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Lekh lekha : Deviens Dieu !


Quand les dieux sont en guerre, de Tobie NATHAN



Bref commentaire sur :
Quand les dieux sont en guerre
de Tobie Nathan
[ par ivsan & dianitsa ] • 20'
Tobie Nathan - entrevue avec Libération
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Abraham n’est pas un iconoclaste mais un fondateur, nous explique Tobie Nathan. Bien plus, car au-delà du moraliste ou du «  civilisateur  » arrachant les hommes aux cultes archaïques, l’ethnopsychiatre estime qu’Abraham est réellement un « Fondateur » dans le sens où il est le premier d’une chose nouvelle. Si Tobie Nathan parle ici des peuples monothéistes, il nous faut constater qu’il n’insiste pas spécialement là-dessus et se concentre sur le profil de « fondateur » dont il revêt le patriarche. Un fondateur «  n’est pas seulement différent de tous ceux qui l’ont précédé, nous dit-il, il l’est aussi de tous ceux qui lui succéderont  » (p. 18). En tant que tel, le Fondateur subit une initiation terrible, menée par la divinité elle-même, ce dieu qui l’a élu.

Le Fondateur et son initiation-métamorphose sont ainsi les thèses géniales que l’ethnopsychiatre et romancier Tobie Nathan expose dans ce court essai sur les relations entre les hommes et le divin ; des thèses qui nous ont enthousiasmés.

Le savant qui croit à la magie

Les moyens de l’interaction entre les hommes et le monde invisible (les « entités spirituelles » pourrait-on dire), voilà d’une manière générale l’un des domaines de prédilection de Tobie Nathan. Ainsi est-il l’un des seuls représentants du monde « savant » à se pencher sur les phénomènes spirites qui touchent des individus. Juif égyptien ou Égyptien juif exilé en France dans sa jeunesse, psychologue critique envers Freud, pionnier de l’ethnopsychiatrie (science ‘psy’ qui prend en compte l’environnement culturel du patient), Tobie Nathan nous intéresse précisément pour ses excursions aux frontières de mondes apparemment conflictuels : la science, le talmud, la rationalité, la tradition, etc. Et il en revient parfois enceint d’une thèse inspirée comme celle dont nous parlons dans ce billet.

Chenille, bouillie, papillon

L’illustration dont se sert Tobie Nathan pour parler de la métamorphose de l’homme en Fondateur est éloquente  ; il la tire du monde naturel  : c’est la transformation de la chenille en papillon.

J’ai à l’esprit la métamorphose des invertébrés, des papillons par exemple qui, dans la sombre moiteur de leur cocon de soie, subissent une totale dilution de leurs organes, leur corps devenant bouillie tiède, soupe moléculaire, d’où émergeront les nouvelles structures. Le papillon n’est pas une chenille avec des ailes ; la métamorphose qu’il a traversée n’a pas fait changer que sa forme, mais aussi sa nature. Elle l’a adapté de plus à un milieu qu’il ignorait ; pour la pratique duquel aucune des expériences de son passé ne peut lui être d’une quelconque utilité. […] La chenille a quitté son milieu de reptile des feuilles pour conquérir les airs… (pp. 38-39, nous soulignons)

Tobie Nathan estime donc que l’initiation-métamorphose du Fondateur Abraham va au-delà de toutes proportions raisonnables. Car il n’est pas question ici d’une simple évolution intellectuelle, ou encore d’une amélioration morale de l’individu, ni même d’une conversion religieuse au cours de laquelle un homme rompt avec une tradition pour en rejoindre une autre. Non. La métamorphose commence par une bouillie moléculaire, puis elle transforme absolument la nature de l’individu dans ses structures profondes, et enfin, elle l’entraîne dans une réalité si nouvelle que, là-bas, la pesanteur elle-même perd ses repères habituels. On se demande ici comment l’ethnopsychiatre n’a pas réussi à prononcer les mots de mort et de résurrection tant le processus qu’il dépeint a précisément cette radicalité-là. Faut-il penser que ces mots lui brûlent la bouche du fait de leur référence au Christ ? Quoi qu’il en soit, le phénomène de la résurrection, tel que l’entendait le Christ – et non pas l’Église qui s’en saisit par la suite – ce phénomène est tellement extravagant qu’il est, en effet, pour l’homme qui le vit, la fondation d’un être et d’une réalité sans pareils.

