La Reine Vashti


AUX CHRÉTIENNES

Femme objet ?

Seule la reine Vashti apporte une véritable spiritualité au livre d’Esther que nous propose l’Ancien Testament. Car l’image de Dieu y est dans ce texte écœurante ; celle de la femme et du couple plus généralement totalement scandaleuse ; et quant à la pauvre Esther, si elle n’était une bigote, elle aurait tous les traits de la Reine Jézabel : une femme politique ambitieuse à l’extrême rigidité sous ses stratégies doucereuses et fort talentueuses. Sans la présence de la reine Vashti qui dès le départ se fait répudier par le Roi, nous ne trouverions rien dans la narration qui puisse donner au propos une valeur spirituelle. Mais le plus étonnant dans ce livre, c’est l’aveuglement dont a fait preuve le christianisme pour y voir l’inspiration exactement là où elle n’existe pas. Esther, qui pour l’auteur représente la Torah et sa justice aussi resplendissante qu’impitoyable, devient dans la chrétienté une image de l’Église victorieuse et prospère sur la terre. Le Roi Assuérus reste toutefois pour les uns et les autres l’image de Dieu ; et l’oncle Mardochée y représente le Roi-messie, homme juste jusqu’à l’excès, et non moins homme de guerre à l’efficacité redoutable.

Le schéma du livre est quasiment « enfantin » et nigaud au possible ; et certainement trouve-t-il là toute son efficacité tant l’homme n’aime pas se voir poser des questions d’homme. Le texte est donc incapable de nous élever avec le moindre paradoxe, mais il nous bombarde en revanche de stéréotypes et de vérités toutes claires au moindre détour de phrase : un récit dans la plus pure tradition des fictions que produit Bollywood de nos jours.

Le peuple choisi par Dieu (juifs pour les uns et chrétiens pour les autres) est destiné à recevoir le règne terrestre sur toutes les Nations. Or, voici qu’un ennemi sardonique et rusé en la personne d’Haman (le Diable) parvient à tromper le Roi (Dieu) pour organiser l’extermination du peuple des « saints ». Mais, coup de théâtre : la très sainte vierge et orpheline, Esther, consentira, pour la bonne cause, à entrer dans la couche du Roi – comprenez en fait que seules la Torah ou l’Église ont une véritable intimité avec Dieu. De cette connivence avec le divin dessinée sous les traits étranges d’un Roi forçant une femme à entrer dans son lit – naîtra la délivrance. Esther, devenue Reine par ses charmes, qui réjouissaient un Roi blasé – comprenez par son obéissance et sa docilité suave – sauvera finalement le peuple in extremis. Non sans l’aide toutefois du très pur Mardochée, homme intègre, voire intégriste, jusqu’à s’offrir en martyr suicidaire pour détruire l’ignoble Haman. Soit donc, tout est bien qui finit bien. Le débile et candide Roi, qui à aucun moment ne mouille la chemise – si ce n’est en plaisirs de palais – remet enfin la clef de l’autorité royale à Esther et Mardochée. Le livre d’Esther est plein de relents coraniques somme toute.

Notez en effet que cela n’a pas été sans un bain de sang dans tout le Royaume. Le peuple élu parti en croisade et armé par le Roi (Dieu) n’a fait qu’une bouchée de ses ennemis. Bien plus, comme si cela ne suffisait pas, la Reine Esther en rajoute une couche puisque sa seconde requête auprès du Roi sera de nouveau accordée : on eut donc droit à une prolongation du bain de sang tandis qu’elle demanda une journée supplémentaire de guerre pour exterminer jusqu’aux derniers les méchants. (cf., 913). Esther est parfaite, aussi intransigeante que cruelle ; et tout comme Jézabel qui savait publier des jeûnes (1 rois 219) et organiser des guerres, Esther mania toute la panoplie dont elle était pourvue pour administrer le peuple et l’encadrer selon une vie religieuse aussi conquérante qu’immuable : « l’ordre d’Esther confirma l’institution des Purim, et cela fut écrit dans le livre » (932).

