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Le cordon ombilical

À L’ATTENTION DES CHRÉTIENS

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La naissance est une expérience sans pareille, affirme-t-on avec emphase ; car c’est l’instant durant lequel la vie conquiert enfin son autonomie. Pour la première fois, la bouche du nourrisson s’ouvre et ses poumons se remplissent d’air, puis son nombril se ferme tandis que la sage femme coupe le cordon ombilical. Pourtant, et nous le savons fort bien, cette expérience n’est pas unique dans la vie d’un individu. Bien au contraire, car la naissance est une scène prophétique pour signifier à l’enfant par quel geste l’existence façonnera désormais son être : au rythme de continuelles ruptures du cordon ombilical. Exister ne signifie-t-il pas « être dans le devenir » ? Très certainement. Et le devenir suppose, non pas de retourner dans le ventre de sa mère, mais d’en sortir pour en être totalement libre ! Le nouveau-né devra donc lutter toute sa vie pour naître à son autonomie et affirmer l’individu particulier qu’il est appelé à être. Encore et encore il lui faudra s’arracher à ses géniteurs, s’émanciper de ses nids et briser des carcans. Et à chacune de ses « naissances » il sentira l’air de sa nouvelle liberté conquise emplir ses poumons, les dilater et les brûler alors qu’il pousse soudain un cri de victoire. Vivre ici-bas est une longue naissance. Et la naissance biologique qui déclenche ce processus est tel un coup de fouet portant en lui tous les symboles de cette course pour la vie ; ainsi nous apprend-elle que toute naissance suppose une mort, et que « la femme enceinte est en réalité un tombeau » car le bébé qui naît meurt en même temps à l’embryon qu'il était.

Ce devenir incessant vers lequel la vie nous pousse ; cette obsession qu’elle a de faire de nous un être autonome, un Homme, c’est aussi un processus de mort qu’elle manie de ses mains expertes. La vie met à mort et condamne ; elle détruit nos tanières dans lesquelles nos peurs nous enferment tant le nouveau nous effraye ; elle arrache nos cordons puis marque fièrement son geste d’une belle cicatrice. En somme, la vie sait dès le départ que nos cordons nourriciers s’enrouleront à terme autour de nous, puis – qu’ils nous étoufferont !

Pareillement en est-il de la naissance spirituelle dont témoigne le Nouveau Testament : un perpétuel déracinement de l’être. Là aussi il s’agit de trancher les cordons ombilicaux qui lient les hommes à divers dépendances et déterminismes. Toutefois, alors que le devenir existentiel commun parle de détacher l’homme de ses géniteurs, de sa culture, de sa patrie, de telle doctrine ou de tel mode de vie hérité… il en est tout autrement de la naissance spirituelle dont parle le Christ. Rompre le cordon ombilical évoque ici une séparation d’avec la Nature elle-même ; une séparation totale ! Ainsi donc, l’allégorie de « la femme enceinte qui est un tombeau » correspond cette fois à mère Nature ! Pour le Nouveau Testament, briser le cordon ombilical ne renvoie que de façon indirecte et seconde à ce que nous appelons communément « la chair et le sang » ; c’est-à-dire la famille, la religion, la société, ou encore une certaine idéologie avec ses dogmes, son éthique, ses codes moraux, etc. Il est question pour le Christ d’aller à la source. Il veut nous libérer de notre Nature même ; de l’humain que nous connaissons et que nous sommes personnellement et individuellement. Un tel devenir est hors de toute raison, tant scientifique que religieuse. Il est une folie. Car de même qu’on sectionne le cordon du nourrisson et qu’il meurt à l’existence embryonnaire, il s’agit d’arracher l’homme, non seulement à sa vie présente, mais encore à la mort vers laquelle cette même vie le conduit !

