Vous retrouverez sur la page de présentation de l’auteur deux documents sonores dans lesquels on peut entendre Jacques ELLUL s’exprimer sur des sujets divers :
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Lekh lekha : Deviens Dieu !
Abraham n’est pas un iconoclaste mais un fondateur, nous explique Tobie Nathan. Bien plus, car au-delà du moraliste ou du « civilisateur » arrachant les hommes aux cultes archaïques, l’ethnopsychiatre estime qu’Abraham est réellement un « Fondateur » dans le sens où il est le premier d’une chose nouvelle. Si Tobie Nathan parle ici des peuples monothéistes, il nous faut constater qu’il n’insiste pas spécialement là-dessus et se concentre sur le profil de « fondateur » dont il revêt le patriarche. Un fondateur « n’est pas seulement différent de tous ceux qui l’ont précédé, nous dit-il, il l’est aussi de tous ceux qui lui succéderont » (p. 18). En tant que tel, le Fondateur subit une initiation terrible, menée par la divinité elle-même, ce dieu qui l’a élu.
Le Fondateur et son initiation-métamorphose sont ainsi les thèses géniales que l’ethnopsychiatre et romancier Tobie Nathan expose dans ce court essai sur les relations entre les hommes et le divin ; des thèses qui nous ont enthousiasmés.
Les moyens de l’interaction entre les hommes et le monde invisible (les « entités spirituelles » pourrait-on dire), voilà d’une manière générale l’un des domaines de prédilection de Tobie Nathan. Ainsi est-il l’un des seuls représentants du monde « savant » à se pencher sur les phénomènes spirites qui touchent des individus. Juif égyptien ou Égyptien juif exilé en France dans sa jeunesse, psychologue critique envers Freud, pionnier de l’ethnopsychiatrie (science ‘psy’ qui prend en compte l’environnement culturel du patient), Tobie Nathan nous intéresse précisément pour ses excursions aux frontières de mondes apparemment conflictuels : la science, le talmud, la rationalité, la tradition, etc. Et il en revient parfois enceint d’une thèse inspirée comme celle dont nous parlons dans ce billet.
L’illustration dont se sert Tobie Nathan pour parler de la métamorphose de l’homme en Fondateur est éloquente ; il la tire du monde naturel : c’est la transformation de la chenille en papillon.
J’ai à l’esprit la métamorphose des invertébrés, des papillons par exemple qui, dans la sombre moiteur de leur cocon de soie, subissent une totale dilution de leurs organes, leur corps devenant bouillie tiède, soupe moléculaire, d’où émergeront les nouvelles structures. Le papillon n’est pas une chenille avec des ailes ; la métamorphose qu’il a traversée n’a pas fait changer que sa forme, mais aussi sa nature. Elle l’a adapté de plus à un milieu qu’il ignorait ; pour la pratique duquel aucune des expériences de son passé ne peut lui être d’une quelconque utilité. […] La chenille a quitté son milieu de reptile des feuilles pour conquérir les airs… (pp. 38-39, nous soulignons)
Tobie Nathan estime donc que l’initiation-métamorphose du Fondateur Abraham va au-delà de toutes proportions raisonnables. Car il n’est pas question ici d’une simple évolution intellectuelle, ou encore d’une amélioration morale de l’individu, ni même d’une conversion religieuse au cours de laquelle un homme rompt avec une tradition pour en rejoindre une autre. Non. La métamorphose commence par une bouillie moléculaire, puis elle transforme absolument la nature de l’individu dans ses structures profondes, et enfin, elle l’entraîne dans une réalité si nouvelle que, là-bas, la pesanteur elle-même perd ses repères habituels. On se demande ici comment l’ethnopsychiatre n’a pas réussi à prononcer les mots de mort et de résurrection tant le processus qu’il dépeint a précisément cette radicalité-là. Faut-il penser que ces mots lui brûlent la bouche du fait de leur référence au Christ ? Quoi qu’il en soit, le phénomène de la résurrection, tel que l’entendait le Christ – et non pas l’Église qui s’en saisit par la suite – ce phénomène est tellement extravagant qu’il est, en effet, pour l’homme qui le vit, la fondation d’un être et d’une réalité sans pareils.
L’initiation-métamorphose, nous dit Tobie Nathan, conduira le Fondateur à « s’adapter à un milieu qu’il ignorait et pour la pratique duquel aucune des expériences de son passé ne peut lui être d’une quelconque utilité. » Nous sommes ici étonnés par le manque d’audace de Tobie Nathan dont la première pensée semblait pourtant si prometteuse et nous avait tant alléchés. En effet, le processus qu’il vient d’évoquer est si catégorique et impérieux qu’il ne va pas conduire l’homme « à s’adapter à un milieu ». C’est tout le contraire ! C’est le milieu qui devra dès lors s’adapter au Fondateur, précisément parce qu’il sera un Fondateur.
