Vous retrouverez sur la page de présentation de l’auteur deux documents sonores dans lesquels on peut entendre Jacques ELLUL s’exprimer sur des sujets divers :
La ferveur que le christianisme a de tout temps manifesté pour le judaïsme fut toujours inquiétante ; mais elle l'est plus particulièrement de nos jours. Car si l'Église considéra durant de longs siècles le peuple juif et sa théologie comme une menace, le fait qu'elle les regarde de nos jours avec les meilleures intentions n'est en vérité qu'une farce ; sa toute fraîche affection pour le judaïsme émane en vérité du même fond que son antique haine à son égard ; sa sympathie n'est que l'avers de son ancestrale antipathie. Le christianisme souffre finalement de cette maladie dont Pierre manifesta les premiers symptômes ; il veut faire du Christ un rabbin et mettre Moïse à ses côtés sur un même pied d'égalité : « Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie » (marc 95).
Voici donc les chrétiens atteints de troubles psychiatriques durant lesquels leur identité se dissocie en de multiples personnalités. Nombre d'entre eux — notamment dans les milieux évangéliques issus du monde anglo-saxon – s'imaginent de plus en plus être autant juifs que chrétiens ! Ils vont jusqu'à vénérer le tétragramme, ou encore hébraïser le nom de « Jésus » en Yeshua (bien que l'équivalent soit en réalité Yéhoshouah). Et bien entendu la plupart se politisent, désirant avec ardeur que le Temple soit reconstruit à Jérusalem, se persuadant que défendre l'État d'Israël est d'ordre spirituel puisque sa restauration serait le signe d'un retour messianique.
C'est dans ce contexte que la théologie des fils de Noé, depuis fort longtemps établie par le Judaïsme, devient une aubaine pour un christianisme prosélyte et nostalgique de ses vieilles conquêtes universalistes ; ce nouveau partenariat promet de revigorer une Église qui ne sait plus quoi inventer pour remplir ses salles. Nous voyons par exemple l'excellente hébraïsante et catholique Marie Vidal reformuler subtilement la doctrine des fils de Noé tout au long de sa lecture du Nouveau Testament : « Le christianisme est une propédeutique de la tôrah », affirme-t-elle en citant un pasteur protestant. C'est-à-dire que l'enseignement du christianisme aurait pour mission de préparer le chrétien à de plus hautes études, lesquelles, bien évidemment, seraient l'étude talmudique et une pratique de la Loi mosaïque. Je rappelle brièvement ce à quoi les rabbins font référence lorsqu'ils parlent des fils de Noé : il s'agirait des nations appelées à se convertir un jour au Judaïsme. Non pas toutefois à se soumettre à sa Tôrah dans son intégralité, mais seulement à lui obéir dans une sorte de Judaïsme « light », lequel serait résumé dans les 7 lois dites « de Noé » : l'interdiction de l'idolâtrie ; de blasphémer ; de tuer ou de se suicider ; de voler ; d'avoir des unions immorales ; l'obligation à certaines règles alimentaires ; et la soumission à un système judiciaire.
Bien entendu, c'est un passage du Nouveau Testament qui vient, comme par enchantement, appuyer cette dépendance que le christianisme aurait vis-à-vis du judaïsme : « Si les branches du judaïsme ont été retranchées, et si toi qui es chrétien, tu as été greffé à leur place pour participer à la racine, sache que ce n’est pas toi qui portes la racine, mais que c’est la racine qui te porte », (rom. 1117-18 pour le texte complet). Quand on observe comment le chrétien entend ce texte il apparaît clairement qu'il ne sait pas lire correctement le français. Car, dit-il : « la racine dont il est question ici, c'est le peuple juif ». Lisez donc le propos consciencieusement et vous verrez que « la racine » n'est absolument pas le peuple juif. La « racine », tel un cep, porte des sarments et s'en voit retrancher d'autres ; tant ceux du judaïsme que ceux du christianisme. La racine dont parle Paul, c'est le Christ voyons ! Certes, le judaïsme, ce sont les premiers sarments, et n'ayant pas reconnu le Christ ils se sont retranchés eux-mêmes finalement. Mais qu'en est-il des chrétiens judaïsants ? Car en se tournant désormais allègrement vers les sarments mis au sol, ne doit-on pas en conclure qu'eux aussi ont été retranchés ?