Esther c’est l’anti-Sulamithe – la Sulamithe, cette femme spirituelle comblée de liberté que nous offre le Cantique des Cantiques. La Reine Vashti en est par contre l’ombre et comme les prémices. L’auteur, malgré lui, nous dit enfin quelque chose ! Vashti, à l’instar de la Sulamithe ne supporte pas la place d’objet qu’on lui impose ; elle veut également le pouvoir de choisir sa vie telle qu’elle l’entend. Elle aussi irritera donc l’institution qui la rejettera, ainsi qu’en témoigne dans le Cantique la Sulamithe : « Les fils de ma mère se sont irrités contre moi, ils m’ont faite gardienne des vignes. […] Ma vigne, qui est à moi, je la garde. » (16 & 812). Son peuple avait pareillement obligé la Sulamithe à devenir religieuse – gardienne des vignes ; une femme obéissante et soumise : suivant consciencieusement le protocole. Sa rébellion l’entraînera nécessairement à la répudiation de la part des siens ; puis elle y trouvera, précisément de la part de Dieu, ce pouvoir d’être la gardienne de sa vie.

C’est pourquoi le passage de Vashti à Esther est une régression ; c’est le passage de la foi en train de sourdre à la loi qui s’impose au nom d’une peur de vivre. De la liberté de Vashti, le texte chute donc soudainement dans l’obéissance religieuse d’Esther ; cela produisant plus tard dans le réel toutes sortes de violences et l’instauration d’autorités politico-religieuses. Mais le leitmotiv et déclencheur de cette chute dans Esther, c’est la loi du couple : « Un homme doit être le maître dans sa maison ! » (122) explique le livre d’Esther. En effet, la Reine Vashti, en s’opposant au Roi – ainsi que la Sulamithe avait osé le faire avec la tradition religieuse – était en train de briser une loi religieuse sacrée et intouchable. Avec le retour d’Esther, c’est le retour à la normale. Les femmes sont des objets qui se préparent à rencontrer leur mari comme on rencontre un Dieu. Esther se prépara ni plus ni moins une année durant (212), se parfumant et prenant soin de son corps pour le bon plaisir du Roi. A contrario, la Sulamithe, réveillée en pleine nuit par son amant (Dieu), osera faire le saut de la foi (43-8). Esther et la Sulamithe, ce sont deux mondes totalement opposés ; ce sont là aussi deux modèles de couple aussi éloignés entre eux que le sont l’enfance et l’âge adulte. Esther, c’est le mariage, la Sulamithe, c’est la confiance gratuite, car « le mariage est une religion ; il promet le salut, mais il lui faut la grâce » disait Jacques Chardonne. Or, c’est précisément de la Grâce dont il est question avec la Reine Vashti et la Sulamithe ; c’est-à-dire d’un rapport entre la femme et l’homme où la confiance seule est suffisante.

En mettant à bas la loi et la tradition du couple que celle-ci enseigne, c’est le Christ que l’on entend murmurer derrière le témoignage de ces deux femmes. Le Nouveau Testament en témoigne d’ailleurs largement ; notamment avec la contradiction entre Marthe et Marie qui sont les figures d’Esther et de la Sulamithe ; et encore plus avec Marie de Béthanie que le Christ défendra en s’opposant directement aux apôtres ; ou encore avec Marie de Magdala : la première personne à avoir vu le Christ ressuscité. Ces Sulamithes qui suivaient le Christ ont très probablement dû vivre bien des bouleversements et de terribles luttes, car assurément, avoir l’audace d’affirmer son droit à s’asseoir près de Lui pour recevoir de Lui tout autant qu’un homme de foi peut recevoir ; cela ne se fait pas sans souffrances ! Toutefois, quelle fut la plus grande souffrance que ces femmes connurent selon vous ? Très précisément la même que connaissent les hommes de foi. À savoir, la difficulté – voire l’impossibilité – de trouver dans la chrétienté un homme ou une femme ayant une telle liberté avec le Christ.

L’Église est pleine d’Esther ; des gouvernantes de foyer soumises à la loi sacrée de ces couples bourgeois que les années tiédissent. Durant vingt siècles les chrétiennes ont suivi Esther, jeûnant et se livrant à la couche de leurs maris en se donnant corps et âme pour faire monter ces derniers vers un pouvoir dont elles auraient les privilèges. Mais où sont donc les Sulamithes, où sont donc les Reine Vashti ? Faut-il dire, désabusé, à l’instar de Tchekov : « Une femme, oui, mais comme la lune : qu’elle ne soit pas toujours dans mon ciel ! » La terre porte-t-elle encore de nos jours une Marie de Magdala capable d’entendre du Christ ce que la chrétienté établie avec ses apôtres de pacotille est incapable de concevoir ?


Ivsan Otets