Il est donc question ici de résurrection ; c’est-à-dire d’une naissance hors de l’homme, d’une sortie hors de l’homo sapiens. Nous sommes face à un devenir qui cette fois est infiniment plus qu’une de ces transformations que l’évolution humaine est capable de mettre en mouvement. C’est un devenir excessif pour l’homme. Un chemin qui n’a plus rien de commun avec le progrès existentiel traditionnel vers lequel toute sagesse humaine est en mesure de conduire les individus. Il est désormais question de faire naître l’homme à une identité qu’il est raisonnablement impossible de concevoir ; et son évocation est pour la raison un cauchemar puisque ses vérités éternelles devront un jour ployer devant ce nouvel homme. Le Christ parla abondamment de cet être-à-venir, et il utilisa à son propos le terme de Fils de l’homme, éclairant du même coup le sens de cette expression que l’Ancien Testament utilise déjà. De plus, il prétendit en être lui-même l’incarnation parfaite ! Et pour ajouter au scandale, il affirma que cette identité est simplement la nature même de Dieu ; de telle sorte qu’il se fit l’égal de Dieu !

Nous sommes bien loin de la description que le sage et le religieux font des hommes qui dans l’au-delà se tiennent auprès de leur divinité. Car ils sont habituellement décrits comme ressemblant aux anges ; à des créatures dont l’obéissance est parfaite ; c’est-à-dire à des consciences pures qui ne désirent plus rien personnellement et qui par conséquent ne connaissent aucun devenir. Entre ces Fils de l’ange et le Fils de l’homme, le jugement de l'homo sapiens sera bien sûr aussi rationnel que radical : « Il est dans la logique des choses de naître Fils de l’ange, dit-il, mais naître Fils de l’homme est contraire à la raison ». Peu importe que les Fils de l’ange soient des êtres dont la nature est en réalité totalement inhumaine ; ce qui compte c’est qu’ils sont très exactement ce que le processus évolutif et sanctifiant de la raison produit quand on livre l’être humain à ses mécanismes. Il fabrique une Créature épurée de toute passion et de liberté propre ; forgée dans une obéissance parfaite pour en faire une conscience pure ; et cela, au sein d’un monde de paix où tout est dans la stabilité absolue et définitive de la divine loi qui le fixe.

Que le lecteur comprenne bien ici la chose décisive qui se déroule. À savoir, que les Fils de l’ange n’ont nul besoin de rompre le cordon ombilical de mère Nature ; car ce qu’ils deviennent dans l’au-delà n’est que le processus normal de leur première et unique naissance, son processus mathématique. Aussi n’ont-ils pas besoin de naître spirituellement. La Nature, qui est leur nature, les conduit petit à petit dans l’Unité de sa Loi parfaite, dans l’immuabilité du divin et de son immatérialité ; soit donc, vers sa logique de la désincarnation. Ce n’est pas là une nouvelle naissance, mais l’aboutissement réussi des impératifs que poursuit la première naissance. Les dieux qui la gouvernent acheminent tout vers ce que la Raison appelle la béatitude éternelle et que l’homme appelle la mort. En revanche, les Fils de l’homme naissent réellement une seconde fois puisqu’ils revêtent un autre corps ; puisqu’ils ressuscitent ! Aussi ont-ils comme mode de vie de rompre le cordon ombilical de mère Nature, de sortir de son origine et d’atteindre l’horizon de leur Père qu’est le royaume des cieux. Tandis que les Fils de l’ange ont comme mode de vie de communier avec leur cordon ombilical, de suivre son chemin afin de retourner dans le ventre originel de leur mère qu’ils conçoivent comme étant le paradis ou le nirvana.

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De façon bien étrange, il semble que jusque là les différents christianismes soient fondamentalement d’accord avec ce discours sur la résurrection, sur la nouvelle corporalité qu’elle promet et sur le détachement d’avec la première que cela suppose ici-bas. L’Église approuve généralement ce fait et prétend y croire fermement ; au moins de façon théologique, sur le papier. Aussi est-il possible que je ne dise là que des banalités, quelque chose que mille fois d’autres théologiens et penseurs ont affirmé ici et là durant les pérégrinations de la chrétienté.