Mais là où la doctrine des fils des Noé se montre particulièrement légère, pour ne pas dire un mensonge flagrant, c'est de nouveau lorsqu'on l'examine dans l'Ancien Testament sur lequel elle prétend s'appuyer. Mais récapitulons tout d'abord brièvement comment s'articule cette idéologie :
Le peuple juif n'a existé que pour se voir confier la tôrah en tant que promesse divine ; son identité émane donc directement de la Loi, c'est pourquoi il en a la garde exclusive. Or, la tôrah a pour vocation d'être universelle en se dispersant au-delà d'Israël. Il s'ensuit que le peuple final qui vivra sous cette alliance se répartit en deux lignées. La première, liée directement à la tôrah de par sa nature, ce sont les juifs de naissance ; tandis que l'autre qui devra s'y greffer, ce sont les nations et les religions qui se convertiront à Loi dans sa version plus digestible. Ces deux lignées seraient en réalité Israël dans son ensemble, et son rassemblement final se concrétisera par une ère messianique avec son âge d'or. Israël serait donc constitué des juifs de naissance : c'est la première descendance d'Abraham ; et des juifs d'adoption : c'est la seconde descendance de Noé.
Toutefois, il s'avère qu'Abraham est issu de Noé qui le précéda, et non l'inverse ! C'est Noé qui est premier et Abraham second. Soit donc, quiconque veut conserver cette théologie talmudique des deux lignées doit reconnaître que celle des fils de Noé correspond en vérité aux Juifs de naissance et non aux nations, puisque Noé est racine. Mais allons jusqu'au bout de cette lecture biblique. L'Écriture nous montre que d'Abraham fut ensuite issu Lévi, c'est-à-dire le sacerdoce de la Loi à l'époque plus tardive de Moïse, mais la Loi dans toute sa complexité cette fois, et non plus seulement dans la seule version simplifiée des 7 ordonnances de Noé. Il s'ensuit que c'est Noé qui est une propédeutique de Moïse, pour reprendre le terme barbare de Marie Vidal. Noé, c'est la classe préparatoire à la pratique de la Loi rigide et complexe des lévites ! Noé, c'est l'école primaire de la conscience, et le Temple lévitique de David, ce sont les universités de la pure conscience dont le diplôme se révèle être une condamnation : « Tu n’en sortiras pas tant que tu n’auras pas payé jusqu’au dernier centime. » (mat. 526).
Qu'advient-il d'Abraham dès lors ? Dans laquelle de ces deux catégories faut-il le faire entrer ? Dans aucune. Abraham ne se référa pas à la Loi ; la foi seule lui suffit (gal. 36). De plus, c'est précisément à lui qu'il a été dit : « Toutes les nations seront bénies en toi ! » (gen. 123). Abraham, c'est l'échappatoire entre deux rives parfaitement visibles, entre ces deux lignées dont il vient d'être question : celle des morales populaires d'ordre humaniste, et celle des morales religieuses plus lourdes et dites divines. Aucun peuple ni aucune religion ne peuvent donc se revendiquer concrètement d'Abraham, il n'a pas de frontières ; il est l'allégorie d'un père invisible. Un père appelant les uns et les autres à sortir de leurs origines ou de leurs religions afin de partir vers un lieu sans races, ni religions, ni nations, ni frontières. Abraham, annonce cette voix qui répondit à Pierre alors qu'il voulait faire du Christ un maître politico-religieux. Et c'est de nouveau cette voix qui parle aujourd'hui à ce pathétique christianisme judaïsant : « Celui-ci est mon fils bien-aimé : écoutez-le ! » (marc 97). Car le Christ ne parle pas de conversion, invitant les hommes à devenir fils d'une nation, d'une religion ou d'un système moral ; le Christ suggère à l'homme de devenir fils de Dieu ! Que celui qui goûta un jour cette liberté prenne donc garde. Car s'il prétend en trouver une meilleure en retournant sur les bancs des écoles d'où il vient, qu'il sache qu'aucune des plus prestigieuses universités n'est capable de lui donner l'impossible. Il faut pour cela basculer dans la foi, et tel Abraham quitter les rivages solides des races et des religions : « Partir sans savoir où l'on va » (héb. 118).
