Les Fils de Noé
À L’ATTENTION DU CHRISTIANISME JUDAÏSANT shofar

La ferveur que le christianisme a de tout temps manifesté pour le judaïsme fut toujours inquiétante ; mais elle l'est plus particulièrement de nos jours. Car si l'Église considéra durant de longs siècles le peuple juif et sa théologie comme une menace, le fait qu'elle les regarde de nos jours avec les meilleures intentions n'est en vérité qu'une farce ; sa toute fraîche affection pour le judaïsme émane en vérité du même fond que son antique haine à son égard ; sa sympathie n'est que l'avers de son ancestrale antipathie. Le christianisme souffre finalement de cette maladie dont Pierre manifesta les premiers symptômes ; il veut faire du Christ un rabbin et mettre Moïse à ses côtés sur un même pied d'égalité : « Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie » (marc 95).

Voici donc les chrétiens atteints de troubles psychiatriques durant lesquels leur identité se dissocie en de multiples personnalités. Nombre d'entre eux — notamment dans les milieux évangéliques issus du monde anglo-saxon – s'imaginent de plus en plus être autant juifs que chrétiens ! Ils vont jusqu'à vénérer le tétragramme, ou encore hébraïser le nom de « Jésus » en Yeshua (bien que l'équivalent soit en réalité Yéhoshouah). Et bien entendu la plupart se politisent, désirant avec ardeur que le Temple soit reconstruit à Jérusalem, se persuadant que défendre l'État d'Israël est d'ordre spirituel puisque sa restauration serait le signe d'un retour messianique.

C'est dans ce contexte que la théologie des fils de Noé, depuis fort longtemps établie par le Judaïsme, devient une aubaine pour un christianisme prosélyte et nostalgique de ses vieilles conquêtes universalistes ; ce nouveau partenariat promet de revigorer une Église qui ne sait plus quoi inventer pour remplir ses salles. Nous voyons par exemple l'excellente hébraïsante et catholique Marie Vidal reformuler subtilement la doctrine des fils de Noé tout au long de sa lecture du Nouveau Testament : « Le christianisme est une propédeutique de la tôrah », affirme-t-elle en citant un pasteur protestant. C'est-à-dire que l'enseignement du christianisme aurait pour mission de préparer le chrétien à de plus hautes études, lesquelles, bien évidemment, seraient l'étude talmudique et une pratique de la Loi mosaïque. Je rappelle brièvement ce à quoi les rabbins font référence lorsqu'ils parlent des fils de Noé : il s'agirait des nations appelées à se convertir un jour au Judaïsme. Non pas toutefois à se soumettre à sa Tôrah dans son intégralité, mais seulement à lui obéir dans une sorte de Judaïsme « light », lequel serait résumé dans les 7 lois dites « de Noé » : l'interdiction de l'idolâtrie ; de blasphémer ; de tuer ou de se suicider ; de voler ; d'avoir des unions immorales ; l'obligation à certaines règles alimentaires ; et la soumission à un système judiciaire.

Bien entendu, c'est un passage du Nouveau Testament qui vient, comme par enchantement, appuyer cette dépendance que le christianisme aurait vis-à-vis du judaïsme : « Si les branches du judaïsme ont été retranchées, et si toi qui es chrétien, tu as été greffé à leur place pour participer à la racine, sache que ce n’est pas toi qui portes la racine, mais que c’est la racine qui te porte », (rom. 1117-18 pour le texte complet). Quand on observe comment le chrétien entend ce texte il apparaît clairement qu'il ne sait pas lire correctement le français. Car, dit-il : « la racine dont il est question ici, c'est le peuple juif  ». Lisez donc le propos consciencieusement et vous verrez que « la racine » n'est absolument pas le peuple juif. La « racine », tel un cep, porte des sarments et s'en voit retrancher d'autres ; tant ceux du judaïsme que ceux du christianisme. La racine dont parle Paul, c'est le Christ voyons ! Certes, le judaïsme, ce sont les premiers sarments, et n'ayant pas reconnu le Christ ils se sont retranchés eux-mêmes finalement. Mais qu'en est-il des chrétiens judaïsants ? Car en se tournant désormais allègrement vers les sarments mis au sol, ne doit-on pas en conclure qu'eux aussi ont été retranchés ?