La métamorphose de la résurrection dont parle Tobie Nathan, sans oser prononcer le mot, est telle que le Fondateur qui en sortira sera… le dieu du milieu dans lequel il vivra. De fait, c’est le milieu qui s’adaptera à lui ; le milieu s’adaptera à la nouvelle identité du Fondateur. Et cette nouvelle identité, c’est la liberté, c’est pour cette raison que le processus de métamorphose est tellement irrationnel. « La réalité me suivra comme mon ombre et se calera sur ma volonté ; car il n’y aura rien avant moi. Je serai le commencement ; je serai le fondateur. » Ainsi parlera l’Abraham-fondateur qui sortira de la bouillie moléculaire dans laquelle Dieu l’aura fait passer. Soit donc, le milieu aérien reflète fort bien cette extravagante nouveauté puisqu’il évoque une victoire sur la pesanteur ; et les possibilités de mouvements dans les trois dimensions nous parlent d’une évasion et d’une sortie, une évasion hors des limites terrestres que les deux dimensions présentes de la dualité logique nous imposent encore.
Léon Chestov a lui aussi choisi la métamorphose de la chenille en papillon pour évoquer la condition des hommes, voici ce qu’il en dit :
La chenille devient une chrysalide et habite longtemps un petit monde paisible et tiède. Si elle disposait d’une conscience analogue à celle de l’homme, elle dirait peut-être que son monde est le meilleur des mondes et même le seul possible. Mais le temps et on ne sait quelle force inconnue l’oblige à accomplir un obscur travail de destruction. Si les autres chenilles pouvaient voir la besogne dangereuse qu’elle effectue, elles seraient certainement profondément indignées, diraient de la téméraire qu’elle est immorale et athée, parleraient de son pessimisme, de son scepticisme et d’autres choses de ce genre. Détruire ce qui a coûté tant de travail pour être édifié ! Et puis, que manque-t-il donc à ce monde bien achevé, tiède et si commode ? Pour le défendre, il faut imaginer une morale et une théorie idéaliste de la connaissance. Et personne ne se préoccupe de ce que la chenille a des ailes ; nul ne songe qu’ayant rongé son vieux berceau, elle ira, papillon léger et rutilant, voler librement à travers le monde. Les ailes, c’est le mysticisme. Les tourments rongeurs et les craintes, — c’est la réalité. Ceux qui les ont fait naître en nous, sont passibles de la torture et de la mort. Il existe suffisamment de prisons et de bourreaux volontaires dans le monde les livres, en majorité, sont des prisons aussi, et les grands écrivains ont été parfois des bourreaux.
Léon Chestov
Pour Tobie Nathan, le contrat passé entre Avram et Dieu, qui aura un retentissement majeur dans l’histoire de l’humanité, isole à jamais Abraham-le-Fondateur de tout et de tous.
Avraham, c’est précisément celui qui n’est comme personne d’autre, différent de ceux qui l’ont engendré, à jamais différent de ceux qui sortiront de lui, qui jamais ne pourront à nouveau être « le premier », sauf à fonder une nouvelle fois… Mais ce n’est pas donné à n’importe qui de fonder ! Abraham n’est surtout pas n’importe qui ! (p. 37)
Pourquoi Tobie Nathan, après un premier regard si audacieux lorsqu’il nous parle de l’initiation-métamorphose d’Abraham, soudain, recule d’un pas, prend peur, et nous invite à faire d’Abraham un isolé ? Abraham n’est pas n’importe qui nous dit l’ethnopsychiatre ; bien davantage, il est le seul, le seul, précisément, à pouvoir vivre une telle transformation… Sinon, il serait n’importe qui, nous dit-il. Ne peut-il donc y avoir plusieurs fondateurs ? Et si, justement, d’Autres pouvaient sortir et connaître la même métamorphose ? Eh quoi ! La résurrection aurait-elle une limite ? Ne peut-elle faire entrer plusieurs, voire même des milliers d’individus par ses portes ? Après avoir vaincu la mort, serait-elle donc trop faible pour faire de chaque-Un un « premier », un Fondateur, le dieu de sa réalité ? Pour dire à chaque-Un : « Tu n’es pas n’importe qui » ?