L’initiation-métamorphose, nous dit Tobie Nathan, conduira le Fondateur à « s’adapter à un milieu qu’il ignorait et pour la pratique duquel aucune des expériences de son passé ne peut lui être d’une quelconque utilité. » Nous sommes ici étonnés par le manque d’audace de Tobie Nathan dont la première pensée semblait pourtant si prometteuse et nous avait tant alléchés. En effet, le processus qu’il vient d’évoquer est si catégorique et impérieux qu’il ne va pas conduire l’homme « à s’adapter à un milieu ». C’est tout le contraire ! C’est le milieu qui devra dès lors s’adapter au Fondateur, précisément parce qu’il sera un Fondateur.

La métamorphose de la résurrection dont parle Tobie Nathan, sans oser prononcer le mot, est telle que le Fondateur qui en sortira sera… le dieu du milieu dans lequel il vivra. De fait, c’est le milieu qui s’adaptera à lui ; le milieu s’adaptera à la nouvelle identité du Fondateur. Et cette nouvelle identité, c’est la liberté, c’est pour cette raison que le processus de métamorphose est tellement irrationnel. «  La réalité me suivra comme mon ombre et se calera sur ma volonté  ; car il n’y aura rien avant moi. Je serai le commencement ; je serai le fondateur.  » Ainsi parlera l’Abraham-fondateur qui sortira de la bouillie moléculaire dans laquelle Dieu l’aura fait passer. Soit donc, le milieu aérien reflète fort bien cette extravagante nouveauté puisqu’il évoque une victoire sur la pesanteur ; et les possibilités de mouvements dans les trois dimensions nous parlent d’une évasion et d’une sortie, une évasion hors des limites terrestres que les deux dimensions présentes de la dualité logique nous imposent encore.

Léon Chestov a lui aussi choisi la métamorphose de la chenille en papillon pour évoquer la condition des hommes, voici ce qu’il en dit :

La chenille devient une chrysalide et habite longtemps un petit monde paisible et tiède. Si elle disposait d’une conscience analogue à celle de l’homme, elle dirait peut-être que son monde est le meilleur des mondes et même le seul possible. Mais le temps et on ne sait quelle force inconnue l’oblige à accomplir un obscur travail de destruction. Si les autres chenilles pouvaient voir la besogne dangereuse qu’elle effectue, elles seraient certainement profondément indignées, diraient de la téméraire qu’elle est immorale et athée, parleraient de son pessimisme, de son scepticisme et d’autres choses de ce genre. Détruire ce qui a coûté tant de travail pour être édifié ! Et puis, que manque-t-il donc à ce monde bien achevé, tiède et si commode ? Pour le défendre, il faut imaginer une morale et une théorie idéaliste de la connaissance. Et personne ne se préoccupe de ce que la chenille a des ailes ; nul ne songe qu’ayant rongé son vieux berceau, elle ira, papillon léger et rutilant, voler librement à travers le monde.
Les ailes, c’est le mysticisme. Les tourments rongeurs et les craintes, — c’est la réalité. Ceux qui les ont fait naître en nous, sont passibles de la torture et de la mort. Il existe suffisamment de prisons et de bourreaux volontaires dans le monde  les livres, en majorité, sont des prisons aussi, et les grands écrivains ont été parfois des bourreaux.

La nature différente du fondateur

Pour Tobie Nathan, le contrat passé entre Avram et Dieu, qui aura un retentissement majeur dans l’histoire de l’humanité, isole à jamais Abraham-le-Fondateur de tout et de tous.

Avraham, c’est précisément celui qui n’est comme personne d’autre, différent de ceux qui l’ont engendré, à jamais différent de ceux qui sortiront de lui, qui jamais ne pourront à nouveau être « le premier », sauf à fonder une nouvelle fois… Mais ce n’est pas donné à n’importe qui de fonder ! Abraham n’est surtout pas n’importe qui ! (p. 37)

Pourquoi Tobie Nathan, après un premier regard si audacieux lorsqu’il nous parle de l’initiation-métamorphose d’Abraham, soudain, recule d’un pas, prend peur, et nous invite à faire d’Abraham un isolé ? Abraham n’est pas n’importe qui nous dit l’ethnopsychiatre ; bien davantage, il est le seul, le seul, précisément, à pouvoir vivre une telle transformation… Sinon, il serait n’importe qui, nous dit-il. Ne peut-il donc y avoir plusieurs fondateurs ? Et si, justement, d’Autres pouvaient sortir et connaître la même métamorphose ? Eh quoi ! La résurrection aurait-elle une limite ? Ne peut-elle faire entrer plusieurs, voire même des milliers d’individus par ses portes ? Après avoir vaincu la mort, serait-elle donc trop faible pour faire de chaque-Un un «  premier  », un Fondateur, le dieu de sa réalité ? Pour dire à chaque-Un : « Tu n’es pas n’importe qui » ?