ivsan otets
Droits d’auteur Tout texte ou extrait, commentaires y compris, publié sous une quelconque forme que ce soit devra comporter les références à l’auteur ainsi qu’au site : Ivsan Otets · www.akklesia.eu
1 — le lundi 26 mars 2012, 12:28 par D.
Les Juifs eux-mêmes sont allés jusqu’à dire “Tu es cependant notre père, car Abraham ne nous connaît pas, et Israël ignore qui nous sommes; c’est toi, Éternel, qui es notre père, qui, dès l’éternité, t’appelles notre sauveur.” (Esaïe 63)
2 — le lundi 26 mars 2012, 14:39 par ivsan
Oui, excellent passage.
Car l’auteur de ce texte est mis en question lorsqu’il interroge dieu ainsi l’instant d’avant : « Où sont ton zèle et ta puissance ? Le frémissement de tes entrailles et tes compassions ne se font plus sentir envers moi. » Or c’est par dieu qu’il est mis en question finalement ; et cela portera du fruit. En effet le voilà désormais à mettre lui-même en question les généalogies, l’idée qu’il puisse exister une race ou un peuple divin qui soit de nature visible, territoriale, chronologique et quasiment génétique. Il n’est plus question de telle ou telle lignée. La véritable lignée est spirituelle, c’est pourquoi il se tourne vers le Père, sous-entendant que seul compte d’être fils de dieu et non fils de tel ou tel patriarche avec sa patrie, ses traditions et ses credo. Propos qui a cet époque était « hérétique », car il met en question la pensée d’un peuple divin organisé autour d’un Temple, de ses Lois, et délimité par les frontières d’une terre sacrée.
·
Que dit-il en somme sinon qu’il n’y a ni Juif, ni Grec ? Ce que Paul, il y a 20 siècles avait déjà décrypté, allant même jusqu’à dire qu’il n’y a ni homme ni femme. C’est pourquoi en parlant des généalogies il dira : « ces choses sont allégoriques » (gal. 4.24). S’il est une postérité spirituelle émanant de dieu, elle ne doit donc pas se transmettre par le sang et l’intelligence, ou par son système théologique ou idéologique ; cela seul convient aux princes de la terre, lesquels se transmettent précisément de cette manière les limites de leur pouvoir – après la mort des uns et des autres. La postérité spirituelle se transmet par l’Esprit d’Un-seul. Or, celui-là est Un-seul car seul à avoir dépassé la mort, l’intelligence et tous les systèmes gravés dans le roc. Or, si cette postérité émane de Celui qui a vaincu la mort, ceux qui naissent de Lui héritent du même illimité ; ils ne peuvent dès lors se satisfaire d’être un peuple enclos dans un territoire, lequel serait limité par des frontières génétiques ou doctrinales ; l’une et l’autre étant pareillement charnelles. Car qu’est-ce qui pourra limiter ceux que la mort n’a pas réussi à limité ? Aussi cette postérité n’est-elle pas visible ici-bas, mais elle attend, et elle tend vers un monde-à-venir qui puisse convenir à l’infini des possibles qui l’appelle.