En vérité, ce qu’a vu et entendu Tobie Nathan, c’est que l’expérience d’Avraham nous parle de cet impossible-là, à savoir que chaque homme peut recevoir d’En-haut d’être un jour le premier ; que chaque-un peut recevoir d’En-haut le fol espoir, l’intuition, la conviction que la porte au-delà de la mort s’ouvrira devant lui ; que chaque-un peut commencer ainsi à devenir ce papillon pour qui un jour « rien ne sera impossible ». Ainsi l’évoqua ailleurs l’auteur français Jacques Chardonne avec son « chacun sera seul de sa race. » Chaque-un est appelé à ce face-à-face avec Dieu pour sortir du général ; Chaque-un est appelé à cette expérience radicale, à cette « lutte contre les évidences » disait Léon Chestov. Chaque-un peut envisager ce projet totalement déraisonnable de Dieu : une infusion de Sa nature.
Tel est donc le sens du « lekh lekha », « fous le camp de ta condition », oublie toutes les expériences acquises, oublie ceux à qui tu ressemblais, pour investir un monde dont tu n’as aucune connaissance. (pp. 39-40)
Lekh lekha, c’est « Meurs et ressuscite ! » La métamorphose qu’évoque Tobie Nathan, bien qu’extra-ordinaire, n’est somme toute pas si radicale que cela. En effet, passée la phase de fondation, le fondateur va refaire ce qu’on fait d’autres hommes : il va s’adapter aux contraintes nouvelles, composer avec elles, et, susciter un nouveau peuple ou de nouveaux imitateurs, lesquels, justement, ne pourront être fondateurs, la place étant déjà prise. Mais le « Meurs et ressuscite », cette naissance invraisemblable — effective après la mort — est un arrachement total qui, pour sa part, reste fidèle à l’expérience déraisonnable évoquée par l’Ancien Testament dans le personnage d’Abraham : l’homme devient le Fondateur, il devient le dieu.
Il y a ici quelque chose de l’ordre de l’incompréhensible, de l’indicible, de l’ordre du divin. On peut d’ailleurs encore l’exprimer de la façon suivante : « Tu seras le pays car tu seras le commencement. Le lieu (makom) existe parce que toi, tu arrives ; sinon cela signifie que tu n’es pas le commencement. Si le pays existe déjà, il faut que tu t’adaptes à un commencement, un espace-temps qui était là au préalable (par exemple, il faut que tu chasses des peuples pour conquérir ta terre). Mais non, le pays est là parce que toi, tu arrives : tu es le nouvel espace-temps. Il n’y a pas d’espace-temps auquel tu doives t’habituer ou te soumettre. Prendre de nouvelles habitudes ne constitue pas un si grand changement que cela ; une fois passée l’extase de la nouveauté, ce sont encore les lois de la nécessité qui règnent, et bien qu’elles soient différentes, tout est pareil si tu ne règnes toujours pas. Tu ne seras jamais satisfait tant que tu ne seras pas LE commencement. »
D’après Tobie Nathan, les dieux transforment l’homme avec une part de son consentement et l’homme transforme les dieux en ce qu’il répand leur nom et fait grandir leur prestige. Du coup, cela entraîne une plus grande renommée pour les uns comme pour les autres. Voilà résumée la relation qu’entretiendraient les dieux et les hommes.
On se retrouve dès lors avec différentes expériences d’hommes, lesquels vont se mettre à prêcher le dieu et l’expérience de transformation qu’ils ont vécue avec celui-ci. Ainsi naissent les guerres, guerres entre les dieux, nous dit Tobie Nathan, entre les vérités éternelles dirons-nous plus largement. De là en vient-il à vouloir créer « un parlement des dieux » pour que ces derniers s’entendent entre eux. Et comme médiateur, il préconise des hommes qui, comme lui, l’ethnopsychiatre, comprennent en l’homme ses deux parties opposées : l’irrationnel et le passionnel où les dieux s’insèrent, et la raison avec ses logiques par lesquelles les dieux sont repoussés. Il préconise donc, pour instaurer la paix ici-bas, que des hommes ouverts servent de liant entre ces opposés récurrents qui se font la guerre depuis toujours ; des hommes capables de « faire le pont » ; des hommes assez talentueux et tolérants pour faire cohabiter les dieux dans un parlement. C’est une nouvelle façon de parler de « la sagesse des pontifes » ; soit donc, une « nouvelle » sagesse pontificale où les pontifes seraient des universitaires ouverts à l’expérience mystique.
