Petits prophètes


À L’ATTENTION DES JOURNALISTES CHRÉTIENS

Les petits prophètes « journalistes » du christianisme établi s’égayent avec frénésie aux lumières de l'actualité ; ils vibrionnent autour telles des nuées d’insectes estivales que des lampadaires publics hypnotisent. Ce sont des prophètes de pacotille que l'absence d'inspiration a transformés en petits journaleux, éditorialistes et autres reporters pour la vérité : des sortes de Tintin et Milou de la morale chrétienne ! Ils reniflent âprement le puzzle des nouvelles quotidiennes, cherchant à y adapter avec ruse quelque petite pièce de « prophétie » biblique afin de faire accroire à tous qu'ils tiennent là une révélation historique.

Toute cette énergie est celle d’un noyé s’accrochant à sa bouée. L’ekklésiastique est tellement effrayé à l’idée d’être largué de la grande arche du modernisme qu’il fait tout pour prouver combien sa révélation est confirmée par l’Histoire. Il s’est converti en cet « intellectuel, qui à l’époque des philosophes des Lumières est devenu journaliste, témoin engagé dans l’Histoire, dans l’interprétation de l’événement, dans la compréhension des méandres conceptuels, politiques et moraux de l’Histoire au jour le jour [1] ». Si ce travail le séduit, c’est qu’il est certain de détenir une botte secrète lui permettant de tirer les ficelles de l’événement jusqu’à ses racines ; il croit en effet que la philosophie de l’Histoire est celle de Dieu. Il lui suffira donc d’interroger la boule de cristal de ses textes pour prédire ce que le journaliste lambda est incapable de dire. Aussi est-il Fils de l’Histoire ; il est mondain. De même est-il le petit frère de Hegel, l’inspirateur de cette philosophie. Et comme ce dernier se plaisait à l’enseigner, le chrétien moderne prétend pareillement qu’il faut faire de « la lecture du journal du matin une sorte de prière matinale réaliste » ; il s’agira simplement de l’éclairer d’un morceau de Psaume, d’Ésaïe ou d’un billet « chrétien » lu sur la toile pour que soudain Dieu parle.

L’enjeu de cet engouement, comme le dit Gérard Leclerc, c’est de devenir une « figure d’autorité », c’est-à-dire d’obtenir le titre de Petit Prophète. Ainsi trouve-t-on sur le net un essaim de blogs « chrétiens » se faisant doucement concurrence, chacun désirant secrètement qu’on puisse se référer à sa signature et à sa voix pour expliquer la réalité. Il s’agit de devenir celui qui posera la censure ou l’approbation sur les phénomènes actuels, qui saura détecter où est l’œuvre du diable et où est le sceau de Dieu ! Quand le christianisme traduit l’Histoire comme une guerre entre le Bon Dieu et le méchant diable, il n’est plus le christianisme.

L’Histoire, dira Chestov dans Les Révélations de la mort, « c’est démontrer mathématiquement qu’il y a une certaine idée rationnelle à la base de tout le développement historique » ; mais ne faut-il pas plutôt reconnaître à l’instar de ce dernier que « si l’Histoire ne connaît qu’une direction qui va du passé vers l’avenir en passant par le présent ; la “révélation” suppose elle une seconde direction ? » « On ne peut démontrer Dieu », ajoute-t-il, « on ne peut le chercher dans l’Histoire. Dieu est le “caprice” incarné qui repousse toute les garanties. Il est en dehors de l’Histoire comme tout ce que les hommes considèrent comme leur : Ce qui importe le plus. »

On ne peut être fils de l’Histoire et fils de l’Homme en même temps ; c’est ou l’un, ou l’autre. Et quiconque est Fils de l’Histoire est surtout fils de l’Animal, lequel en devenant civilisé n’est qu’une version de son évolution historique destinée à la mort. On ne peut-être moderne et à-venir en même temps ; c’est pourquoi le moderne, pour qui l’Histoire est si lisible et dans laquelle il est si bien adapté, est en vérité un ringard au regard de l’avenir, c’est-à-dire aux yeux des fils de l’homme. Le Fils de l’homme n’est pas moderne ! Non qu’il soit en retard sur l’Histoire, ni même en avance, mais précisément parce qu’il lui échappe, parce qu’il effacera et ressuscitera d’elle ce qu’il veut. Aussi Jacques Ellul [2] a-t-il raison  :

« Plus le christianisme sera moderne, plus il perdra sa place, et plus les derniers chrétiens seront isolés. »


Ivsan Otets

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[1] Gérard Leclerc, Histoire de l’autorité : conclusion, La signature des intellectuels.
[2] Les nouveaux possédés, 1973.