D’un point de vue individuel, peut-être que Jacques Chardonne effleure cela lorsqu’il dit : « Chacun est seul de sa race ». En effet, s’il est une race où chaque-un émane d’un dieu sans limite, nous croyons que chaque-un reçoit de lui, gratuitement, la gloire de son illimité. Chaque-un est fils de ce Père qui n’a ni commencement ni fin ; chaque-un reçoit en lui-même l’infini du Père. Aussi serait-il opportun de dire que « chacun est l’unique de sa race », bien que tous, étant issu du même Père, sont unis et ne sont jamais seuls — paradoxe qu’il ne faut pas chercher à comprendre, justement ! L’auteur de l’Apocalypse formule cela en disant que dieu « donnera à chacun un nom nouveau que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit. » (voir 2.17)
D’un point de vue ecclésiastique, la tentation généalogique a pris une autre forme. Car cette diable d’église aussi à la manie de vouloir faire entrer et enclore la foi dans l’espace et le temps d’une réalité visible ; cela s’appelle les dénominations. Et son frère ennemi s’appelle l’Universalisme. Celui-ci n’est en somme que l’hyperbole de la dénomination, c’est-à-dire le principe des dénominations, mais poussé à son extrême — jusqu’au bout des limites terrestres. Les dénominations sont donc un totalitarisme masqué que l’Universalisme tend à incarner. C’est une chose banale, hélas, que de tomber dans la profondeur de l’ennemi qu’on prétend combattre. — Dieu ne combat pas, il se sépare, c’est pourquoi je parle d’échappatoire dans ce billet.
Merci pour votre partage. Et du fait que vous visiez souvent juste, j’en viendrai presque à vous surnommer « D. des bois »…
3 — le vendredi 30 mars 2012, 21:11 par Matuskin
Les mouvements spirituels qui ont eu cours dans la tradition juive tranchent parfois radicalement avec cette tendance. Je pense notamment à Philon d’Alexandrie (les thérapeutes et la contemplation), la littérature des Palais (Hekhalot), et tout ce qui touche de près ou de loin à la Kabbale et se retrouve dans le Hassidisme. Certains conscidèrent qu’il existe un niveau d’étude supérieur de la Torah au niveau de l’esprit. Le rabbin Emmanuel Levyne a d’ailleurs sévèrement critiqué le rabbinisme, soulignant que ce qui constitue en premier lieu cette judaïsation du christianisme, est amenée à disparaître lorsque le fidèle est élevé dans le premier monde supérieur, au monde matériel. Il cite divers passages du Talmud qui vont dans ce sens :
“Les préceptes religieux n’ont été donnés que pour épurer les hommes” (Midrach Rabba sur Genèse) / “Le monde a été créé pour la durée de six mille ans. Les deux premiers mille ans forment l’état de tohou, les seconds deux mille ans constituent l’époque de la Loi, et les deux derniers mille ans formeront l’ère messianique.” (Talmud Sanhédrin, 97 a) / “Dans les temps messianiques, les commandements seront supprimés.” (Talmud Nida, 61 a)
Si on en tient compte, je trouve que Paul serait particulièrement dans les clous. Le christianisme originel, la définition même de l’ère messianique vue de l’intérieur. Telle une mutation effectuée depuis l’époque de la Loi, mécaniste, matérialiste, analogues ou symboliques de racines spirituelles ineffables, issues des mondes spirituels.
“Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité” (Jean 4.23) / “Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables” (Romains 8.26)
Pour faire le lien entre le spirituel et le matériel, il existe pour Jacques la loi royale qui se résume en un seul commandement qui constitue un tout, énoncé à plusieurs reprises (Jacques 2:8). La sanctification et la bénédiction sont également des pratiques initialement prescrites par la Torah. Je ne dirais donc pas que tout est abandonné, mais qu’il y’a une autre façon d’observer la loi, qui est interchangeable avec ce qui est enseigné par les apôtres : 1 Jean 3:4-6.
