De l’Identité


AU CHRISTIANISME PAÏEN

La recherche de son identité est probablement la seule activité valable ici-bas. Et ceux qui ignorent ce besoin trouvent probablement assez d’identité par l’espèce — l’humanité ; en somme, ils aiment discuter avec la Nature et se délecter de ses ruses. À moins qu’ils aient perdu ce besoin d’identité en l’enfouissant dans l’ego, simulant tels de talentueux acteurs, hypocritement ; et ils ne désirent plus leur propre identité, l’inédite : le « Je suis ». Ainsi, déambulent-ils nus, sans être, quand bien même leur capital d’avoir serait important.

De fait, ils s’activent et s’activent encore. Ils s’activent d’abord pour évacuer la culpabilité et le mal-être, et ensuite pour s’habiller, ayant honte de leur nudité. Ils s’activent sous les vêtements du bonheur et de la pure unité. Les nombreux supermarchés suintent de ces riches et brillants habits : citoyenneté, religiosité, science, politique, sport, sentimentalisme, jouissance, reconnaissance, art, succès etc, etc.

Oïe, oïe, l’homme d’action doit être un esprit médiocre disait fort justement Dostoïevski. Car les abonnés au Bonheur du Moi sont effrayés comme le sont tous les médiocres, effrayés spirituellement par cette éventualité : celle d’un Soudain où leur identité frapperait à la porte et les appellerait par leur Nom. Et on le sait, la plupart de ces médiocres, cachés sous la foule, reçoivent ce Dieu qui invite avec clous et crachats — les dissimulant cependant sous un sourire typique — et l’accusant de crime contre l’humanité, de crime contre leur juteux bonheur, celui de leur bon vieux paganisme, confirmant aujourd’hui leur statut de « christianisme païen ».

Quant à moi, j’ai essayé de m’y résoudre, avec ardeur et courage, comme l’enseignent les « winners ». Moi aussi j’ai voulu acquérir le bonheur de « ne pas être », celui de « faire semblant d’être », goûtant à tous les opiums, essayant bien des masques, me baignant dans les théories les plus en vogue. Malheur (oïe, oïe) ! ai-je entendu. Aussi je suis sorti, j'ai fui, j'ai abandonné un tel Malheur ! Et j’ai accepté d'être en continuelle recherche. En effet, l’Invité, à ma table, n’en finit pas de me faire être, plus qu’un créateur qui fabrique un objet, il porte en lui l’Infini et le communique, il est bien l’Être éternel. De fait, je n’ai plus de lieu où reposer ma tête.

Allez savoir, c’est peut-être cela Être : rechercher, questionner, et bien sûr considérer les « il faut s’arrêter… mettre de l’eau dans son vin » comme une autre invitation, machiavélique celle-là parce qu’elle est une tentation si naturelle. C’est pourquoi Être est une aventure, et comparativement à celle-ci l’exploration lunaire est une rigolade, une chimère, car sur la lune il est encore possible d’y poser son pied, comme prétendent ceux qui nous certifient l’avoir fait… mais Celui qui invite, Lui, il te fait marcher sur l’eau. Car le seul lieu qui, pour l’Être, est digne du repos où il désire entrer, c’est un lieu qui n'est pas de ce monde. Il faut donc marcher « sans savoir où l’on va », selon la foi, marcher sur l’eau, vers un royaume qui n’est pas de ce monde, absolument pas de ce monde.

Rechercher, n’est-ce pas le première parole donnée par l'Écriture, la première parole du Premier à Être humain, le Fils de l’homme — Lui qui tient ce possible du fait d'être Dieu. Car il répond ainsi à ceux qui l’interpellent avec tant de familiarité, avec si peu de sérieux, à ceux qui exigent de droit pour le suivre comme si ce n'était pas Lui qui appelle : « Que cherchez-vous ? » (Évangile selon Jean, au premier chapitre).

Mais trouvera-t-il la foi sur la terre ? et à combien l’homme de Nazareth ne dira-t-il pas finalement, comme dans un grincement de dents : « Je ne t’ai pas connu, quand bien même tu m’aurais décroché la lune, quand bien même, en beauté, tu aurais tissé le plus bel habit de moralité et de délicats sentiments — ne vois-tu pas que TU N’ES PAS, que ce que tu avais n’existe plus, ne vois-tu pas que tu es nu ! »


Ivsan Otets