On se pose d’ailleurs la question d’une continuité entre Quand les dieux sont en guerre et Le Feu sacré de Régis Debray. Dans son essai-autopsie du sentiment religieux, le philosophe curieux des religions suggère à l’anthropologue et au théologien de « s’entraider dans le clair-obscur », ajoutant aussitôt : « Les dieux et les hommes pourraient au moins se faire la courte échelle… » [1]. Tobie Nathan aurait-il été tenté de répondre à l’invitation de Debray ?
Pourtant, les guerres entre les dieux, entre les vérités, ces guerres surgissent essentiellement parce que l’on partage le même espace et le même temps. Or, Tobie Nathan prend pour référence un texte qui, justement, détruit sa thèse de la guerre des dieux avec sa résolution politique d’un « parlement des dieux » ! Car l’histoire d’Abraham signifie « devenir soi-même Dieu », et ce « chacun sera un Dieu » au travers de la mort et de la résurrection, cela évoque précisément le fameux monde-à-venir du judaïsme. Or, ce monde-à-venir a très exactement été expliqué par le Christ en ces termes lorsqu’il parlait du « royaume des cieux » où « rien ne vous sera impossible. » Lui aussi lisait Abraham tel qu’a commencé à le lire Tobie Nathan. Le Christ, toutefois, ne recula pas au moment crucial pour revenir à des solutions politiques mille fois essayées. Il persévéra en affirmant que chaque-un constitue le Temple, que chaque-un sera un jour en lui-même un monde-à-venir, un espace-temps.
L’idée de ce rapport dieu-homme où l’homme reçoit la nature divine en filiation absolue, tandis que Dieu meurt pour devenir un Père, voici une expérience avec le divin hors de toutes raisons. Ainsi fut l’expérience même d’Abraham, laquelle devient dès lors, pour nous, une allégorie de cette filiation de l’homme avec Dieu, lequel dit à ses fils : « Tu n’auras plus de Dieu, tu seras le dieu, et moi je serai ton Père. Tu seras le commencement. Tu seras l’alpha et l’oméga de ta réalité. Le royaume des cieux, c’est toi. » Et avec cette mort de Dieu meurt aussi le monothéisme. À combien plus forte raison meurt l’unité politique dans laquelle les vérités divines éparses s’entendent dans un sage compromis d’Unité. Affirmer une expérience avec Dieu dans laquelle chacun devient en propre l’espace et le temps de sa propre réalité, certes, il faut le redire, c’est une folie, mais surtout, c’est tuer à la racine toute perspective politique d’un parlement des vérités, ce que Tobie Nathan appelle le parlement des dieux. C’est tuer à la racine ce jeu des compromis dans lequel s’immiscent toujours les frustrations des futurs amertumes qui préparent les guerres.
Que Tobie Nathan n’ait pas eu l’audace d’aller plus avant dans son inspiration ; qu’il fut séduit par le volet politique et pragmatique pour fomenter, lui aussi et encore, une solution réaliste face à l’irréel – nous le comprenons et ne sommes pas critiques plus qu’il n’en faut à cet endroit. Ce qu’il nous est toutefois plus difficile de comprendre, c’est comment cet auteur qui se veut si compréhensif de la nature humaine n’ait pas eu le culot d’envisager la chose suivante : tel le papillon, l’amour a besoin d’air ; l’amour entre les hommes ne peut prendre sa pleine mesure que dès l’instant où chaque-un est en soi l’espace et le temps de sa réalité. Quand on a tout l’espace et le temps pour soi, quand on a tout l’infini des possibles, il ne reste qu’à aimer pour donner sens à son existence. Et toutes nos plaies, toutes nos blessures, ne sont-elles pas, à la racine, une violence contre notre espace et contre notre temps ? Comment ne pas savoir cela et prétendre cependant être un connaisseur de l’homme et être capable de lui apporter la paix ?
ivsan et dianitsa otets
[1] Régis Debray, Le Feu sacré, Fonctions du religieux, Introduction : Ecce homo, Fayard, 2003. ◆ Quand les dieux sont en guerre, de Tobie Nathan, éditions La Découverte, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2015.
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Merci pour cette très belle analyse du texte de Nathan et surtout de cette prolongation qui permet de se plonger (en pensée) dans l´infini des possibilités que l´homme sera appelé à avoir.
Dans nos sociétés, si on veut penser l´infini on rentre dans l´absurdité, car cela défie notre sacro-sainte raison... Peut-être, peut-on vous réconcilier avec Einstein (bien qu´il ne le disait pas dans ce sens) quand il disait "Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue." si on comprend son mot "bêtise" comme votre "absurde". Je pense qu´il y a, réellement, un travail à faire, car au fur et à mesure que l´homme progresse dans ses connaissances (rationnelles) il rentre dans l´absurde (selon sa raison), donc dans l´infini, mais il ne pourra jamais L´atteindre par cette voie là.
