La force des faibles


À L’ATTENTION DES HOMMES SOCIABLES

Plus s’affirme la faiblesse de l’homme et plus augmente sa violence ; la plus haute violence est celle de la plus profonde faiblesse. C’est pourquoi la sauvagerie et le vandalisme des révoltés n’expriment qu’une violence superficielle, sans l’énergie des profondeurs. Et si la morale condamne ces faits comme la dernière des abominations, c’est parce que le moraliste ne voit que l’apparence. La véritable agression émane, non d’émeutiers inconscients, mais de gens disciplinés, soumis et enrichis des meilleures valeurs intellectuelles de la civilisation moderne ; et cette violence-là, c’est le mépris.

Malraux annonçait déjà « le temps du mépris » lorsqu’il parlait du national-socialisme allemand de la Seconde Guerre. Refusant de scénariser pour la millième fois la tragédie des camps, il tenta de montrer que le mépris était la source où s’abreuvait cette barbarie moderne. « Que ceux qui croient ma documentation trop rapide se rapportent aux règlements officiels des camps de concentration » dira-t-il aux sceptiques. Le vingtième siècle a donc ouvert les temps des mépris, tandis que le vingt et unième le rendra sociable ! L’homme du siècle présent est le fruit d’un long processus durant lequel l’humanité dut apprendre, souvent avec douleur, « à regarder l’inconscient bien en face [1] ». D’abord ses instincts, puis l’obscurantisme, notamment dans l’idolâtrie, et enfin les systèmes politiques totalitaires. D’auto-critiques en critiques historiques, d’éducations morales en instructions des savoirs, le moderne n’est plus désormais un être tout à fait humain : il est un conscient collectif. Libéré de l’inconscience de ses pères, il a en outre une fine conscience de son individualité, mais il est cependant certain que seule la collectivité lui offre la possibilité de l’incarner. Il est l’innocent, le sanctifié éduqué, moral et savant. Ainsi a-t-il droit, tel un dieu, de boire le nectar de la haine [2] : le mépris. Trop éclairé par sa raison, la violence directe ne lui sied plus, aussi pratique-t-il le mépris, nettement plus efficace. D’abord avec le bras de la Justice, à l’égard des inconscients, ces sauvages brutaux ; ensuite avec ruse, à l’encontre des nomades de l’esprit, ceux pour qui la collectivité terrestre n’est qu’un pis-aller. De cette manière, il leur ôte tout droit à la parole, avec subtilité, puis il les bannit « doucement » du collectif, les privant de l’autre, de sorte que nul ne soit contaminé par leur nomadisme spirituel. Telle est la violence des faibles, elle réussit à accomplir avec esthétisme ce dont les meilleures dictatures ont rêvé : que tous adorent un seul maître, la conscience universelle, et qu’ils y soumettent tout leur être avec conviction.

La même idée est formulée dans une nouvelle de Tchékhov écrite il y a plus d’un siècle. L’auteur y met en scène l’intendant d’un domaine fermier parti à la chasse et qui va rencontrer un vieux berger, joueur de pipeau aux yeux grands ouverts sur la civilisation en train de naître :

— Tout penche au même, dit le pâtre levant la tête vers le ciel. L’année dernière il y a eu peu de gibier ; cette année il y en a eu encore moins ; et dans cinq ans, comptes-y, il n’y en aura plus du tout. Je remarque ça : bientôt ce n’est pas seulement le gibier, il ne restera aucun oiseau. […] Et ce n’est pas seulement les oiseaux, c’est aussi les bêtes sauvages, et le bétail, et les abeilles, et le poisson… Regardons maintenant, si tu veux, les rivières… Les rivières, n’est-ce pas, elles sèchent ! […] Les forêts aussi. On les coupe ; elles brûlent ; elles sèchent ; et il n’en pousse pas de nouvelles… J’ai bien examiné mon temps frère ; et maintenant je comprends que toute plante est venue à s’amoindrir. Prends le seigle, l’avoine, n’importe quelle petite fleur ; tout penche au même.

— Pourtant les gens sont devenus meilleurs, remarqua l’intendant.

— En quoi meilleurs ?

— Ils ont plus d’idées (plus d’esprit [3]).

— Pour plus d’idées, ils ont plus d’idées, c’est vrai, mon garçon… Mais à quoi cela mène-t-il ? Quelle cendre fera l’esprit des gens devant la mort ? Il n’est besoin d’aucun esprit pour mourir. À quoi bon l’esprit au chasseur, s’il n’y a plus de gibier ? Je juge comme ça que Dieu a donné l’esprit à l’homme, mais qu’il lui a pris la force. Les gens sont devenus faibles, faibles jusqu’à l’extraordinaire.