Néanmoins, si le christianisme aime tant la Résurrection, pourquoi, pendant des siècles et dans son écrasante majorité s’est-il tant attaché à ce monde ? Pourquoi a-t-il tellement été absorbé par son actualité ? Pourquoi un tel acharnement de sa part à vouloir servir, aimer et améliorer mère Nature ? Et pourquoi a-t-il enseigné aux hommes que boire ses meilleurs sucs et téter avidement son sein étaient des récompenses divines en réponse à leurs vertus ? Notre « succulente réalité » est pourtant le ventre du monde hors duquel Dieu est déterminé à faire sortir l’homme. Bien plus, le monde est cette double angoisse, cette « Égypte » dont parle l’Écriture : angoisse de vivre et angoisse de mourir ; une existence à propos de laquelle Dieu parle d’affranchissement et de libération. Dès lors, pourquoi apprendre aux hommes – au nom de Dieu – que le cordon argenté de notre vie biologique et raisonnable est la chose la plus précieuse qu’un homme possède ? L’œuvre de Dieu consiste précisément à nous libérer de ce cordon de terre qu’est notre fausse-vie ; et son Esprit veut nous apprendre à ne pas craindre la Torah de mère Nature par laquelle l’univers est administré. Il s’ensuit que toute spiritualité qui, « au nom du Divin », enseigne aux hommes à s’abreuver au sein du monde en tant que récompense spirituelle, c’est là justement que se trouve le diabolique. Le savoureux et séduisant diabolique a toujours promis aux hommes le lait, le miel et la graisse pour récompenser leurs sagesses. Ce sont là toutes les spiritualités des prophètes de la paix que l’Écriture n’a de cesse d’identifier aux faux prophètes.

C’est pourtant bien cette spiritualité, que, dans les faits, le christianisme traditionnel prêche à ses fidèles. Pourquoi ? Parce qu’à l'instar de toutes les religions, l’Église a toujours voulu conquérir le Monde et régner sur lui. De là son attachement, son enthousiasme, son ardeur à parler politique, sociologie, éthique, justice, institutions, culture, santé publique, etc. À discuter les lois qui régissent nos civilisations et à prétendre les bonifier. À discourir, en ces temps techniciens : d’Écologie ! La chose est tellement d’actualité que l’Église, toujours opportuniste, voit combien le sujet peut lui servir de porte-voix pour redorer son blason. Ainsi voyons-nous de nos jours un certain catholicisme parler d’« d’écologie divine ». Le ballot affirme que « la Création est un temple de chair et une demeure vivante que Dieu est susceptible de venir habiter ». Bref, la chrétienté s’est toujours éminemment concentrée sur le bonheur de l’homme ici-bas ; elle s’est toujours sentie en mission d’ordonner l’ici-bas « chrétiennement » afin d’apporter bonheur et prospérité à ses citoyens. De là un grand écart qui a toujours mis l’Église en extrême difficulté. D’un côté, elle veut faire tenir debout une philosophie qui enseigne à l’homme les « techniques divines » pour extraire des mamelles du monde ses meilleurs fruits ; et d’un autre côté, elle voit Dieu, précisément faire œuvre tout contraire ! D’un côté, l’Église fortifie le cordon de la raison par lequel les terreux sont la tête du monde et non la queue ; et de l’autre elle voit Dieu sectionner ce cordon et apprendre aux siens à déraisonner, à n’avoir nulle crainte d’offenser le sol maternel et de perdre ses bénédictions temporelles.

Toutefois, du malheureux déséquilibre dans lequel elle se trouve, l’Église elle-même a parfaitement conscience. Comment donc parviendra-t-elle à le masquer ? Comment parviendra-t-elle, d’une part, à continuer d’annoncer la nouvelle naissance, puisqu’elle puise son existence dans ce fait spirituel ; et d’autre part à ne jamais couper le cordon de l’enfant ! Elle craint en effet que l’enfant atteigne la maturité et se passionne pour la résurrection plus que pour l’Église, auquel cas il risquerait de s’en émanciper et de mettre la structure ecclésiale en danger. La réponse de l’Église à ce dilemme, il faut l’admettre, fut magnifique et son raisonnement ingénieux : « Faisons en sorte, dit-elle, d’infantiliser l'individu, mais cette fois sur la mamelle d’une autre mère que mère Nature, laquelle doit de toute façon être théologiquement écartée. Sculptons donc le dogme de mère Église, puis, comme les païens font avec mère Nature, proclamons l’Église sacrée et son corps divin ; ainsi, toute nouvelle naissance nous sera consacrée et nul n’osera jamais se libérer de notre sein ! »