En tout cas, ce que je retiens de votre pensée, c´est que, finalement, la raison est nécessaire pour vivre en ce monde, mais qu´elle est intrinsèquement secondaire. Ce paradoxe est très difficile à conceptualiser et à accepter, mais on ne peut réellement Être, sans.
La matière est l´outil de l´Esprit pour créer de l´Esprit et non l´inverse.
Amicalement,Olivier
Cher Olivier,
Vous me tentez, par votre pertinent commentaire, à « lancer » quelques mots à propos de l’infini. En outre, votre synthèse est là fort bien rédigée lorsque vous dites : « La raison est nécessaire pour vivre en ce monde mais elle est intrinsèquement secondaire. Ce paradoxe est très difficile à conceptualiser et à accepter, mais on ne peut réellement Être, sans. »
Mais revenons à l’infini. Vous écrivez : « au fur et à mesure que l´homme progresse dans ses connaissances (rationnelles) il rentre dans l´absurde (selon sa raison), donc dans l´infini, mais il ne pourra jamais L´atteindre par cette voie là. » — Nous avons pour habitude, et nous avons quasiment été programmés (pour ne pas dire que nous avons subi un lavage de cerveau), à penser que trouver Dieu et trouver l’Infini sont identiques. Mais est-ce vrai ? Savez-vous que dans la kabbale, le Néant (Ein Sof) préexiste à Dieu ; c’est-à-dire que d’après la théologie juive, selon la « finesse » kabalistique, le tétragramme Yahvé n’est somme toute qu’un avatar du divin. Le véritable nom de Dieu et sa véritable essence seraient donc plutôt suggérés par le concept de « néant ». Dieu, c’est l’Ein Sof ; et c’est effrayant !
Le nœud est là, mais avec lui se trouve aussi la clé ! En vérité, dira-t-on, « la Raison s’est accaparé l’infini. » Niet, c’est faux. En vérité, la Raison, c’est l’infini. Chestov parle quelque part de l’Éternité et de sa sœur la mort, puis il suggère que lorsque le Temps est apparu, le combat contre la mort et l’éternité débuta. Je crois que nous touchons là à une clef en effet. L’éternité et l’infini sont trop petits pour Dieu ! Par contre, ils correspondent parfaitement au statut divin que la Raison veut acquérir et qu’elle a finalement reçu de la part des hommes sages. Les vérités scientifiques ne sont-elles pas éternelles ? Le « 2+2=4 » n’est-il pas une vérité éternelle ? De même que les Lois morales ? Et même si, par fortune, le « 2+2=4 » ou le « tu ne tueras point » perdent leur statut de vérité éternelle dans certaines circonstances ou en des lieux particuliers, on parlera alors de casuistique ou de physique quantique… On dira que, finalement, ces vérités-lois sont régies par d’autres vérités raisonnables et morales beaucoup plus profondes, subtiles et complexes, dans le cœur même de la Raison, de la conscience, de la lumière divine : dans la haute connaissance ésotérique des gnostiques. La porte s’ouvre alors sur la métaphysique, les mondes médiumiques, les réalités quantiques, vers un dieu-vérité qui n’a dès lors plus rien de commun avec l’humain. Un Dieu qui ressemble plutôt à un circuit imprimé, à une matrice de lettres et de chiffres, lesquels se forment ici-bas en tant que Vérités selon un Code Éternel inviolable, infrangible et que nul œil n’a le droit de voir.
Dès l’instant où l’on instaure la logique et le raisonnable comme ayant place divine, on ne peut que, logiquement et afin de ne jamais avoir à contredire la ratio, en arriver toujours à la même conclusion. À savoir que l’essence divine est l’Infini et que, « entrer en Dieu » signifie « entrer dans l’éternité ». Les Kabbalistes ont somme toute raison en allant ici au fond du fond du raisonnement, affirmant ainsi que cette essence divine qu’est l’Infini correspond en vérité au Néant. Qu’est-ce que le Néant ? C’est là où le Code, la Loi, la Logique, la Connaissance… ne sont plus en travail. Ils n’ont plus à être des « vérités » et des « dieux » pour gérer le Créé et la Création. Tout le Créé et la Création sont retournés dans l’Essence divine et sont en repos, en Shabbat, dans le Nirvana, dans la Béatitude éternelle, aux Champs Élysées, etc. On se demande certes pourquoi le divin s’est divisé ainsi en Création et Créatures pour finalement tout ramener au statu quo de départ. Pour se purifier ? Pour se gonfler en lui-même ? Certainement ! c’est un Gros Ego. Car Il est enfin satisfait de constater que plus rien ne bronche, que tout Lui obéit tellement qu’Il n’a même plus a formuler des formules de vérités éternelles pour limiter et contôler ce Créé tellement vivant et turbulent : trop pécheur et trop loin de l’essence divine. Trop encore inséré dans le Temps, la Vie, le Changement avec ses Libres volontés.