Mais là où la doctrine des fils des Noé se montre particulièrement légère, pour ne pas dire un mensonge flagrant, c'est de nouveau lorsqu'on l'examine dans l'Ancien Testament sur lequel elle prétend s'appuyer. Mais récapitulons tout d'abord brièvement comment s'articule cette idéologie :

Le peuple juif n'a existé que pour se voir confier la tôrah en tant que promesse divine ; son identité émane donc directement de la Loi, c'est pourquoi il en a la garde exclusive. Or, la tôrah a pour vocation d'être universelle en se dispersant au-delà d'Israël. Il s'ensuit que le peuple final qui vivra sous cette alliance se répartit en deux lignées. La première, liée directement à la tôrah de par sa nature, ce sont les juifs de naissance ; tandis que l'autre qui devra s'y greffer, ce sont les nations et les religions qui se convertiront à Loi dans sa version plus digestible. Ces deux lignées seraient en réalité Israël dans son ensemble, et son rassemblement final se concrétisera par une ère messianique avec son âge d'or. Israël serait donc constitué des juifs de naissance : c'est la première descendance d'Abraham ; et des juifs d'adoption : c'est la seconde descendance de Noé.

Toutefois, il s'avère qu'Abraham est issu de Noé qui le précéda, et non l'inverse ! C'est Noé qui est premier et Abraham second. Soit donc, quiconque veut conserver cette théologie talmudique des deux lignées doit reconnaître que celle des fils de Noé correspond en vérité aux Juifs de naissance et non aux nations, puisque Noé est racine. Mais allons jusqu'au bout de cette lecture biblique. L'Écriture nous montre que d'Abraham fut ensuite issu Lévi, c'est-à-dire le sacerdoce de la Loi à l'époque plus tardive de Moïse, mais la Loi dans toute sa complexité cette fois, et non plus seulement dans la seule version simplifiée des 7 ordonnances de Noé. Il s'ensuit que c'est Noé qui est une propédeutique de Moïse, pour reprendre le terme barbare de Marie Vidal. Noé, c'est la classe préparatoire à la pratique de la Loi rigide et complexe des lévites ! Noé, c'est l'école primaire de la conscience, et le Temple lévitique de David, ce sont les universités de la pure conscience dont le diplôme se révèle être une condamnation : « Tu n’en sortiras pas tant que tu n’auras pas payé jusqu’au dernier centime. » (mat. 526).

Qu'advient-il d'Abraham dès lors ? Dans laquelle de ces deux catégories faut-il le faire entrer ? Dans aucune. Abraham ne se référa pas à la Loi ; la foi seule lui suffit (gal. 36). De plus, c'est précisément à lui qu'il a été dit : « Toutes les nations seront bénies en toi ! » (gen. 123). Abraham, c'est l'échappatoire entre deux rives parfaitement visibles, entre ces deux lignées dont il vient d'être question : celle des morales populaires d'ordre humaniste, et celle des morales religieuses plus lourdes et dites divines. Aucun peuple ni aucune religion ne peuvent donc se revendiquer concrètement d'Abraham, il n'a pas de frontières ; il est l'allégorie d'un père invisible. Un père appelant les uns et les autres à sortir de leurs origines ou de leurs religions afin de partir vers un lieu sans races, ni religions, ni nations, ni frontières. Abraham, annonce cette voix qui répondit à Pierre alors qu'il voulait faire du Christ un maître politico-religieux. Et c'est de nouveau cette voix qui parle aujourd'hui à ce pathétique christianisme judaïsant : « Celui-ci est mon fils bien-aimé : écoutez-le ! » (marc 97). Car le Christ ne parle pas de conversion, invitant les hommes à devenir fils d'une nation, d'une religion ou d'un système moral ; le Christ suggère à l'homme de devenir fils de Dieu ! Que celui qui goûta un jour cette liberté prenne donc garde. Car s'il prétend en trouver une meilleure en retournant sur les bancs des écoles d'où il vient, qu'il sache qu'aucune des plus prestigieuses universités n'est capable de lui donner l'impossible. Il faut pour cela basculer dans la foi, et tel Abraham quitter les rivages solides des races et des religions : « Partir sans savoir où l'on va » (héb. 118).


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