Voici donc, la chrétienté peut désormais prêcher la nouvelle naissance en toute sécurité puisque ses sages-femmes sont hardiment formées à ne jamais rompre le cordon ombilical. Cordon qui, tout autrement, servira même de diadème spirituel. Les uns s’en serviront comme preuve de leur naissance spirituelle ; d’autres pour vanter l’intimité particulière qu’ils ont avec le divin ; quant aux plus âgés, ils y verront une démonstration de leur grande spiritualité et un trophée : leur attachement quasi sacrificiel vis-à-vis de la sainte Mère qu’est l’Église est celui auquel tout chrétien est appelé ! De fait, nous retrouvons-nous avec des chrétiens de vingt, trente ou encore quarante ans d’assiduité à croire, mais qui sont toujours emberlificotés dans leurs cordons ombilicaux. Et bien qu’ils tentent de leurrer leurs proches en faisant de cette infirmité une couronne spirituelle, ces chrétiens-là sont en vérité des autistes spirituels, des sortes de cas sociaux… Ce sont des malades psychiatriques incapables d’assumer l’autonomie que le Christ est venu leur offrir. Car s’il nous était donné de les voir le temps d’une journée dans la transparence de l’Esprit, ils ressembleraient étonnamment à des hommes ou des femmes de vingt, trente ou encore quarante ans, mais qui en sont pourtant à un âge mental de cinq ou dix ans, et pour les moins atteints, à cet âge difficile qu’est la puberté.

Nul n’ignore néanmoins qu’un jour ou l’autre le scalpel passera sur notre peau à tous et que le dernier cordon qui nous relie aux vivants sera alors définitivement rompu. Mère Nature abandonnera en ce jour ses enfants à la mort ; et il en sera de même de chaque mère : la Science, la Patrie, la Philosophie, la Morale, la Mystique, l’Église… ou encore tout simplement la maman qui nous a enfantés et élevés. Cette dernière – pourtant humaine – est revêtue de la même impuissance que les autres, et les cris les plus déchirants de son enfant que la mort engloutit n’y pourront rien. Nulle mère n'a assez de force pour ressusciter les siens. Pourquoi ? Parce que la résurrection est précisément cette noce dont parle l’Écriture, et elle ne met en scène que deux personnes : Dieu et l’Individu, c’est-à-dire l’Être particulier que nous sommes. C’est lui et lui seul qui entre dans la résurrection, de même que la fiancée entre seule dans « la chambre du lit[1] ». Ainsi en témoigne l’Écriture dans la parabole du berger : « Le Christ appelle les siens un à un, chacun par son nom, et il les emmène dehors. » (jn 103).

Celui donc qui a reçu de Dieu cette connivence est heureux, car il chemine vers sa résurrection. Et n’est-ce pas cette intimité particulière avec son Dieu qui le sauve ? Qu’en est-il par ailleurs de ceux qui refusent une telle liberté aux chrétiens ? Qu’en est-il de cette Église pour laquelle les uns et les autres sont liés entre eux plus que chaque-Un l’est avec son Dieu ? Cette Église qui estime que Dieu ne conduit pas les siens « un à un et chacun par son nom », mais qu’il conduit un troupeau par un système d’attelage et de joug qui oblige toutes les bêtes à suivre le même sillon ? Ce corps ecclésiastique qui se croit poétiquement et orgueilleusement mère connaîtra le même sort que toutes les mères. L’Église ne sauvera pas les siens parce qu’elle se persuade à tort depuis des siècles d’être le « ventre de Dieu », parce qu’elle promet d’enfanter la vie spirituelle des hommes. Elle-même d’ailleurs ne sera pas sauvée, c’est-à-dire que son concept n’existera pas dans la résurrection. Dans le monde-à-venir les ecclésiastiques mettront la main sur la bouche et seront stupéfaits, car l’Ekklésia confirmera une fois de plus qu’« avec l’amour maternel, la vie nous a fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais.[2] »


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[1] En référence au Talmud qui utilise l’expression « la chambre des lits » pour évoquer le « lieu très saint » qui se réfère lui-même au Temple de l’AT.
[2] Romain Gary, La Promesse de l’aube.