Ainsi le Dieu devient un lieu de « béatitude », mais au prix du fait que que la Liberté et le Temps y soient évacués. Il faut qu’il n’y ait plus de « possibilités de changement », dit Chestov. Il n’y a plus de Vie en somme. Nous entrons là, tout simplement, dans la mort. Car en plus de l’absence de Liberté et de Temps, il y a aussi, là-bas, absence d’Espace. C’est un Néant, en effet. Peut-il donc, là-bas, exister quelque chose qui, sans espace, sans temps et sans liberté, existerait encore ? Oui : la conscience désincarnée. Cela signifie que là-bas l’être existe mais n’a plus de temps, il est hors du temps. C’est-à-dire que le temps s’est figé pour l’éternité. Il ne peut en rien modifier de ce qu’il a été et ce qu’il sera. Il est dans l’Éternité, il vit sa mort. Il n’a plus d’espace-temps pour être-vivant. Le Dieu a donc vaincu, Il est entré dans ses nirvanas et autre shabbats puisque, en effet, Il est en béatitude. Il n’est plus en travail : la paix règne, absolue. Le Dieu ne peut même pas entendre les consciences désincarnées qui n’ont ni espace, ni temps, ni liberté pour exprimer qu’elles ont conscience d’avoir été et de ne pouvoir plus jamais être. Comment mieux bâtir l’enfer au nom de Dieu ? La Raison, il faut le dire, est remarquablement douée.
Ainsi donc, je le répète : L’éternité et l’infini sont trop petits pour Dieu ! Le salut, c’est emjamber l’Éternité et sa sœur la mort. Ainsi a fait le Christ en entrant dans ce monde métaphysique sans lieu ni espace qu’est l’Éternité et en le fracassant par son Esprit pour se relever des morts. Il s’ensuit que la réalité de Dieu, au-delà de l’Éternité, est un lieu hautement humain. Là-bas, l’Espace et le Temps se tiennent tout simplement dans la main de l’Être dont les possibilités de changement sont absolument sans conditions et gratuites. De même, tout ce qui a été peut jamais n’avoir été, tout peut être pardonné. La liberté y est ainsi absolue, même cette liberté qui consiste à choisir de mourir et de ressusciter par amour pour l’autre.
Je reviens donc à ce que vous disiez lorsque vous affirmiez que « la raison est nécessaire pour vivre en ce monde mais qu’elle est intrinsèquement secondaire. » Kierkegaard le déclarait en disant que « l’existence n’est pas sans pensée, mais que dans l’existence, la pensée est dans un milieu étranger. » (Les Miettes, p. 233) Le monde des créatures, c’est le monde de l’Éternité, mais le monde des Fils lui est étranger. Il y a entre nous et la réalité de Dieu une barrière identique à celle qui sépare notre ordinateur de notre personne. Nous ne comprenons absolument rien à Dieu et de fait ne comprenons absolument rien à l’Homme, à ce fils de l’homme que Dieu enfante. Nous vivons ici-bas dans l’ombre de l’Éternité, plus raisonnables qu’hommes, plus techniciens qu’humains ; tellement étrangers à la vivifiante vie dont vit Dieu, lui qui est loin des justifications raisonnables de la Créature et qui a posé entre Lui et elle l'infranchissable Éternité. Mais pour l’heure, si nous sommes « fils », nous sommes appelés par le Christ à l'impossible : sortir de cette ombre et enjamber l’Éternité par Sa résurrection. Par contre, notre malheur, c’est que notre statut d’étranger n’est pas absolu puisque nous avons toutefois conscience de Dieu tandis que notre ordinateur n’a absolument pas conscience de nous. De fait, nous avons le pouvoir de pervertir Dieu d’une manière si machiavélique que nous imaginons qu’il ne nous est, somme toute, pas aussi étranger que cela. Que Dieu nous vienne en aide ! Car en effet, dans l’Éternité, les consciences désincarnées savent combien la perversion qu’elles ont fait subir à Dieu est puissante.
bien à vous, ivsan
Cher Ivsan,
Merci pour votre réponse détaillée ainsi que pour l´idée de lecture (livres de Chestov et de Kierkegaard).