En vérité, ce qu’a vu et entendu Tobie Nathan, c’est que l’expérience d’Avraham nous parle de cet impossible-là, à savoir que chaque homme peut recevoir d’En-haut d’être un jour le premier ; que chaque-un peut recevoir d’En-haut le fol espoir, l’intuition, la conviction que la porte au-delà de la mort s’ouvrira devant lui ; que chaque-un peut commencer ainsi à devenir ce papillon pour qui un jour « rien ne sera impossible ». Ainsi l’évoqua ailleurs l’auteur français Jacques Chardonne avec son  «  chacun sera seul de sa race.  » Chaque-un est appelé à ce face-à-face avec Dieu pour sortir du général ; Chaque-un est appelé à cette expérience radicale, à cette «  lutte contre les évidences  » disait Léon Chestov. Chaque-un peut envisager ce projet totalement déraisonnable de Dieu  : une infusion de Sa nature.

Tel est donc le sens du « lekh lekha », « fous le camp de ta condition », oublie toutes les expériences acquises, oublie ceux à qui tu ressemblais, pour investir un monde dont tu n’as aucune connaissance. (pp. 39-40)

Lekh lekha, c’est « Meurs et ressuscite ! » La métamorphose qu’évoque Tobie Nathan, bien qu’extra-ordinaire, n’est somme toute pas si radicale que cela. En effet, passée la phase de fondation, le fondateur va refaire ce qu’on fait d’autres hommes : il va s’adapter aux contraintes nouvelles, composer avec elles, et, susciter un nouveau peuple ou de nouveaux imitateurs, lesquels, justement, ne pourront être fondateurs, la place étant déjà prise. Mais le « Meurs et ressuscite », cette naissance invraisemblable — effective après la mort — est un arrachement total qui, pour sa part, reste fidèle à l’expérience déraisonnable évoquée par l’Ancien Testament dans le personnage d’Abraham  : l’homme devient le Fondateur, il devient le dieu.

Il y a ici quelque chose de l’ordre de l’incompréhensible, de l’indicible, de l’ordre du divin. On peut d’ailleurs encore l’exprimer de la façon suivante  : «  Tu seras le pays car tu seras le commencement. Le lieu (makom) existe parce que toi, tu arrives ; sinon cela signifie que tu n’es pas le commencement. Si le pays existe déjà, il faut que tu t’adaptes à un commencement, un espace-temps qui était là au préalable (par exemple, il faut que tu chasses des peuples pour conquérir ta terre). Mais non, le pays est là parce que toi, tu arrives : tu es le nouvel espace-temps. Il n’y a pas d’espace-temps auquel tu doives t’habituer ou te soumettre. Prendre de nouvelles habitudes ne constitue pas un si grand changement que cela ; une fois passée l’extase de la nouveauté, ce sont encore les lois de la nécessité qui règnent, et bien qu’elles soient différentes, tout est pareil si tu ne règnes toujours pas. Tu ne seras jamais satisfait tant que tu ne seras pas LE commencement. »

Des dieux et des hommes. Quelle guerre des dieux ?

D’après Tobie Nathan, les dieux transforment l’homme avec une part de son consentement et l’homme transforme les dieux en ce qu’il répand leur nom et fait grandir leur prestige. Du coup, cela entraîne une plus grande renommée pour les uns comme pour les autres. Voilà résumée la relation qu’entretiendraient les dieux et les hommes.

On se retrouve dès lors avec différentes expériences d’hommes, lesquels vont se mettre à prêcher le dieu et l’expérience de transformation qu’ils ont vécue avec celui-ci. Ainsi naissent les guerres, guerres entre les dieux, nous dit Tobie Nathan, entre les vérités éternelles dirons-nous plus largement. De là en vient-il à vouloir créer « un parlement des dieux » pour que ces derniers s’entendent entre eux. Et comme médiateur, il préconise des hommes qui, comme lui, l’ethnopsychiatre, comprennent en l’homme ses deux parties opposées : l’irrationnel et le passionnel où les dieux s’insèrent, et la raison avec ses logiques par lesquelles les dieux sont repoussés. Il préconise donc, pour instaurer la paix ici-bas, que des hommes ouverts servent de liant entre ces opposés récurrents qui se font la guerre depuis toujours ; des hommes capables de « faire le pont » ; des hommes assez talentueux et tolérants pour faire cohabiter les dieux dans un parlement. C’est une nouvelle façon de parler de « la sagesse des pontifes » ; soit donc, une « nouvelle  » sagesse pontificale où les pontifes seraient des universitaires ouverts à l’expérience mystique.