Il n’y a pas à judaïser mais peut-être un besoin de se défaire des images d’Épinal et des concepts qui trahissent l’arrière plan du NT. Entre le fondamentalisme et la méthode critique, la pensée hébraïque détient tout de même quelques clés utiles à une ouverture de sens, plus profonde et à l’affranchissement de l’homme moderne qui dénature tout sur son passage. Elle apporte également de l’importance à la conscience de l’autre, contrairement aux pensées extrêmes orientales.
4 — le samedi 31 mars 2012, 02:14 par ivsan
Je n’ai pas écrit ce billet sans ignorer ce à quoi vous faites référence. Mais avant de vous répondre il serait bon de synthétiser ce que vous évoquez en le rappelant brièvement :
« Les mouvements spirituels qui ont eu cours dans la tradition juive tranchent parfois » avec le regard que porte ce billet sur le judaïsme, dites-vous. C’est pourquoi vous en concluez que « le christianisme originel serait une définition de ces « autres courants du judaïsme » que vous tentez d’expliquer. Selon vous, ce premier christianisme était précisément tendu à incarner cette autre spiritualité issue du judaïsme ; c’est-à-dire à réaliser un « âge d’or », une « ère messianique » que prophétise cet autre regard sur la Loi. Une ère terrestre, dites-vous, durant laquelle, « les commandements seront supprimés » et où « les vrais adorateurs adoreront dieu en esprit et en vérité ». « En somme, cette « ère messianique » où conduit la tôrah serait le fait de la pratiquer selon « un niveau d’étude supérieur » ; un niveau d’étude selon l’esprit ». Une pratique et une étude de la tôrah dépassant la seule vue courante de sa teneur mécaniste et matérialiste. Soit donc, ce serait une mutation de la tôrah ; laquelle mutation entraînerait, par conséquent, une mutation de notre réalité, faisant passer notre monde trop matérialiste vers un monde meilleur régit par « la loi royale » de l’amour et de l’esprit.
Je serai tenté de vous encourager en vous répondant : vous avez entièrement raison ! Car globalement, vous n’êtes pas loin de ce dont parle le christ à propos du royaume des cieux — « des cieux » donc ! Car il n’a pas dit : « le royaume des cieux sur terre ». Il a volontairement refusé la royauté pour insister là-dessus : sur l’à-venir, après le terrestre.
Car vous oubliez simplement une chose dans cette reformulation classique du mythe du progrès que vous faites. Pour que soient atteints sur terre ce « niveau supérieur » de réalité, cet âge d’or du monde : pour qu’il soit atteint en vérité — il faut que la tôrah reste sur le carreau ! D’ailleurs, il en est de même pour tous les mythes du progrès ; ceux qui en appellent au Siècle des Lumières et à la raison par exemple. À partir du moment où vous revendiquez un fondement logique et mécaniste — le bien et le mal — pour atteindre la liberté de l’esprit, soit vous devez briser ce fondement, soit vous devez briser la liberté : le compromis est impossible ! On ne bâtit pas de l’infini sur du fini voyons.