J´ai dû mal m´exprimer car je me retrouve dans votre réponse. En effet, quand je disais : « au fur et à mesure que l´homme progresse dans ses connaissances (rationnelles) il rentre dans l´absurde (selon sa raison), donc dans l´infini, mais il ne pourra jamais L´atteindre par cette voie-là. » le « L´ » ne faisait pas référence à l´infini mais à Dieu. Pour moi, Dieu est extérieur à l´infini, ou, si vous voulez l´infini est la barrière qui nous sépare de Dieu. L´infini représente le substrat de la raison, et donc l´outil « raison » ne permettra jamais d´atteindre Dieu.
Cela étant dit, il est vrai que l´on rentre dans un domaine qui n´est plus terre à terre et peut-être loin des textes bibliques. De plus, c´est un domaine glissant puisque j´utilise ma raison pour produire ces lignes. Je suis intimement convaincu que la réponse ne pourra que venir par une révélation et non pas par un travail « raisonné », c´est pour cela que la foi est primordiale dans ce monde. Conseillez-vous la lecture du livre de Chestov « les révélations de la mort », parce que le pluriel de révélations me dérange, car pour moi il n y a qu´une chose à devoir être révélée.
Amicalement,
Olivier
Si je peux rajouter et en lien avec mon premier commentaire : La foi et la raison sont nécessaires en ce monde mais la foi est primordiale alors que la raison n´est que secondaire. Une personne qui n´a que la foi paraîtra folle à une personne de raison (et ainsi de suite en fonction des différentes possibilités).
L´homme baigne dans le substrat « infini » et se développe en son intérieur durant une certaine période de temps, et il use de sa raison pour essayer de comprendre cet infini, mais il ne pourra essayer de le dépasser que par la foi, de plus l´au-delà de cet infini ne pourra que lui être révélé (cela est indépendant de l´homme).
Bien à vous, Olivier
Bonsoir Olivier,
Je répondrai brièvement plus particulièrement au propos suivant que vous tenez : « Je suis intimement convaincu que la réponse ne pourra que venir par une révélation et non pas par un travail « raisonné », c´est pour cela que la foi est primordiale dans ce monde. Conseillez-vous la lecture du livre de Chestov « les révélations de la mort », parce que le pluriel de révélations me dérange, car pour moi il n’y a qu’une chose à devoir être révélée. »
Le problème de « la révélation » et justement du comment ce mot siffle à nos oreilles est primordial. D’ailleurs, Chestov a lui-même écrit un livre intitulé Spéculation et révélation.
Il y a une espèce d’infantilisme, pour ne pas dire de niaiserie, dans notre manière de se saisir du mot « révélation ». Je ne parle pas de simplicité là, c’est-à-dire de cette façon inspirée et si rare par laquelle, soudainement, voici que les mots et les circonstances s’emboîtent et s’enfilent aussi simplement qu’une balade sur un chemin de printemps. Et encore une fois nous trouvons chez Job un stéréotype de cette « révélation » un peu niaise. Après moult discussions avec ses amis, la chose va finalement se résoudre de façon quasi magique : une intervention divine directe ! Un long cours de biologie et de physique de la Nature où se succèdent des questions sans réponses de la part même de Dieu. On est écrasé, broyé, drogué par une divinité intouchable et dont la Science est telle que le petit cerveau humain est en surchauffe totale. Et c’est là : bing… qu’on parle de Révélation ? Mais enfin ! rien n’a été révélé, justement, mais tout a été plus que jamais caché. Et mieux encore, les choses sont tellement cachées, enfermées, verrouillées, scellées qu’on parle alors – précisément – de « révélations ». C’est à se taper le cul dans une bassine. La révélation serait donc d’autant plus « révélée » par le fait que tout est est plus que jamais caché ? Par le fait que nous avons précisément conscience de l’abîme qui nous sépare de la Vérité dernière, de ce qu’est la racine des choses, Dieu, en somme ?
Je dis « oui », mais un « oui » avec un « mais » : un « oui, mais… ». Soit donc, le livre de Job a raison, mais à condition de le lire autrement ; en supposant que justement « la révélation » n’est pas une intervention magique mais un processus tragique dans la vie particulière et existentielle d’un individu. C’est-à-dire que la Révélation est une réalité qui se passe en deux phases selon moi. Celle-ci est la première, la phase tragique ; c’est la Révélation « sur un tas de fumier », c’est la révélation de la mort pour parler le langage de Chestov. On arrive au bout de la route, pulvérisé, déchiqueté, criblé par une réalité soudaine et qui se moque totalement de notre notion de Justice et d’homme juste. Et voilà que là, enfin, Job se met à Penser ! Et dans cette pensée-là, enfin, il s’attaque à la Raison, à la logique, au dogme, etc. Toute la théologie, toute la philosophie et toute la science sur laquelle il appuyait sa vie auparavant s’écroulent. Bien plus, car cette antique révélation devient très exactement son ennemie : elle est une explication fausse, une fausse révélation. Les amis de Job, tenants de cette vieille révélation, se métamorphosent en anti-révélation.