On se pose d’ailleurs la question d’une continuité entre Quand les dieux sont en guerre et Le Feu sacré de Régis Debray. Dans son essai-autopsie du sentiment religieux, le philosophe curieux des religions suggère à l’anthropologue et au théologien de « s’entraider dans le clair-obscur », ajoutant aussitôt : « Les dieux et les hommes pourraient au moins se faire la courte échelle… » [1]. Tobie Nathan aurait-il été tenté de répondre à l’invitation de Debray ?

Pourtant, les guerres entre les dieux, entre les vérités, ces guerres surgissent essentiellement parce que l’on partage le même espace et le même temps. Or, Tobie Nathan prend pour référence un texte qui, justement, détruit sa thèse de la guerre des dieux avec sa résolution politique d’un « parlement des dieux »  ! Car l’histoire d’Abraham signifie «  devenir soi-même Dieu  », et ce «  chacun sera un Dieu  » au travers de la mort et de la résurrection, cela évoque précisément le fameux monde-à-venir du judaïsme. Or, ce monde-à-venir a très exactement été expliqué par le Christ en ces termes lorsqu’il parlait du « royaume des cieux » où « rien ne vous sera impossible. » Lui aussi lisait Abraham tel qu’a commencé à le lire Tobie Nathan. Le Christ, toutefois, ne recula pas au moment crucial pour revenir à des solutions politiques mille fois essayées. Il persévéra en affirmant que chaque-un constitue le Temple, que chaque-un sera un jour en lui-même un monde-à-venir, un espace-temps.

L’idée de ce rapport dieu-homme où l’homme reçoit la nature divine en filiation absolue, tandis que Dieu meurt pour devenir un Père, voici une expérience avec le divin hors de toutes raisons. Ainsi fut l’expérience même d’Abraham, laquelle devient dès lors, pour nous, une allégorie de cette filiation de l’homme avec Dieu, lequel dit à ses fils : «  Tu n’auras plus de Dieu, tu seras le dieu, et moi je serai ton Père. Tu seras le commencement. Tu seras l’alpha et l’oméga de ta réalité. Le royaume des cieux, c’est toi. » Et avec cette mort de Dieu meurt aussi le monothéisme. À combien plus forte raison meurt l’unité politique dans laquelle les vérités divines éparses s’entendent dans un sage compromis d’Unité. Affirmer une expérience avec Dieu dans laquelle chacun devient en propre l’espace et le temps de sa propre réalité, certes, il faut le redire, c’est une folie, mais surtout, c’est tuer à la racine toute perspective politique d’un parlement des vérités, ce que Tobie Nathan appelle le parlement des dieux. C’est tuer à la racine ce jeu des compromis dans lequel s’immiscent toujours les frustrations des futurs amertumes qui préparent les guerres.

Que Tobie Nathan n’ait pas eu l’audace d’aller plus avant dans son inspiration ; qu’il fut séduit par le volet politique et pragmatique pour fomenter, lui aussi et encore, une solution réaliste face à l’irréel – nous le comprenons et ne sommes pas critiques plus qu’il n’en faut à cet endroit. Ce qu’il nous est toutefois plus difficile de comprendre, c’est comment cet auteur qui se veut si compréhensif de la nature humaine n’ait pas eu le culot d’envisager la chose suivante : tel le papillon, l’amour a besoin d’air ; l’amour entre les hommes ne peut prendre sa pleine mesure que dès l’instant où chaque-un est en soi l’espace et le temps de sa réalité. Quand on a tout l’espace et le temps pour soi, quand on a tout l’infini des possibles, il ne reste qu’à aimer pour donner sens à son existence. Et toutes nos plaies, toutes nos blessures, ne sont-elles pas, à la racine, une violence contre notre espace et contre notre temps  ? Comment ne pas savoir cela et prétendre cependant être un connaisseur de l’homme et être capable de lui apporter la paix ?


ivsan et dianitsa otets

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[1] Régis Debray, Le Feu sacré, Fonctions du religieux, Introduction : Ecce homo, Fayard, 2003.

Quand les dieux sont en guerre, de Tobie Nathan, éditions La Découverte, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2015.