« Les gens sont devenus faibles jusqu’à l’extraordinaire » disait Tchékhov il y a 130 ans… bien qu’ils aient beaucoup plus d’intelligence, plus d’esprit, plus de conscience. Que dirait-il aujourd’hui ? Car l’homme n’a jamais été aussi puissant, il n’a jamais été aussi fort. Où est donc cette faiblesse extraordinaire ? Elle est cachée en vérité, elle est en lui. C’est en cela qu’elle est « hors de l’ordinaire ». Elle est irréelle bien qu’elle se voile sous l’apparence de la réalité. Car l’humain pullule sur terre, telle une nuée de sauterelles, mais il vandalise tout avec le bras d’athlète de son esprit précisément. Il détruit tout, comme dans un cauchemar. Qui aurait trouvé réaliste que l’homme puisse un jour faire disparaître les oiseaux, tuer chaque abeille, assécher les fleuves et se servir même du ciel comme poubelle à ses jouets technologiques ? Cet irréel est pourtant bien réel, de là est-il extraordinaire. Et le pâtre d’en conclure que « Dieu a ôté la force aux hommes, c’est pourquoi les hommes veulent qu’on les soigne, et toute espèce de dorloterie. » Et « pourquoi cela ? » continue le vieil homme : « Parce que l’homme est devenu faible. Il n’y a plus en lui la force de résister. »

Plus croît la conscience collective de l’homme, plus grandit sa faiblesse individuelle. Sur le sein de la raison morale et abreuvé de son nectar, l’homme se pavane, fier comme un coq, et sa femme s’exhibe, heureuse comme le paon ; mais face à lui-même, il n’a plus aucune résistance, il ne peut résister à l’être. Il a régressé dans l’enfance tout en ayant un cerveau surdimensionné, aussi ne peut-il marcher seul et doit-il sans cesse être porté par un collectif : ses jambes n’ont plus de forces. Qu’est-ce que pour lui l’individu marchant sur ses jambes, en toute autonomie, fixant avec foi un but invisible vers lequel il avance ? C’est un monstre. Un être dangereux qui ne connaît pas la sécurité maternelle. Un fou qui effraye sa conscience collective par des mots incompréhensibles, l’exhortant à retrouver la force qui lui a été ôtée : la foi particulière, seule capable de lutter contre le géant collectif. Devant une telle apparition, le faible cache son visage, il s’enterre dans la poitrine de sa mère puis s’en remet à sa divinité pour le justifier : il entre dans le mépris. Il sait pourtant qu’aucune justice n’a la force de résister à la foi. Trop faible, il préfère sacrifier cette force qui l’appelle puis reposer dans une sécurité qu’il sait pourtant provisoire. Il préfère sacrifier tous les nomades de la foi, éradiquer leur race dans le mutisme de son mépris, par la barbarie de sa politesse. Et quand aura été éradiquée cette race, quand nul homme de foi ne vivra pour aplanir les chemins étroits de la force, alors régnera la mort ici-bas. Ne règne-t-elle pas déjà d'ailleurs comme jamais ? Car le tout penche au même du vieux pâtre est en train de s'achever, tout tombe, ayant penché à l’excès ; les temps du mépris sont en train de s’accomplir, ils préparent leur apothéose. La mort frappe plus que jamais, et elle frappera bientôt en masse à la porte de tout individu comme jamais elle ne le fit auparavant, arrachant chaque-un de son sein maternel, se riant de sa conscience collective qui ne le sauvera pas. Qu’y a-t-il de plus fort que la mort, puisque nul ne peut la vaincre, et qu’y a-t-il de plus faible qu’elle puisqu’elle vide le vivant de toutes ses forces ? Et qu’y a-t-il de plus armé de mépris que la mort, elle qui peut tuer l’innocent enfant sur le sein de sa mère comme n’importe quel coupable ? N’est-il pas coupable d’ailleurs, cet enfant parfumé, poli et si intelligent, ce monstre ?


Ivsan Otets

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[1] Carl Jung, Psychologie de l’inconscient.
[2] « La haine a soif de mépris. Le mépris, c’est son nectar… » Barbey d’Aurevilly, Le rideau cramoisi.
[3] Note Akklésia.