La liberté n’est pas un choix entre le bien et le mal, et dieu n’est pas le bien ; il est au-delà du bien ; il est au-delà de la tôrah, elle pour qui le bien victorieux d’un mal qui est son contraire serait le but ultime à atteindre. La liberté de l’esprit, et l’amour qui en émane, c’est affirmer que : « Ceci est bien parce que je le veux » ; non pas parce que ce bien existe au préalable, et selon une loi fondamentale préétablie et ordonnant donc ma liberté. L’esprit se doit dès lors de fracturer ce fondement logique, précisément parce qu’il se dit premier. C’est pourquoi la bible commence par un « beth », deuxième lettre en hébreu, et non par un « aleph », première lettre. Car le vrai commencement est caché, telle la première lettre du « aleph » dans le texte. Le commencement que nous connaissons, le visible, le « au commencement » biblique avec son « beth » du mot hébreu « bereshit », celui-là n’est qu’intermédiaire : c’est la connaissance du bien et du mal, c’est la tôrah. Ce commencement est certes indispensable, car il est tel un tuteur pour éveiller notre conscience. Conscience de quoi ? Précisément que notre liberté est sur un autre arbre, sur l’arbre de vie. Et l’arbre de la tôrah ne peut progresser en arbre de vie ! Pour atteindre la Vie, il faut abandonner l’arbre de la connaissance pour un autre arbre, l’arbre de Vie, lequel est supérieur et séparé de l’arbre de la connaissance : il n’en est pas son évolution ! Une idée ou un savoir ne peuvent évoluer en être vivant, seulement en robots. C’est bien plutôt l’être vivant qui a la volonté, aussi peut-il manier les concepts, non pour les connaître, mais pour les soumettre à sa volonté infini. C’est pourquoi dieu, qui est l’Être libre, se moque de savoir en général, puisque, s’il le veut, 2+2 feront 5 ; s’il le veut, il marchera sur l’eau sans même connaître les lois de la pesanteur ; ou encore, il transformera les molécules d’eau en vin sans rien savoir de la chimie… parce qu’Il le veut : À sa parole.
Ce n’est donc pas d’un progrès dont il est question dans le NT ; ce n’est pas d’une mutation ; ce n’est pas non plus d’une purification de la chair et de l’homme terrestre dont parle le Christ ; il parle d’une mise à mort et d’une résurrection ! Et s’il est vrai que certains courants primaires du NT avaient cette vue dont vous témoignez, notamment Jacques en effet, les propos du Christ sont tout autre et sans équivoques : le royaume des cieux seul. Il n’y aura pas d’âge d’or ici-bas ; c’est une chimère. L’homme doit mourir et ressusciter : « ce qui est quelque chose, c’est d’être une nouvelle créature. » (gal. 615) — Or, les plus grands progrès, les meilleurs génies, les plus excellentes réparations de l’être, les plus parfaites purifications de la chair, ainsi que les plus profondes révélations et les études les plus supérieures n’y feront rien : rien ne peut faire de l’homme une nouvelle créature s’il ne meurt pas ! Qu’est-ce donc que la révélation du Christ alors ? C’est précisément d’accepter cela ; d’accepter que soient brisées les tables de la tôrah, d’accepter la croix et le tombeau vide.
Et c’est en cela que, ainsi que vous le dites : « la pensée hébraïque détient quelques clés utiles à une ouverture de sens ». Que sont ces clés finalement ? C’est de nous avoir révélé que le meilleur de l’homme est encore impuissant à réaliser le projet divin. C’est de nous avoir révélé que seule la perspective du messie pourra accomplir un tel projet. C’est de nous avoir révélé que l’homme peut devenir un animal intelligent et supérieur, mais que jamais, de son vivant, il ne pourra être délivré de l’animal ! Il faut pour cela une révélation supérieure ; la révélation messianique, celle-là même que les prophètes juifs ne comprenaient que de manière floue. Et voici ce que dit cette révélation ; elle le dit donc aux juifs premièrement, puis aux nations ensuite : « Maintenant que tu as appris à dominer la Nature, que tu as enrichi ton intelligence et ton esprit, et qu’ainsi tu as acquis de dieu une nouvelle vue, une perspective divine de l’homme et du monde ; laisse donc tes premiers enseignements. Abandonne-les à ceux qui en ont besoin, aux inconscients et aux réalistes ; abandonne-leur et abandonne-les pour toi-même. Ces premiers maîtres ont atteints leur but, ils ne te donneront rien de plus. Laisse cette richesse aux pauvres en spiritualité — et toi, suis-moi ! Et lorsque tu entreras par mes portes, lors de la résurrection, tu rediras cette parole du psaume : « Nous étions comme ceux qui font un rêve » (ps 126). Car le projet que j’ai pour l’homme est si inaccessible que tous les progrès et toutes les mutations de la conscience humaines sont comparativement des châteaux de sable qu’un enfant bâtit sur la plage. »
De fait, votre discours et cette spiritualité de la tôra ne sont en vérité qu’une acrobatie, une pirouette pour dire la même chose que ce que dit la tôrah traditionnelle. Cela est dit de manière plus enjolivée et d’apparence plus spirituelle. Pourquoi ? Parce que certains esprits éclairés ont en effet vu combien la simple logique de la Loi conduit à une impasse - MAIS, ne voulant pas abandonner la tôrah, ils ont conçu une manière subtile de la conserver en faisant croire qu’elle vivait au rythme d’un progrès, comme tout ce qui est humain et logique. La tôrah est « humaine, trop humaine ». Aussi ce discours en est-il plus riche pour conduire à une judaïsation du christianisme, point sur lequel vous insistez d’ailleurs, disant : « il y a une autre façon d’observer la loi, qui est interchangeable avec ce qui est enseigné par les apôtres : 1Jean 34-6 ».