Dans ses Révélations de la mort Chestov décrit précisément ce phénomène de réflexion où tout se retourne lors de l’expérience ultime qu’est la mise en avant de la fin, de la mort, lors d’un événement tragique dans la vie d’un homme. Il prend pour cela des textes de Dostoïevesky (partie 1), puis de Tolstoï (partie 2) qu’il commente de façon inégalable. Son livre n’a rien de mystique ou de magique. Ce n’est que le livre de Job, mais en plus inspiré, c’est tout. Je conseille avec enthousiasme et avec ferveur la lecture de ce livre qui est pour moi un incontournable. Tous les étudiants en théologie devraient lire cet ouvrage et l’étudier dès leur première année. Je sais : je rêve. Ils ne l’étudieront que lorsque la chose se montrera dans leur vie personnelle, lorsque Dieu appellera sur eux cette montagne de fumier d’où vient sourdre la révélation, lorsque Dieu appellera le coq pour qu’il leur chante la Révélation du crible du satan.
Très brièvement, qu’est-ce que le second stade de la Révélation ? C’est le Christ. Mais que signifie une telle réponse ? Cela signifie que le Christ n’a lui plus aucune difficulté avec la Réalité, avec ses imprévus, ses incompréhensions, ses menaces, ses violences… son jeu de bénédiction/malédiction en somme. Il en est le Maître, il est au-delà du bien et du mal, et il est même Maître du temps en sorte qu’il puisse faire que « ce qui a été jamais n’a été » (pour reprendre une expression de Chestov). Il peut donc tout pardonner. Que sait-il donc ? Mais rien, voyons. Il EST, et il EST d’une autre nature, venant d’une autre Réalité, une réalité de l’Être où la puissance ne réside pas dans le savoir mais par le fait d’Être au-delà des savoirs, des logiques, de la justice du bien et du mal : un Être qui effraie la mort elle-même. Un Être qui est précisément dans une justice que Lui-même appelait la justice du royaume des cieux. Le Christ est Fils de l’homme tandis que nous ne sommes qu’homme. Et devenir ce fils de l’homme, tel que Lui, c’est précisément ce qui ressort de nos passages sur nos tas de fumier, de nos confrontations avec cette réalité mortelle qui nous terrasse et nous commande froidement. La révélation dernière, c’est être un Autre, c’est ressusciter. Et à ce stade, plus rien ne s’explique raisonnablement, mais tout est simple et facile comme une balade de printemps, même de commander au soleil, au Temps ou à l'Espace, à la pluie ou aux lois physiques telle que celle de la pesanteur. Et à celui qui veut une révélation logique ou magique, à un tel homme on donnera toujours la même réponse : « Rien de logique ni de magique ne te sera donné, mais seulement un tas de fumier, un chant de coq ou l’ombre de la mort. Et quand alors tu comprendras que la Révélation, c’est ÊTRE UN AUTRE, c’est ressusciter, alors tu comprendras que savoir et magie sont une seule et même chose et que c’est là le monde de la révélation niaise, de ceux dont le pouvoir augmente par accaparation de technique, le monde des dieux et des hommes. Si tu veux être Fils de l’homme, il faut les vaincre et naître de leur mort, de ta propre mort. »
Pour l’heure, il s’ensuit que les Révélations de la mort, de nos tas de fumier et de nos chants de coq sont notre part. Quant aux révélations de la résurrection, elles sont rares ici-bas. Pourquoi ? Parce que nous sommes naturellement enclins à fuir les révélations amères de nos ignorances qui les précèdent. Nous voulons de l’impossible, ici et maintenant, quotidiennement, continuellement ; et sans même avoir la noblesse de la révélation suivante : que rien n’est mérité, que rien ne se paye, que la justice du bien et du mal est un leurre car tout est absolument Gratuit. Ainsi pour avoir nos « ici et maintenant » sans cette révélation-là, nous inventons des songes, des voix, des signes et des miracles ; parce que nous manquons de résurrection en nous, de « gratuité » au fond de notre être. Et de ce manque du Fils de l’homme, plus nous fabriquons nos propres révélations, plus le Fils de l’homme, précisément, nous fuit.
Bien à vous, ivsan
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