l’Étoile Polaire


L’INFINI REND FOU
étoile

D’après les calculs rigoureux de la science, la vitesse de la lumière est extravagante. En une seule année, elle parcourt 9 millions de millions de kilomètres : 9 avec 12 zéros. Un homme qui marcherait durant une année, à une allure normale, sans s'arrêter, parviendrait à faire à peine plus que le tour de la terre : 50 000 km environ. La lumière, elle, fait un tour de la terre en quasiment un dixième de seconde ! Pourtant, une étoile, que nous appelons l'étoile polaire, est tellement éloignée de la terre, que même la lumière, avec sa prodigieuse vitesse, a besoin de 460 années pour parcourir la distance qui va de cette étoile jusqu'à notre terre. Ainsi, la lumière de l'étoile polaire, qui parvient jusqu'à nos yeux, est partie de là-bas en l'an 1548 ; elle commença son hallucinant voyage au début du règne du roi de France Henri II.

L'étoile polaire est, selon les scientifiques, l'étoile qui se trouve dans la prolongation de l'axe de la terre. En effet, le globe terrestre est traversé par un axe imaginaire qui va de son pôle sud à son pôle nord. Comme si une fine tige de pédoncule traversait avec précision une pomme d'une extrémité à l'autre. En faisant continuer cette fine tige, tout droit, dans l'espace infini, nous atteindrions au bout de 460 années-lumière, l'étoile polaire. La terre, dans l'espace, est telle ce fruit : la tige du pédoncule vise toujours dans la même direction, son axe ne bascule jamais et pointe toujours l'étoile polaire. Ainsi, les marins ont pu calculer leur direction en fixant l'étoile polaire. C'est un repère fiable entre elle et nous, et en calculant chaque nuit à quel angle elle se montrait à eux, ces voyageurs pouvaient ajuster le bon cap.

Cependant, c'est un leurre. Car si nous avions réellement la possibilité de prolonger la tige de l'axe de la terre jusqu'à 460 années-lumière, nous ne frôlerions même pas l'étoile polaire. Notre visée passerait à une distance encore phénoménale de cette étoile. Parvenus à « hauteur » de l'étoile polaire donc, notre axe serait considérablement décalé. Nous ne passerions pas « à côté » de l'étoile, mais à une distance qui correspond à des milliers de fois la distance terre-soleil. Pourtant, cet écart, cette erreur de calcul en quelque sorte, bien qu'il soit astronomique, devient soudainement insignifiant lorsque nous revenons à notre position. Là où se trouve la terre, ici, cet écart n'a plus aucun effet, comme par magie. Bien davantage, il devient exact, puisque les navigateurs utilisent cette étoile pour obtenir des calculs dont la précision est parfaite ! Pourquoi un tel phénomène ? Parce que la distance qui nous sépare de l'étoile polaire est des milliards de fois plus fantastique que l'écart de visée de notre axe. Ainsi, le marin, en plein Atlantique, qui règle son cap avec l'étoile polaire, ne verra pas l'écart : il sera devenu, par ce « jeu » des distances, de l'ordre du milliardième de millimètre à l'échelle de l'homme.

Il faut donc conclure que plus un point est distant de moi, et plus il est fiable. Grâce à l'extraordinaire distance qui me sépare de lui, il devient une référence absolue pour moi. Bien davantage, si nous pouvions concevoir qu'un point soit aussi loin que « l'Infini même », ce point serait le centre de tous les univers — aussi gigantesques que soient les univers, ce point, étant l'Infini, serait le centre de Tout.Et si nous disions que ce point est un Être personnel, vivant, ayant une volonté, il serait alors le centre de Tous les êtres. Il serait le point de référence qui, lorsqu'on le conserverait comme ligne d'horizon, nous éviterait de nous perdre : quel que soit le choix libre de notre volonté. C'est-à-dire, soit que j'aille au nord, soit que j'aille à l'est. De même, si mon voisin allait dans une direction opposée à la mienne, il ne se perdrait pas, si, lui aussi se référait à cet Être. De plus, je vois que cet Être infini, tout comme moi, peut se mouvoir sans cesse, et n'importe où, et à quelque distance que ce soit. Il peut Être ici ou ailleurs, car étant l'infini, il restera toujours pour moi un point absolu, et m'évitera ainsi de me perdre dans ma liberté de choix.

Mais, bien entendu, cela n'est encore rien ! et même bien peu de choses ! Pourquoi donc me direz-vous ? Parce que, le plus extravagant, le plus déraisonnable… et les mots manquent dans tout cela… c'est la chose suivante.

Cet Être, nous l'avons dit, Il est tel le point Infini, certes — Il est l'infini, pour moi, il est mon centre. Mais, à Son niveau à Lui, moi aussi je suis son infini ! Je suis son centre ! Et davantage encore. Vous vous souvenez, ce voisin qui, comme moi, naviguait en se dirigeant selon ce point, selon cet Être infini, ce voisin qui pourtant suivait une autre route que la mienne — et bien lui aussi devient un infini si l'on se place du point de vue de l'Être des êtres !

Que dire donc d'un tel Être ? Ou plutôt : que pourrait-Il me dire ? Ne me donne-t-il pas Son image ? Ne suis-je pas Son reflet finalement ? Mais au niveau plus pratique de l'être vivant, je vois bien que le don de l'image mouvante, c'est simplement le don de la Vie : c'est la capacité qu'a cet Être de me donner Sa vie. Hélas, me trouvant, moi, dans ce monde étrange du fini, il faudrait que cet Être vienne me rejoindre dans mon étroite limite. Il faudrait qu'une très légère émanation, qu'une infime expression de l'étoile polaire vienne sur terre, qu'une part imperceptible du céleste se revête du terrestre. En deux mots, il faudrait que cet Être Infini acceptât de s'abstenir de son Infini — un instant — pour me donner de Lui, là où moi je suis, c'est-à-dire en tant qu'homme.

D'ailleurs, ce dernier point, cet étrange et astronomique sacrifice, peut-être l'a-t-Il déjà accompli, avant même que je naisse. En ce cas, il faut considérer ce geste sous Son angle, à Lui : sous le regard de l'Infini. Mais surtout pas avec l'œil du fini, surtout pas comme un comptable de l'histoire, comme celui qui mesure le temps fixe sur la ligne de notre fini, à nous, terrestres. Car pour Lui, le Temps c'est l'Espace, et, un jour peut être mille ans. Pour Lui, 1548 arrive aussi en 2008. En L'écoutant, je L'entends m'annoncer une dimension que ma misérable intelligence ne peut ni mesurer, ni connaître. Le Temps et l'Espace sont Un et inséparables, alors qu'ils sont absolument libres et indépendants l'un de l'autre… ! — Est-ce cela l'amour ? En tout cas, pour l'Être des êtres, cette dimension-là est hors de toutes les connaissances, de telle sorte que seule la Foi lui coïncide, car la Foi seule a l'audace de penser follement que rien n'est impossible. N'est-ce pas ainsi que l'être échappe à l'orbite de la Raison, comme pour rejoindre l'Infini des possibles, pressentant que de là il provient et que là se trouve sa libre liberté ?


Ivsan Otets