Or, en référence à ce passage que vous citez : « quiconque pèche transgresse la loi, et le péché est la transgression de la loi » ; sachez que je ne lis pas la bible comme nombre de chrétiens ; tous semblant être tombés dans le fondamentalisme, lisant la bible comme un musulman lit son coran. C’est pourquoi ce passage du NT est faux, ou au moins imprécis ! Je préfère à cela citer Kierkegaard : « Le contraire du péché n’est pas la vertu, mais la foi » (Traité du désespoir). Ou encore Paul qui dit la même chose : « Tout ce qui ne procède pas de la foi est péché » (rom. 1423). Il s’ensuit que Paul, bien qu’il soit, comme tout homme, incapable de perfectionner le Christ, a certainement mieux anticipé que les autres auteurs du NT la perspective messianique du royaume des cieux seul ; et pour cela, probablement a-t-il mieux saisi que moi et vous la tôrah et ses subtilités mystiques. Il a compris qu’elle a atteint son but lorsqu’elle abdique, mais qu’elle s’enfonce d’autant plus dans l’endurcissement lorsqu’elle tombe dans le sortilège de vouloir conduire l’homme dans l’intimité même de dieu. La tôrah ne conduit l’homme qu’à l’ombre de dieu, et on ne peut élever un temple au progrès où Moïse, Élie et le Christ seraient les marches de cet escalier évolutif. Le temple de dieu, c’est l’homme dont la foi seule suffit pour vivre, celui qui a dépassé les marches de la connaissance, qui s’en est séparé pour atteindre le trône ! C’est pourquoi le NT transforme ainsi le « shema Israël ! » : « Écoutez-le, lui, le Christ ! » (mat. 175)
5 — le samedi 7 avril 2012, 18:19 par Matuskin
Merci d’avoir pris la peine de me répondre assez longuement, je n’avais pas trouvé jusqu’à maintenant de commentaire aussi pertinent à ce sujet !
Nom ou pseudo :
Adresse email :
Site web (facultatif) :
Commentaire :
Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.
9 + 9 =
N’oubliez pas de répondre à l’anti-spam avant l’envoi pour éviter un filtrage automatique de votre commentaire
Dernière Causerie O
q Le faux-prophétisme · Le prophétisme 2/2 24 septembre 2020 › 44 min + 2h17
Billets Audio O
q La femme et l'homme : voir Genèse 2 & 3 30 Oct. 2013 · 7 parties › 1 h 07 LA VERSION ÉCRITE AVEC LE PDF EST ICI
q L'arbre du bien et du mal : Genèse 3 16 Oct. 2013 · 06 mn 48
Soutien à Akklésia Si vous êtes touché par nos recherches et partages, vous avez la possibilité de nous soutenir via le bouton mécénat-paypal symbolisé par trois cubes : Par avance, un grand merci.
S’abonner aux dernières mises en ligne