent-ils, de retourner aux champs car la fête est vraiment finie !

Il n’empêche… pour Jésus, c’est le pécheur qui est proche du Père. Le fils de la désobéissance devint fils de Dieu et le moraliste ne goûta pas la fête céleste.


Ivsan Otets